Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe pour le pour le 150e anniversaire de la Dédicace la cathédrale Notre-Dame de Boulogne-sur-Mer

Dimanche 28 août 2016 - Boulogne-sur-Mer

- Ez 47, 1-2.8-9.12 ; Ps 45 (46), 2-3, 5-6, 8-9a.10a ; 1 Co 3, 9c-11.16-17 ; Jn 2, 13-22

Frères et Sœurs, chers amis,

Je suis particulièrement reconnaissant à Mgr Jean-Paul Jaeger de m’avoir invité à partager votre joie aujourd’hui, et à partager la grâce de cette célébration, car le 150ème anniversaire de la dédicace de votre cathédrale est évidemment un moment d’action de grâce pour tout ce qui a été vécu ici pendant ce siècle et demi, une action de grâce pour celles et ceux qui ont rendu possible la construction de ce monument. Mais comme Jésus nous y invite par son intervention dans le Temple de Jérusalem, nous ne devons pas nous tromper de commémoration. Notre Église n’est pas une entreprise de conservation du patrimoine culturel et architectural. Elle est un peuple vivant qui donne sens au patrimoine en l’utilisant pour l’accomplissement de sa mission. Une cathédrale n’est pas simplement un témoignage d’une culture ou d’une civilisation perdue. Elle est un signe actuel de la présence de Dieu. Et Dieu sait si nous avons besoin de ces signes dans la période que nous vivons.

1. Les signes de la présence de Dieu.

En Israël, le Temple de Jérusalem était le signe majeur de la présence de Dieu à son peuple. La vision du prophète Ezéchiel que nous venons d’entendre déploie les effets de cette présence de Dieu. L’eau vive qui jaillit du Temple procure « une nourriture et un remède. » (Ez 47, 12) Elle purifie et elle donne la fécondité. Le Temple du Seigneur est le temple d’un Dieu de la vie, non d’un Dieu de la mort. Le Dieu d’Ezéchiel ne veut pas que le pécheur meure, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. Israël avait rompu depuis longtemps avec les pratiques païennes des sacrifices humains. Car les sacrifices humains sont des pratiques païennes. Il avait compris que l’on n’accomplit pas la volonté de Dieu en tuant des hommes. Il annonçait le Dieu qui veut que tous les hommes vivent.

Devant le Temple de Jérusalem, Jésus lui-même reconnaît dans cette maison de pierres la « maison de son Père » (Jn 2, 16), le signe de la présence de Dieu, et le lieu de la prière qui doit être respecté. Il invite en même temps à chasser les marchands et leurs trafics. Il invite ses contradicteurs à passer du signe à la réalité : la véritable présence de Dieu dans l’humanité, le véritable temple de Dieu, ce n’est pas un bâtiment de pierres, si prestigieux soit-il. C’est le Christ lui-même qui est la réalité de la présence de Dieu, c’est lui qui va susciter à Dieu des adorateurs « en esprit et en vérité » (Jn 4, 23) comme il l’a dit à la Samaritaine.

Mais l’accomplissement de l’œuvre du Christ va plus loin encore. Après sa résurrection, par le don de son Esprit, sa présence à l’histoire des hommes va se poursuivre, non pas dans les bâtiments mais dans le cœur de ceux qui croient en lui et qui deviennent, selon la belle formule de Paul aux Corinthiens, le temple de Dieu : « le temple de Dieu est sacré, et ce temple c’est vous. » (1 Co 3, 17)

2. Les pierres vivantes du temple de Dieu.

Cette nouvelle manifestation de la présence de Dieu au monde définit en même temps notre dignité et notre mission de disciples du Christ. Baptisés dans l’Esprit, confirmés par l’onction sainte de la Confirmation, nous sommes devenus ces « temples de Dieu (et) l’Esprit de Dieu habite en nous. » (1 Co 3, 16). Nous sommes conformés au Christ, Prêtre, Prophète et Roi pour témoigner de l’Alliance nouvelle et définitive scellée dans le sang de l’Agneau. Nous devenons comme un sacrement de Dieu en ce monde. Ceci définit la dignité des chrétiens, non pas pour qu’ils s’enorgueillissent d’un mérite qu’ils auraient, mais pour qu’ils rendent gloire à Dieu et que leur vie soit une continuelle action de grâce.

Cette grâce dont nous avons bénéficié en raison de l’amour surabondant de Dieu pour nous, constitue, en même temps, la mission qui nous est confiée par le Christ lui-même : devenir les témoins de l’amour de Dieu pour l’humanité entière. L’Église du Christ, édifiée sur la fondation qu’est Jésus Christ rassemble ces pierres vivantes que nous sommes devenues en lui (cf. 1 P 1, 5) Elle est constituée par lui comme la Demeure de Dieu parmi les hommes, comme un « signe dressé au milieu des nations » (Is 11, 10) pour que tous puissent connaître de quel amour chacun est aimé et que tous puissent répondre à cet amour.

Aujourd’hui, nous voulons rendre grâce pour l’œuvre que Dieu accomplit aujourd’hui par son Église en notre pays. Nous savons tous que la fidélité à l’Évangile n’est pas facile tous les jours. Nous savons combien nous pouvons être tentés de croire que c’est nous qui faisons l’Église, comme si elle était une œuvre humaine. Nous connaissons le risque d’identifier la foi à une culture ou à une civilisation et de confondre la défense de la culture et de la civilisation avec la défense de la foi. Au cours des deux années écoulées, nous avons éprouvé la tentation de nous poser en victimes des autres.

Mais nous savons aussi qu’une multitude d’hommes et de femmes laissent la force de l’Esprit transformer leur vie et les conduire dans la louange rendue à Dieu et dans le service de leurs frères. Nous savons que la vigueur de notre Église surmonte nos faiblesses et nos timidités pour rendre perceptible l’amour de Dieu dans notre monde. En communion avec nos frères persécutés à travers le monde, -et notamment les chrétiens d’Orient-, nous savons que « la victoire qui a vaincu le monde, c’est notre foi. » (I Jn 5, 4). À l’inverse de ceux qui espèrent sauver leur avenir en élevant des murs de protection, nous savons que le seul bien que nous devons protéger, c’est notre volonté de partage et nos capacités d’accueil.

3. Une Église en mission.

C’est la première mission de l’Église. C’est la nôtre, celle de chacun des membres du corps ecclésial. Aujourd’hui, en France, être chrétien c’est accepter de devenir un missionnaire de l’Évangile. Dans notre culture, cette orientation missionnaire est souvent suspectée, y compris par certains membres de nos communautés. Elle est désignée, identifiée comme un prosélytisme, une sorte de viol des consciences, dont nous nous serions coupables à l’égard de nos semblables, comme si nous avions le désir et le pouvoir de les forcer à adhérer à la foi par des moyens de pression psychologique !

Le missionnaire de la foi chrétienne ne saurait jamais être une sorte de « rabatteur » qui attire dans son Église par tous les moyens disponibles de la communication moderne. Telle n’est pas la mission confiée par le Christ. Telle n’est pas la manière dont les Apôtres l’ont menée à bien. Être missionnaire, c’est avant tout permettre à la liberté humaine de s’exercer en lui donnant tout simplement à voir comment la puissance de Dieu peut transformer les existences des hommes. Notre premier témoignage est celui de notre manière de vivre et de mettre en pratique la Parole de Dieu qui nous est confiée comme un trésor. C’est la fidélité dans les engagements, -les engagements familiaux et sociaux. C’est la disponibilité dans le service des autres, et surtout des plus démunis. C’est la confiance dans la promesse de Dieu, et son fruit : l’endurance dans les difficultés. C’est la dignité humaine dans l’affrontement de la souffrance et de la mort. Bref, c’est la vie confiante dans l’amour du Père qui s’est révélé à nous.

Mais cette manière de vivre n’est pas, par elle-même, une annonce si elle n’est pas associée clairement et directement à notre intégration dans l’édifice ecclésial dont nous sommes les pierres vivantes. Nous devons être toujours prêts à « rendre compte de l’espérance qui est en nous. » (1 P 3, 15) Nous ne pouvons laisser croire que notre manière de vivre, dans l’amour et de l’amour, serait seulement une sorte d’option personnelle dont les motifs resteraient cachés et incommunicables. Elle est le fruit de la grâce que nous avons reçue. Elle nous vient de la foi au Christ ressuscité. Nous pouvons le dire et nous devons le dire, sans ostentation, sans artifice, mais aussi sans honte et sans crainte.

Frères et Sœurs,
Les temps sont favorables. Les hommes qui nous entourent ont besoin de savoir que la vie humaine n’est pas une machinerie disponible pour nos inventions et la satisfaction de nos désirs, moins encore une marchandise, et que notre avenir ne dépend pas du cours de la bourse. Ils ont besoin de savoir qu’ils sont appelés à une aventure extraordinaire : l’aventure de l’amour fidèle et miséricordieux. Nous qui le savons, nous trouvons notre joie à partager le trésor que nous avons reçu. Et notre joie, nul ne pourra nous la ravir, Jésus lui-même l’a promis à ses disciples :

« Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. » (Jn 15, 11).

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.

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