Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe d’ordinations diaconales à ND pour la Société des Missions Etrangères de Paris et le diocèse de Wallis et Futuna - 14e Dimanche du temps ordinaire – Année C

Dimanche 3 juillet 2016 - Notre-Dame de Paris

Après les succès du début, Jésus fait comprendre à ses disciples que sa mission passe par l’épreuve. Ceci exige de se libérer de tout ce qui peut l’entraver. La mission est universelle. Elle nécessite de vivre en communion avec le Christ, jusque dans l’offrande de soi par un certain nombre de renoncements dans la générosité du cœur. Dieu continue d’appeler des ouvriers pour sa moisson abondante. Cette offrande a pris forme en particulier au sein des MEP jusqu’aux extrémités de la terre.

- Is 66, 10-14 ; Ps 65 ; Ga 6, 14-18 ; Lc 10, 1-12.17-20

Frères et Sœurs,

Tout avait l’air de bien se passer : les miracles se multipliaient, les foules se pressaient autour de Jésus pour l’écouter, et il semblait que le petit groupe des douze rassemblés autour de lui, disposait de tout le nécessaire pour accomplir sa mission. Dans l’évangile de saint Luc, cet avenir si radieux est brusquement remis en question après la profession de foi de Césarée et la transfiguration. Jésus fait découvrir à ses disciples que la mission que Dieu lui a confiée et que le Fils confie à ses disciples n’est pas une partie de plaisir mais une épreuve. C’est pourquoi, à ceux qui veulent devenir ses disciples et le suivre, il demande de se libérer de ce qui pourrait entraver leur marche, d’abandonner leur maison, leur pays, de laisser leur famille, de prendre sur eux la croix et de le suivre. Nous ne sommes plus dans les beaux jours de la première annonce. Avec Jésus, nous sommes entrés dans le chemin qui le conduit à Jérusalem où vont se dérouler les événements décisifs : il va y manifester que sa mission est inséparable de l’offrande qu’il fait de sa vie. S’il appelle les soixante-douze, c’est évidemment pour signifier un élargissement de la mission initiale. Les douze ne suffiront pas, tellement la moisson est abondante, même si, à ce moment-là, l’abondance de la mission n’est pas une évidence. Mais c’est une vue prophétique : la mission sera abondante, il faudra beaucoup d’ouvriers parce qu’il ne s’agira plus simplement de prêcher à travers la Judée, la Galilée, la Samarie, mais de prêcher aux dimensions du monde. Les soixante-douze représentent cette mission aux païens. Il s’agit de leur annoncer que le Royaume de Dieu s’est fait proche.

A mesure que nous entendons cette parole du Christ, nous découvrons combien elle peut rencontrer de résistance - non pas simplement parce que beaucoup de gens n’attendent rien ni de Dieu, ni du Christ, ni de l’Église, ni de nous, et se trouvent très bien comme ils sont -, mais aussi des résistances en nous-mêmes. Dans une culture de l’équivalence absolue de toutes les vérités, de quel droit pourrions-nous penser que nous avons quelque chose à annoncer ? De quel droit pouvons-nous penser que nous avons à dire aux hommes que le Royaume de Dieu s’est fait proche ?

En son temps, le Pape Jean-Paul II avait consacré une encyclique à la vie missionnaire. Il voulait par là nous aider à comprendre que la diffusion universelle du message du Christ n’était pas un accident de l’histoire, mais la forme même de la mission de Jésus, envoyé par le Père, pour le salut de la multitude et non pas simplement pour le salut de quelques-uns. Cette dimension universelle de la mission et les résistances qu’elle doit surmonter en nous-mêmes et dans ceux auxquels on est envoyé - fut-ce avec des paroles de paix -, nous aident à comprendre pourquoi le Christ dit à ses disciples que, pour le suivre, il faut prendre sa croix chaque jour. Ce n’est pas simplement parce que, plus c’est difficile, plus c’est méritoire… mais parce qu’on ne peut pas être missionnaire du Christ sans vivre en communion avec lui. On ne peut pas être en communion avec le Christ en contournant le Golgotha. Être en communion avec le Christ, ce n’est pas simplement être en communion avec le prédicateur à succès, avec le champion des miracles qui émerveille les foules, c’est être en communion avec celui qui durcit son visage comme la pierre pour aller vers Jérusalem. C’est un chemin où nous sommes crucifiés avec lui, comme le dit saint Paul. Nous devons porter en nous le signe de l’offrande que Jésus fait de sa vie.

La conviction qui s’est développée à travers la tradition ecclésiale, que le ministère apostolique est lié indissolublement à cette offrande totale de soi, trouve sa forme dans l’engagement que vous prenez au moment d’être diacre, de vivre le célibat perpétuel et d’obéir à votre évêque jusqu’à la fin de vos jours. Ce sont deux expressions, deux modalités de notre dépossession. Nous renonçons à une descendance humaine, nous renonçons à la libre disposition de nous-mêmes, et nous savons bien, quelles que soient notre sincérité et la force de notre engagement, que ce renoncement à notre descendance et à notre autonomie, nous aurons à le conduire jour après jour, tout au long de notre vie. En effet, à défaut de descendance humaine, on sera toujours tenté de se fabriquer une descendance « spirituelle », c’est-à-dire de se faire des disciples pour soi ! A défaut d’être complètement autonome, on trouvera les modalités pour faire approuver ce que nous avons décidé de faire dans la plus profonde obéissance… Ce n’est pas comme cela que Jésus appelle ses disciples. Il les appelle à la générosité du cœur la plus totale et la plus profonde. Il les appelle à s’en remettre à lui, complètement, pour notre avenir.

C’est pourquoi la célébration que nous vivons est très importante pour notre Église. Elle est d’abord le fruit de la fécondité de l’Esprit à travers le corps ecclésial qui suscite des hommes, prêts à faire ce don d’eux-mêmes pour la mission. C’est un événement très important pour chacune de vos existences, parce que cette célébration oriente votre avenir. C’est un moment très important pour vos familles et vos amis qui sont appelés eux-aussi à faire un pas en avant, non pas pour vivre comme vous, mais pour entrer dans les raisons qui vous ont fait répondre à cet appel et découvrir avec vous que la promesse faite par Isaïe n’est pas perdue. Dieu continue de rassembler son peuple et se déploie à travers les dons qu’il fait : « Voici que je dirige la paix comme un fleuve et comme un torrent qui déborde la gloire des nations » (Is 66, 12). C’est une mission sans commune mesure avec nos capacités et nos possibilités de transformer le monde, et pourtant, c’est à la transformation du monde que nous nous engageons par l’offrande de notre vie.

Cette offrande n’est pas seulement un effort quotidien de conversion. Les annales et l’histoire de la Société des Missions Étrangères de Paris à laquelle vous appartenez, nous font découvrir que cette offrande de soi a pris des formes tout à fait radicales pour un certain nombre de vos prédécesseurs. Je ne parle même pas de ceux qui ne sont jamais arrivés à destination, morts avant d’avoir vu la terre promise et qui ont fait l’offrande de n’être pas arrivés là où Dieu les appelait. Je pense aussi aux martyrs qui ont jalonné les siècles. A chaque génération, il y a parmi les membres de la Société des Missions Étrangères, des hommes qui sont allés jusqu’au bout, non parce qu’ils étaient plus forts que les autres, mais parce qu’ils se sont trouvés dans cette situation et que Dieu les a accompagnés et soutenus. Évidemment, avec la présence parmi nous du Vicaire apostolique de Phnom Penh, nous pensons aux chrétiens du Cambodge, encore si près de nous dans le temps. Mais il y a bien d’autres lieux en Asie et dans le monde, où la suite du Christ passe vraiment par la croix. Cette perspective n’est pas une sorte de baroud auquel vous seriez invités pour exalter la force de nos armes. C’est vraiment un abandon complet de nous-mêmes dans la puissance de Dieu. Nous ne sommes pas des héros de la foi, nous sommes des porte-paroles de la puissance de Dieu à travers notre faiblesse. Cette remise que nous faisons de nous-mêmes en renonçant à un certain nombre de points d’appui humains, ne nous jettent pas dans la tristesse ou la crainte de l’avenir, elle nous jette dans la joie de ceux qui savent en qui ils ont mis leur confiance.

Ainsi, chers amis, en vous ordonnant diacres, je suis heureux de répondre à l’appel du Christ qui nous dit de prier pour envoyer des ouvriers à sa moisson. Beaucoup de ceux qui vous connaissent et vous entourent, doivent faire un chemin pour comprendre que la mission n’est pas simplement le service de notre communauté. On nous dit souvent : comment pouvez-vous envoyer des prêtres ailleurs alors que nous en manquons si cruellement ici ? Nous regardons ce que nous croyons que nous devrions avoir et que nous n’avons pas, et nous ne pensons pas à ce que nous avons et que nous devrions partager. La mission ne consiste pas à développer au maximum le bon fonctionnement de nos communautés mais à nous laisser porter par l’appel du Christ pour que l’annonce du Royaume atteigne les extrémités de la terre et pas simplement le canton voisin. D’une certaine façon, c’est aussi notre sacrifice pour que la moisson abondante soit prise en compte à travers le monde.

Rendons grâce à Dieu qui nous permet ainsi de participer à la mission du Christ. Confions-lui avec toute notre foi ceux qu’il appelle, et confions-lui ceux qu’il pourra encore appeler demain.

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.

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