Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe pour la Famille à l’attention des francophones à l’occasion de la rencontre mondiale des familles à Philadelphie (USA)

Samedi 26 septembre 2015 - église Saint-Jean l’Evangéliste (Philadelphie - ETATS-UNIS)

En annonçant sa passion aux disciples, Jésus introduit un écart entre leurs attentes et la réalité du chemin qu’il va emprunter. C’est par la foi qu’à notre tour nous sommes invités à le suivre sur des chemins qui contrarient nos aspirations personnelles. A l’exemple du prophète Zacharie qui plaide au nom du Seigneur pour que Jérusalem reste une ville ouverte, nos familles sont appelées à être des cellules ouvertes, témoins de l’amour de Dieu pour les hommes.

Mot d’accueil

Frères et Sœurs, nous jubilons et nous crions de joie au moment de célébrer cette eucharistie pour les francophones de ce grand rassemblement. Nos frères et évêques du Canada, du Bénin, et autres pays d’Afrique francophone participent à cette eucharistie, et des Français aussi…, quelques Français de Philadelphie profitent de cette occasion pour renouer avec les origines. Et nous accueillons avec joie aussi les téléspectateurs de KTO qui peuvent ainsi s’unir à notre démarche et à notre prière.

Homélie

- Za 2,5-9.14-15a ; Jr 31,10-13 ; Lc 9,43b-45

« Ouvrez bien vos oreilles à ce que je vous dis maintenant :
le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes. » (Lc 9, 44)

Frères et Sœurs,

Allons-nous avoir peur d’interroger Jésus sur cette parole, bien que, comme les disciples, nous n’en comprenions sans doute pas le centième car elle demeure voilée pour nous aussi ? Qu’est-ce qui est voilé dans cette parole ? Qu’est-ce que nous ne comprenons pas ? Dans l’évangile de saint Luc, cette parole vient à la suite d’un certain nombre de signes éclatants, comme la multiplication des pains, la confession de foi de Pierre, la transfiguration, la guérison d’un enfant habité par un esprit, toutes sortes de signes par lesquels Jésus manifeste sa puissance de Messie. Jésus réussit, il guérit, il attire les foules. « Tout le monde était dans l’admiration » (Lc 9,43). Mais voilà que Jésus rompt cet enthousiasme : « Ouvrez bien vos oreilles à ce que je vous dis maintenant : le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes » (Lc 9,44). Jésus annonce sa passion.

Il y a un tel décalage, un tel écart entre cette annonce de la passion et l’enthousiasme très spontané qui se manifeste autour de lui que les disciples ne comprennent pas. De quoi peut-il bien vouloir parler ? Peut-être que ce décalage et cet écart nous aident nous aussi à mieux comprendre combien nous sommes dépendants dans notre manière de comprendre les choses, de ce que nous appelons les signes positifs. Ces signes positifs, c’est ce qui nous convient, ce qui nous fait du bien et ce que nous cherchons très naturellement : que tout aille bien, que notre famille soit heureuse, que nous soyons en bonne santé, que les enfants suivent les traces des parents et que tout le monde soit content…

Seulement, nous le savons par l’histoire de notre propre vie et par l’histoire de l’humanité autour de nous, cela ne se passe pas comme cela ! On n’est pas toujours en bonne santé, tout ne va pas toujours bien, on ne s’entend pas toujours bien ensemble, les enfants sont quelquefois plus coriaces qu’on ne le croyait et au bout du compte, on s’aperçoit qu’après avoir été bien élevés, bien chouchoutés, avec le catéchisme…, ils prennent une autre route et ils partent vers l’incroyance. Quelle tristesse ! Quelle douleur ! Alors, quelles sont les questions qui habitent le cœur des parents ? Que n’avons-nous pas fait ? Qu’a-t-on manqué ? Que n’avons-nous pas réussi à leur transmettre ? Avons-nous été défaillants ? Sommes-nous coupables ? Car pour nous, quand les choses vont mal, il faut forcément un coupable, et donc si ce n’est pas lui, c’est moi. Sommes-nous coupables ? C’est en ce sens que nous ne comprenons pas que l’histoire du Salut réalisé en Jésus-Christ passe par des périodes positives qui semblent toutes aller dans le même sens, puis par des périodes négatives qui semblent toutes aller en sens contraire. Mais à quoi allons-nous reconnaître les vrais croyants ? Les vrais disciples de Jésus vont commencer à comprendre petit à petit ce que cela veut dire que d’être livré aux mains des hommes, c’est-à-dire d’être soumis aux forces et aux puissances de l’histoire du monde indépendamment de nos désirs personnels. Ils vont comprendre que tout ce qu’ils souhaitent ne correspond pas forcément au chemin que le Christ emprunte et au chemin qu’il va suivre avec eux. C’est une rude leçon de réalisme. Nous savons par les évangiles qu’il faudra plusieurs événements capitaux et déterminants, comme l’agonie, qui sera le pendant de la transfiguration, la mort et la résurrection du Christ, l’apparition du Christ ressuscité, enfin la venue de l’Esprit Saint pour qu’enfin les yeux des disciples s’ouvrent et qu’ils commencent à percevoir le sens des paroles qu’ils avaient entendues.

En attendant que ces événements surviennent, que leurs yeux s’ouvrent et qu’ils comprennent, il ne leur reste que la foi. La question de confiance sera formulée de façon plus abrupte encore dans l’évangile de saint Jean après la multiplication des pains : « ces paroles sont trop dures à entendre, est-ce que vous aussi vous allez me quitter ? ». C’est cela la question de confiance : puisque les prévisions ne sont pas favorables, restez-vous quand même ou bien allez-vous chercher ailleurs ? La foi n’est pas la certitude d’avoir compris ce que Jésus a dit, c’est quelque chose de beaucoup plus radical et de beaucoup plus profond. Pierre dit dans l’évangile de saint Jean : « à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,68). A qui irions-nous ? A quel maître ? Vers quelle idéologie ? Quelle conception du monde peut aujourd’hui rivaliser à nos yeux avec la vie de Jésus qui nous est offerte ?

La véritable fidélité des familles chrétiennes ne consiste pas en ce qu’elles sont plus conformistes que les autres, ni même plus pieuses que les autres. Devant les péripéties inévitables de toute vie de famille, devant les difficultés rencontrées, devant les drames parfois, les échecs, devant l’aridité du chemin à suivre, la véritable fidélité garde foi au Christ : « à qui irions-nous Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle ». Le ciel peut s’assombrir, la terre peut devenir inhospitalière, la société peut devenir vindicative, les forces peuvent parfois nous faire défaut, mais jamais nous n’allons mettre notre confiance en quelqu’un d’autre.

Le prophète Zacharie quant à lui nous rapporte la tentative d’un homme pour mesurer Jérusalem, enceindre la ville dans des limites sûres, et en faire un îlot de paix, de prospérité et de sécurité. Alors il faut bien mesurer où vont être les murs ! Qui pourra être à l’intérieur de ces murs ? Qui n’aura pas le droit d’y rentrer ? Et voilà que le prophète vient bousculer ces projets de mesure et de protection en rappelant la vocation universelle de Jérusalem : « Dis à ce jeune homme : Jérusalem doit rester une ville ouverte, à cause de la quantité d’hommes et de bétail qui la peupleront. Quant à moi, je serai pour elle – oracle du Seigneur – une muraille de feu qui l’entoure, et je serai sa gloire au milieu d’elle. » (Za 2,6-7).

En méditant ce passage, je pensais qu’il pouvait arriver quelquefois, inconsciemment, ou plus ou moins consciemment, que nous ayons une vision de la famille qui corresponde à celle de Jérusalem. La famille, on sait qui en est membre, qui n’en est pas membre, et puis il faut protéger son identité, assurer le nombre des personnes qui sont dedans, leur éducation, leur développement… Et voilà que le prophète nous dit : arrête de mesurer ! « Jérusalem doit être une ville ouverte », la famille doit être une cellule ouverte et pas une cellule fermée. Elle doit être une cellule ouverte parce qu’elle a vocation à être témoignage de l’amour de Dieu pour tous les hommes. Elle doit être une cellule ouverte parce que chacun de ses membres, par les jeux de la vie, de ses études, de son travail, de ses relations, est en contact avec toutes sortes de personnes qui ne sont pas dedans, mais qui sont à côté, qui sont en communication et avec lesquelles on ne peut pas purement et simplement rompre parce qu’elles ne pensent pas comme nous. La famille doit être une cellule ouverte parce qu’elle est destinée à accueillir le grand nombre de ceux et de celles que Dieu appelle. Le protecteur de la famille n’est pas notre idée, notre conception des choses ou nos précautions, c’est Dieu lui-même qui établit une ligne de feu et qui est la gloire au milieu d’elle. Cela veut dire que -comme je le disais tout à l’heure à propos de la foi au Christ- l’expérience familiale que nous vivons tous n’est pas une expérience de repli, de rejet et d’isolement, c’est une expérience d’ouverture aux dimensions de l’amour de Dieu pour le monde : « Ce jour-là, des nations nombreuses s’attacheront au Seigneur » (Za 2,15). Il y a des nuées de relations d’hommes, de femmes, de jeunes, qui gravitent autour de vos familles, il y a des nations nombreuses qui sont appelées à s’attacher au Seigneur et à devenir son peuple.

Frères et sœurs, en ce grand rassemblement mondial des familles, le Pape François nous invite à ouvrir notre cœur aux dimensions du monde, comme il le fait lui-même par son passage et sa prédication. Il invite nos familles à s’ouvrir aux dimensions du monde et à devenir des havres de paix et d’espérance pour les hommes qui nous entourent.

Prions Notre Dame pour que, par son intercession, l’image que nous portons de la Sainte Famille de Nazareth, ne soit pas l’image d’un enclos mais l’image d’une ouverture au salut de toute l’humanité, comme l’a été la Sainte Famille pour le Christ.

Que Dieu donne à chacune et à chacun d’entre vous de cheminer vers cette universalité en restant l’âme chevillée à la foi au Christ : « à qui irions-nous Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,68). Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.

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