Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Célébration des professions perpétuelles de 4 sœurs dans la Congrégation des Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre

Dimanche 6 août 2017 – Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre

Fête de la Transfiguration du Seigneur
Dn 7,9-10.13-14 ; Ps 96 ; 2 P 1,16-19 ; Mt 17,1-9

Frères et Sœurs,

Depuis le moment de son baptême où Jésus a été désigné comme le Fils de Dieu, il a parcouru une bonne partie de son chemin en entraînant ses disciples à sa suite. Tout au long de ce chemin, il a posé des signes et il a prononcé des paroles qui visaient à manifester quelque chose de cette identité de Fils de Dieu et de la mission qui y était liée. À plusieurs reprises, il a annoncé aux disciples qu’il devrait souffrir la passion et mourir avant de ressusciter. Au bord du lac de Césarée, il appelle les disciples à une profession de foi, même s’ils n’en comprennent pas toute la portée. Tous ces éléments successifs, les signes, les paroles, les dialogues avec les disciples sont comme une préparation lointaine à l’événement vers lequel ils s’acheminent ensemble. Et c’est dans le cours de cette pédagogie de la foi par laquelle il prépare leur cœur qu’il entraîne Pierre, Jacques et Jean au sommet de la montagne et qu’il est métamorphosé devant eux pour qu’apparaisse de façon visible la nature divine qui l’habite invisiblement. Nous le savons, cet événement est tout orienté vers la manifestation sur une autre montagne, d’abord au Mont des Oliviers où il semblera perdre même l’apparence humaine, puis sur le Golgotha où s’accomplira la prophétie de sa mort avant qu’il n’apparaisse ressuscité. Il s’agit de préparer leur cœur, mais non au point que la vision qu’ils auront eue aurait dissipé toutes ténèbres : en redescendant de la montagne, il leur recommande de ne rien dire « avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts ». Nous savons qu’ils ne savent pas encore ce que cela veut dire que d’être ressuscité.

Ces développements à travers les temps et les espaces par lesquels Dieu prépare son chemin dans le cœur des hommes ne sont pas simplement des épisodes de la vie de Jésus que les évangiles nous rapportent, ce sont aussi des étapes de notre propre chemin de disciple à la suite du Christ. Ce chemin de disciple est marqué par des moments plus ou moins forts, plus ou moins décisifs, où les gestes qui sont posés et les paroles qui sont dites expriment infiniment plus que nous ne pouvons comprendre et que nous ne pouvons expliquer. Quand Pierre dit au Christ : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » (Mt 16,16), quand il dit sur la montagne « Je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie » (Mt 17,4), il ne sait pas ce qu’il dit ! Mais ce qu’ils disent construit en eux la personnalité du disciple et ouvre les chemins par lesquels leur propre métamorphose va s’accomplir telle qu’elle apparaîtra au moment de la Pentecôte par le don de l’Esprit.

Ainsi chères Sœurs, dans le cheminement que vous avez entrepris il y a un certain nombre d’années, votre découverte de la personne du Christ, votre communion intime avec lui dans la méditation, l’adoration eucharistique, la communion sacramentelle, votre expérience de la vie ecclésiale à travers la charité fraternelle dans la communauté à laquelle vous êtes vouées, sont comme des signes et des moments qui ouvrent devant vous la manière de suivre le Christ. Et pour nous qui participons aujourd’hui à votre profession perpétuelle, nous sommes associés à cet acte décisif où votre parole répondant à la Parole de Dieu va engager votre vie à la suite du Christ, même si -et j’allais dire surtout si- il reste pour chacune d’entre vous -comme pour nous tous- une ignorance protectrice sur la manière dont cette suite du Christ va se réaliser, sur les événements qui la marqueront, sur les épreuves où vous serez entraînées à combattre, sur la grâce que l’Esprit-Saint mettra en vos cœurs pour être fidèles à l’engagement que vous prenez.

Comme la Transfiguration sur la montagne dévoile aux yeux des disciples ce qui était caché dans la nature humaine du Christ -et qui n’était pas perçu par ceux qui le voyaient et qui l’entendaient- de même, nous qui sommes témoins de votre engagement, nous percevons quelque chose de ce qui ne se voit pas habituellement. Nous percevons quelque chose de ce qui est le cœur de la consécration baptismale pour chacun et chacune d’entre nous, et nous percevons quelque chose de l’anticipation que votre consécration religieuse apporte à cette consécration baptismale.

Vous vous engagez dans la foi en la Parole que Dieu vous a adressée, même si elle est souvent sujette à interprétation, dans la foi en la présence de Dieu à chaque moment de votre vie, en la foi en l’assistance de l’Esprit Saint pour porter votre propre réponse. Vous avancez dans l’espérance qu’à travers les événements quotidiens de notre histoire, l’histoire de l’humanité et de l’histoire de chacune de vos existences, quelque chose s’accomplit, que l’œil humain ne peut pas voir, que l’oreille humaine ne peut pas entendre, qui est l’œuvre de Dieu où les signes et les expressions ne nous apparaissent que de façon fragmentaire et confuse tant que nous sommes dans cet univers et dans notre histoire humaine. Mais nous espérons parce que nous savons que Dieu ne trompe pas et parce que nous avons suffisamment de fragments assurés de cette fidélité de Dieu pour y fier notre existence. Vous avancez dans la charité parce que vous vous engagez dans une communauté qui vous demande d’abord de vivre dans la charité fraternelle avec les quelques sœurs qui constituent votre communauté quotidienne. Vous vous engagez aussi dans la charité par le charisme de votre institut qui vous met à même d’être des accueillantes pour quantité d’hommes et de femmes qui fréquentent les sanctuaires. Vous vous engagez dans la charité par l’adoration eucharistique où votre prière intercède pour les besoins de tous les hommes et pour que Dieu manifeste sa miséricorde.

Cet engagement dans la foi, l’espérance et la charité, beaucoup de nos contemporains ne le comprennent pas. Peut-être même parmi vos amis ou vos proches, certains s’interrogent pour essayer de donner un sens à ce que vous faites. Mais quel sens y donner si on n’a pas accepté la clé de lecture ? A savoir que la foi au Christ ne relève pas d’un récit imaginaire et sophistiqué comme nous dit l’épître de Pierre mais du témoignage humain auquel nous croyons : le témoignage de la multitude des hommes et des femmes qui ont transmis génération après génération ce que les apôtres ont vu de leurs yeux, ce qu’ils ont touché de leur main comme dira la première épître de Jean, comment la puissance et la grâce de Dieu sont apparues dans la nature humaine du Christ. Pour nous qui cheminons dans la foi, nous ne croyons pas à cause des signes mais nous croyons parce que Dieu nous parle et qu’il est fidèle. Si les signes nous disent quelque chose, c’est à la lumière de cette Parole de Dieu qui devient pour nous la clé d’interprétation.

Mes chères Sœurs, en ce jour où l’Eglise nous invite à contempler la métamorphose du Christ, elle nous invite aussi à espérer dans notre propre métamorphose. Ce que les yeux voient, ce que les oreilles entendent n’est qu’un écho assourdi de ce qui se passe réellement au cœur de chacune de nos vies, au cœur de l’histoire humaine. Dieu accomplit son œuvre et il s’offre tout entier en son Fils pour que l’humanité puisse se rassembler en un seul peuple.

Amen.

André cardinal Vingt-Trois
Archevêque de Paris

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