Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Messe à l’occasion du Centenaire de la Première Guerre mondiale et pour l’affermissement de la paix – 15e dimanche du Temps ordinaire – Année A

Dimanche 13 juillet 2014 – Notre-Dame de Paris

Des forces de destruction et de mort ne cessent de traverser l’humanité. On peut n’y voir que la fatalité. Le christianisme au contraire nous invite à poser un acte de foi et détecter une parole de d’espérance au cœur même de l’œuvre de destruction. Il est toujours possible de faire progresser la paix et la justice.

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Allocution d’accueil du cardinal André VINGT-TROIS

Madame la représentante du Président de la République,
Monsieur le Ministre,
Monseigneur le Nonce Apostolique
Mesdames et Messieurs du Corps diplomatique,
Mesdames et Messieurs les représentants des autorités civiles et militaires,
Mesdames et Messieurs les élus,
Mesdames et Messieurs, chers amis,

Il y a juste cent ans, entre le 28 juin 1914, date de l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand à Sarajevo et le déclenchement de la Première Guerre mondiale, l’Europe pendant le mois de juillet a été peu à peu entraînée dans un conflit généralisé à partir d’un événement finalement relativement local. Et les enchaînements qui par le jeu des alliances de la Triple Entente ou de la Triplice ont entraîné les grandes nations dans ce conflit font la démonstration s’il en était besoin, que dans les grandes crises politiques, la violence, et qui plus est la violence armée, n’est jamais une solution heureuse.

A partir de cet événement et de ses suites, des millions d’hommes et de femmes sont morts, ont été mutilés, blessés, déplacés, et plus encore si l’on considère que la Deuxième Guerre mondiale a été comme une suite de la Première.

Tout naturellement, dans la situation géographique qui est la sienne, la France a été l’un des principaux théâtres des opérations du front de l’ouest, avec les dévastations que l’on sait, les déplacements de population et les abominations de l’occupation étrangère.

Dans le mouvement d’Union nationale qui s’est constitué pour délivrer le territoire et faire cesser cette tuerie, les catholiques français ont tenu une place très importante et il était donc normal qu’au moment où le Chef de l’Etat a décidé de commémorer le centenaire du début de la Première Guerre mondiale, l’Eglise fasse mémoire de ces hommes et de ces femmes qui ont été - on peut dire d’une certaine façon - réconciliés avec d’autres hommes et d’autres femmes de leur pays dans une souffrance commune. C’est pourquoi j’ai souhaité vous inviter à ce temps de prière à l’intention des victimes de la Première Guerre mondiale mais aussi un temps de prière pour l’affermissement de la paix.

Nous le voyons tous les jours malheureusement à travers le monde qui est le nôtre, des conflits locaux, des haines ancestrales, des incompréhensions violentes aboutissent à des situations de guerre avec toutes les conséquences dramatiques que l’on sait.

A la veille de la Fête nationale, n’oublions pas que l’Armée française est engagée aujourd’hui sur un certain nombre de théâtres d’opérations extérieures, plus comme une force d’interposition ou de pacification que comme une force de combat. Mais quand la folie s’empare de l’esprit des hommes, l’interposition et la pacification ne peuvent pas aller sans une manifestation de force et de résolution.
Nous aurons donc aussi une pensée pour ces soldats de l’Armée française qui acceptent de porter sur eux le poids de haines qui ne sont pas les leurs, mais dont ils subissent les conséquences.

Homélie du cardinal André VINGT-TROIS

- Is 55, 10-11 ; Ps 64, 10-13.12b14 ; Rm 8, 18-23 ; Mt 13, 1-23

Frères et Sœurs, chers amis,

Il va de soi qu’il serait très présomptueux de ma part de vous proposer une interprétation de la parabole du semeur après que vous ayez entendu celle que Jésus lui-même a donnée. Ce serait vraiment en remontrer à son Maître que de vouloir éclairer ses propos et parfaire son explication.

Je voudrais simplement que nous retenions un aspect important de ce passage de l’évangile de saint Matthieu sur les gens qui écoutent sans comprendre, qui regardent sans voir, qui sont devenus durs d’oreille et qui ont les yeux bouchés, parce que d’une certaine façon, c’est la condition humaine de tous. Nous vivons au milieu d’événements que nous maîtrisons peu - il faut bien le dire - et qui ont des effets très importants sur nos existences. Mais quel sens sommes-nous capables de leur donner ?

Les quelques versets de l’épître de saint Paul aux Romains me paraissent ouvrir un chemin pour essayer de comprendre le sens de ce qui se passe. Que l’univers et les sociétés humaines dans cet univers soient livrés à la mort, nous le savons tous. Que ce soit par la déperdition d’énergie, par l’usure, par les bouleversements, que ce soit par les guerres qui ensanglantent les peuples, par les discordes qui traversent les familles, par l’éclatement des personnalités que subissent tant de nos contemporains, nous savons que l’esprit de division et de mort est à l’œuvre. Et nous n’avons pas besoin pour cela de beaucoup d’enseignements. Il suffit de lire le journal, de regarder la télévision ou d’écouter la radio.

Là où les choses se compliquent un peu, c’est si l’on essaye de réfléchir. Car devant ces événements qui signent la menace pesant sur l’humanité, il y a différentes manières de se situer. On peut considérer que c’est une chose contre laquelle personne ne peut rien et donc se laisser entraîner dans une sorte de fatalisme, car s’il n’y a pas moyen de vaincre les éléments destructeurs de l’univers et de la société, la seule sortie qui reste, c’est de s’en aller soi-même. C’est ce que comprennent un certain nombre de gens. Si nous n’avons aucun moyen de transformer le monde, alors il n’y a plus de projet commun, il n’y a plus de bien commun, il n’y a plus d’union pour le bien des autres. Ce chemin fataliste, un certain nombre de nos contemporains l’empruntent ou s’y laissent conduire, parfois jusqu’à l’absurde, allant jusqu’à imaginer que la meilleure solution qui reste, puisqu’on ne peut pas améliorer les choses, c’est de tout faire sauter et de remplacer l’effort de la transformation par le geste de la destruction.

Il y a une deuxième lecture à laquelle nous sommes plus familiers ou en tout cas que beaucoup d’esprits pensent être la nôtre. En gros, c’est : vous souffrez en ce monde, mais vous serez heureux dans l’autre, donc, ne cherchez pas trop à comprendre ou à transformer les choses, attendez patiemment d’avoir votre récompense. C’est une sorte de solution différée que l’on a remise entre les mains de Dieu et pour laquelle nous n’avons pas grand moyen de faire quelque chose.

Beaucoup pensent que le christianisme est fondé sur cette supercherie qui consiste à dire « on vous promet le bonheur, acceptez le malheur » ! Ce n’est pas exactement ce que le Christ est venu dire ni ce qu’il est venu faire. Il me semble que saint Paul nous invite à une lecture plus fine et plus profonde qui consiste à détecter au cœur même de l’œuvre de destruction et de mort une parole d’espérance. C’est-à-dire que ces événements négatifs souvent cruels, en tout cas parfois mortels, qui traversent l’humanité sont habités en même temps par l’attente de l’accomplissement de la création, de l’achèvement de l’univers. Par conséquent, nous ne sommes pas invités à la plénitude à côté ou après ou ailleurs, nous sommes invités à la plénitude au cœur des réalités que nous vivons, au cœur de leurs contradictions, au cœur de leurs violences, au cœur de leurs incompréhensions.

Être chrétien dans le monde, ce n’est pas passer son temps à regarder ailleurs, c’est poser un acte de foi. Malgré la dureté des événements, malgré l’absurdité de l’œuvre de mort dont nous sommes les témoins, nous ne doutons pas que Dieu veut la vie de l’homme et que cette vie de l’homme se construit et se développe au cœur même de ces crises marquant les sociétés humaines. C’est parce que Dieu appelle l’humanité à la vie que nous pouvons affronter les conditions concrètes de l’existence non pas avec fatalisme, non pas avec indifférence mais avec espérance parce que nous savons que les convulsions qui saisissent le monde sont comme une crise d’enfantement, qu’à travers ces convulsions quelque chose est en train de grandir que peut-être nous ne voyons pas encore mais qui est déjà réellement présent, comme déjà sur la Croix le disciple voit la glorification du Christ.

Cette vision d’espérance doit faire du chrétien un militant convaincu de la possibilité de faire progresser le monde, un artisan persévérant pour la paix et la justice, un compagnon fidèle pour ceux qui sont blessés par les événements, les soubresauts de l’histoire ou par leur vie tout simplement.

Frères et Sœurs, en ce jour où nous faisons mémoire de tant d’hommes et de femmes dont la vie a été traversée par l’épreuve de la mort, nous faisons en même temps mémoire de Celui qui est venu pour que les hommes vivent et dont l’Esprit travaille le monde pour le conduire à sa plénitude. Amen.

André cardinal Vingt-Trois,
archevêque de Paris

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