Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe selon la forme extraordinaire à St Eugène-Ste Cécile – 2e dimanche de Carême

Dimanche 16 mars 2014 - St Eugène-Ste Cécile (Paris IXe)

La transfiguration de Jésus est l’occasion pour Pierre, Jacques et Jean de franchir une étape dans la foi. Cette théophanie leur permet de découvrir sa divinité cachée sous sa réalité humaine visible. A travers les différents signes de la foi, nous sommes à notre tour appelés à reconnaître la présence invisible de Dieu.

- 1 Th 4, 1-7 ; Mt 17, 1-9

Frères et Sœurs,

Je suis heureux de participer aujourd’hui à votre célébration dominicale, de fêter avec vous le jour du Seigneur, le jour de la résurrection, et de vivre avec vous cette étape, en ce deuxième dimanche du Carême, qui nous invite à accompagner le Christ dans son chemin vers Jérusalem et vers sa pâque.

L’évangile qui nous rapporte la transfiguration du Christ devant ses disciples éclaire notre chemin à la suite de Jésus. Cet événement de la transfiguration de Jésus devant les trois disciples choisis se situe à un moment où convergent deux déclarations particulièrement importantes. La première, que nous désignons sous le nom de confession de Césarée, est le moment où Pierre est appelé à professer la foi au nom du collège des disciples, « tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » (Mt 16, 16). La seconde est l’un des trois moments où Jésus lui-même annonce à ses disciples sa Passion, sa mort et sa résurrection, le chemin dans lequel ils sont engagés. Aussi bien la profession de foi de Césarée que les annonces de la Passion, vont jeter le trouble dans l’esprit des disciples parce que ces éléments vont poser avec une acuité nouvelle la question de l’identité de Jésus, ou plus exactement la question de l’écart entre l’identité réelle de Jésus et ce que les apôtres se représentent de son identité.

Quand Pierre dit « tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » (Mt 16, 16), il imagine un Messie glorieux. Aussitôt après, quand Jésus lui annonce qu’il va devoir être arrêté, jugé, condamné, exécuté, Pierre se met en travers car il ne peut pas accepter cette déchéance de l’image qu’il se fait du Messie. Dans la transfiguration, nous sommes confrontés à la même réalité. Les trois disciples, Pierre, Jacques et Jean qui sont entraînés par Jésus sur la montagne, deviendront ceux qu’il entraînera à Gethsémani, au Jardin des Oliviers, pour devenir témoins du dernier combat de sa volonté libre, accepter le sacrifice qui lui est demandé. Nous connaissons cet ultime combat du Christ, son agonie, et nous savons comment cette agonie produira une sorte de décomposition de son humanité : il n’aura plus figure humaine. Ce sont donc les mêmes disciples et c’est le même Jésus, qui sont entraînés sur la montagne pour vivre une expérience de la manifestation de Dieu à travers Jésus de Nazareth. Les premiers signes de cette manifestation, le visage rayonnant du Christ, ses vêtements tout de blancheur, mettent déjà les disciples dans l’ambiance et le contexte d’une manifestation de Dieu. La vision de Moïse et d’Élie accentue encore ce sentiment d’être devant une révélation, la révélation du Messie. Moïse et Élie sont là comme le peuple élu et le premier testament pour désigner celui qui est l’héritier de la Promesse de la lignée de David. C’est une manifestation extraordinaire qui remplit de joie les trois disciples témoins, au point qu’ils veulent s’installer là et n’en plus bouger, rester dans cette gloire du Messie lumineux qui leur est apparu. Et c’est alors que de nouveaux signes leurs sont donnés, signes qui manifestent une expression de Dieu lui-même, ce que l’on appelle une théophanie. La voix qui vient de la nuée, c’est-à-dire la voix du Dieu qui vient du Ciel, désigne Jésus comme « son Fils bien-aimé » (Mt 17, 5). Il ne s’agit plus ici seulement d’un rabbin, d’un prophète ou d’un messie, il s’agit du Fils de Dieu, Dieu lui-même, comme la foi catholique le découvrira et le confessera bientôt. En lui, c’est Dieu lui-même qui est présent. Et du coup, les disciples, convaincus dans leur foi juive que Dieu on ne peut pas le voir, sont effrayés, saisis d’effroi : on ne peut pas voir Dieu sans mourir. Jésus les relève et l’évangile nous dit qu’il n’y a plus que « Jésus seul » (Mt 17, 8).

Jésus seul, cela veut dire que tous les signes de la théophanie ont disparu. Moïse et Élie ont disparu, la voix de nuée s’est tue. Jésus seul, c’est Jésus de Nazareth qu’ils ont connu, qu’ils ont suivi, et dont ils savent maintenant que sous l’apparence de la visibilité qu’ils ont de lui, il y a une réalité invisible qui est sa divinité. C’est le basculement dans le chemin de la foi que Jésus leur demande de réaliser et qui éclaire notre propre cheminement dans la foi. Car pour nous, nous n’avons rien d’autre à voir que Jésus seul, si je puis dire, c’est-à-dire les signes humains de la foi, les signes visibles, historiques, sacramentels, scripturaires. Mais tout cela, ce sont des signes qui ne peuvent s’adresser à nous que s’ils sont des signes humains. Nous ne pouvons entendre la parole que si c’est une parole humaine, nous ne pouvons recevoir les sacrements que s’ils se donnent sous des signes humains. La foi dans laquelle nous sommes engagés, c’est précisément sous ces apparences visibles, humaines qu’elle apparaît. Sous ces signes visibles de la foi, nous sommes invités à reconnaître la présence invisible de Dieu. Nous sommes invités à comprendre qu’à travers ces mots humains, Dieu nous dit quelque chose, qu’à travers le signe du pain et du vin, Dieu nous donne quelque chose, qu’à travers la communion de son Église à travers le monde, Dieu nous donne quelque chose à voir qui est beaucoup plus profond et mystérieux que ce que nous voyons. Il nous fait comprendre que ce n’est pas nous qui conduisons le chemin du salut, mais que c’est lui ! Ce n’est pas nous qui décidons la forme dont doit se revêtir l’Église pour être le signe visible du Christ, c’est lui ! Ce n’est pas nous qui définissons les règles du fonctionnement de l’Église, c’est lui ! C’est un appel à notre foi pour reconnaître, dans la succession apostolique dont Pierre, Jacques et Jean sont le premier niveau, le premier noyau de la manifestation visible de la présence du Pasteur unique, Dieu lui-même manifesté en son fils Jésus.

Ainsi, frères et sœurs, au nom de notre chemin vers Pâques, où nous allons être comme Pierre, Jacques et Jean à Gethsémani, confrontés à l’épreuve de la visibilité de l’échec du Christ, de sa mort, de sa souffrance, nous sommes invités en même temps à découvrir la réalité invisible de sa victoire sur la mort, de sa résurrection, du don de son Esprit, de la fondation de son Église. Ce chemin, pour que nous puissions voir l’invisible à travers les réalités visibles, passe par la purification de notre foi, le renoncement à notre jugement propre pour connaître le sens de ce que nous voyons, et l’adhésion libre et généreuse à la mission de l’Église. Que le Seigneur nous donne de progresser dans cette foi plus libre, plus profonde, plus fondatrice de notre propre existence. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.

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