Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe de minuit - Noël

Samedi 24 décembre 2011 - Cathédrale Notre-Dame de Paris

Dans le Mystère de Noël, Dieu nous manifeste son amour en partageant notre condition humaine. Il le fait dans le signe d’un nouveau né. Aussi fragiles et attaqués que nous soyons, nous pouvons offrir notre faiblesse pour qu’elle rejoigne la faiblesse de cet enfant, et qu’avec Lui nous aimions et donnions le signe qu’un monde nouveau est commencé.

À l’occasion de l’année « Éthique et solidarité », les personnes défavorisées, fragiles ou sans-abri ont été spécialement invitées par le cardinal André Vingt-Trois à la messe de minuit à Notre-Dame de Paris.

- Is 9, 1-6 ; Ps 95, 1-3.11-13 ; Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14

Frères et Sœurs,

La Bonne Nouvelle que nous célébrons en cette nuit de Noël est que Dieu est venu habiter parmi les hommes. Cet enfant né à Bethléem, à qui Joseph a donné le nom de Jésus, est le Fils de Dieu.

Autour de nous, certains s’interrogent pour savoir si Noël est une fête religieuse. C’est qu’ils sont devenus amnésiques ! Ils font la fête mais ne savent plus pourquoi. Et cette fête finit par être une caricature de fête, dans laquelle le bruit remplace le vide. Si l’on se réjouit en oubliant la cause de notre joie, alors celle-ci se change en amertume.

La Bonne Nouvelle est une lumière dans les ténèbres du monde. Ce peuple qui marchait dans la nuit dont parle le prophète Isaïe, c’est Israël, et, à travers lui, c’est l’humanité toute entière. « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière » (Is 9, 1). Au cœur de la nuit de Bethléem, la naissance de Jésus apporte une lumière pour le monde. Dans l’Évangile, Jésus dira de lui-même : « Je suis la lumière du monde » (Jn 8, 12).

Cet enfant emmailloté et couché dans une mangeoire est une source de lumière au cœur de la nuit. Brusquement, au fond de la misère et du désespoir des hommes, une source d’espérance a jailli : Dieu n’a pas oublié l’humanité ! Tant de gens se représentent Dieu comme un être qui veut le mal de l’homme, un être dangereux. Et ils pensent qu’il est tellement nocif qu’ils essayent de l’oublier ou de l’évacuer, de faire silence sur Lui.

Mais de tous temps, Dieu se manifeste aux hommes comme un Dieu de vie. Il a donné l’existence à notre univers et est à l’origine de toute chose. Il a établi l’homme et la femme au sommet de la création pour qu’ils maitrisent ce monde et lui fassent porter son fruit. Il a aussi donné à Moïse les Paroles de vie, les « dix Commandements », pour indiquer aux hommes comment marcher à travers l’histoire. Il a envoyé des prophètes, l’un après l’autre, pour renouveler l’attachement de son Peuple qui s’éloignait de Lui, comme il nous arrive de nous éloigner de Lui.

Enfin, après tout cela, Il a envoyé son Fils unique, qui Lui est semblable en tout. Ce Fils, c’est Dieu Lui-même venu partager la condition des hommes pour que nous comprenions à quel point Il nous aime. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils dans le monde » (Jn 3, 16). Jésus n’est pas venu « pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé » (Jn 12, 47). C’est la miséricorde et l’amour de Dieu pour l’homme qui prend chair dans cette nuit de Bethléem, et qui prend chair aujourd’hui, pour nous, en 2011, en cette nuit de Noël.

Nous connaissons, nous aussi, les ténèbres dans lesquelles l’humanité chemine : les famines, les maladies endémiques, les catastrophes… Chaque jour nous apporte sa ration de malheurs. Nous savons aussi que notre société traverse aujourd’hui une crise importante, alors que l’argent, qui pouvait apparaître comme la source du salut, fait défaut. Ceux qui avaient mis leur confiance dans leurs coffres-forts sont restés les mains nues lorsque leurs coffres-forts se sont vidés. Tout ceci suscite notre inquiétude. C’est bien normal. Et beaucoup se demandent de quoi demain sera fait. Ils ne savent pas comment ils vont survivre si leurs points d’appui se sont effondrés.

En plus des malheurs collectifs, nos existences sont traversées par des malheurs privés : les ruptures qui bouleversent tout, les trahisons, les mésententes, l’adversité, la maladie, la dégradation des conditions de vie… Même si ces difficultés sont discrètes ou même secrètes, elles peuvent faire qu’un homme ou une femme se sente attiré par le vide, marginalisé, néantisé. Combien de nos contemporains ont ce sentiment de ne pas compter, de n’être plus rien, ni pour les grands de ce monde, ni pour leur voisinage, ni pour leurs plus proches, ni même à leurs propres yeux ? Oui, il nous arrive de toucher le fond des ténèbres et de la nuit !

Dans ces ténèbres une lumière a resplendit. Là où les hommes éprouvent leur dénuement de la façon la plus cruelle, là où il leur semble que rien ne peut être pire, Quelqu’un est venu vivre avec nous et a pris la dernière place, la place la plus mauvaise, la plus basse, la plus méprisée. Il est né dans le dénuement. Il est mort dans le dénuement. C’est Jésus de Nazareth, né à Bethléem, mort à Jérusalem, ressuscité et vivant aujourd’hui.

Tout au long de l’année, nous allons entendre des gens qui vont nous promettre de garantir notre avenir. Ils sont sans doute sincères, mais nous savons qu’ils ne le peuvent pas. Ce n’est pas qu’ils en soient incapables, mais ce n’est pas leur mission ! C’est une illusion de confondre la gestion du présent avec la promesse de l’avenir. Mais nous avons tellement besoin de nous entendre dire que l’avenir est garanti, que nous finissons par croire à ces illusions.

En cette nuit de Noël, soyons bien conscients que la seule garantie d’avenir, c’est Dieu. Et cette espérance est cautionnée par le fait que Lui, qui n’avait besoin de rien, est venu partager notre condition. Nous pouvons être bouleversés, attaqués, mal à l’aise, dérangés, privés ou dénudés… Mais nous ne sommes pas abattus, parce que nous savons en qui nous avons mis notre espérance. Nous ne nous appuyons pas sur la force des armées, la puissance économique, l’artifice de la pensée abstraite ou les ressources matérielles que nous avons pour garantir l’avenir de l’homme. Nous nous appuyons sur le simple signe que Dieu nous a donné « un enfant nouveau-né couché dans une mangeoire » (Lc 2, 14). Celui qui a vraiment changé l’histoire, c’est un enfant. Le seul levier pour faire changer quelque chose à la vie des hommes n’est pas la puissance de ce monde mais celle de l’amour.

Si nous croyons que cet enfant couché dans une mangeoire est vraiment le Sauveur des hommes, alors nous devons nous aussi nous engager dans le chemin de l’amour. Nous n’avons pas besoin de démontrer quoi que ce soit. Notre mission est de témoigner que l’amour est plus fort que tout, que des hommes et des femmes, si faibles, pauvres et démunis qu’ils soient, donnent le signe qu’ils sont capables d’aimer. Si l’amour était un peu plus aimé le monde serait bouleversé !

En cette nuit, frères et sœurs, devant Celui qui nous manifeste son amour en partageant notre condition humaine, offrons notre pauvreté pour aimer un peu mieux, un peu plus, un peu plus réellement. Offrons notre faiblesse pour qu’elle rejoigne la faiblesse de cet enfant, et qu’avec Lui nous donnions le signe qu’un monde nouveau est commencé.

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.

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