Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND - 24e dimanche du temps ordinaire - Année A

Dimanche 17 septembre 2017 - Notre-Dame de Paris

La répétition quotidienne de la cinquième demande du Notre Père peut conduire à en perdre la perception de son importance. Notre société développe le soupçon, la condamnation, la haine. Le dialogue entre Pierre et Jésus éclaire nos propres mœurs en matière de pardon. Nous sommes invités à entrer dans une dynamique de pardon sans limite : pardonner pour être pardonné mais surtout accepter de Dieu une plénitude de pardon pour la mettre en pratique dans notre vie.

- Si 27,30 – 28,7 ; Ps 102,1-4.9-12 ; Rm 14,7-9 ; Mt 18,21-35

Frères et Sœurs,

Chaque jour, au moins une fois, - et j’espère plus d’une fois -, nous adressons à Dieu cette prière dans le Notre Père : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Et peut-être par l’effet de la répétition, arrive-t-il que nous ne soyons plus très conscients de ce que nous disons. A la suite de l’évangile de dimanche dernier qui nous donnait déjà les règles de la vie fraternelle dans la communauté des disciples, celui de ce jour donne une profondeur nouvelle à cette prière qui nous est si familière.

Mais tout d’abord je voudrais que nous prenions conscience du climat culturel dans lequel nous vivons et de la manière dont notre société développe, quasi inconsciemment, en tout cas sans jamais s’interroger, des mœurs de violence et de vengeance ; comment, par exemple, des jugements rendus à l’égard de personnes qui ont commis des délits ou des crimes, sont commentés comme une sorte de compensation destinée aux victimes ou aux familles, les incitant toujours a estimer que le mal qu’elles ont subi, - et qui est réel -, n’a pas été assez compensé, que le coupable n’a pas été assez condamné, alors que justement dans nos sociétés civilisées, l’exercice de la justice échappe aux rancœurs, aux reproches, même légitimes, à la haine particulière, pour être mise en œuvre par des personnes dont c’est la mission et le métier d’évaluer avec une certaine distance les crimes commis. Comment ne pas être frappé aussi de la propension de plus en plus développée, à chercher dans la vie publique les paroles, les situations, les actions qui vont permettre de disqualifier ceux auxquels on est opposé, ou ceux avec qui on n’est pas d’accord ? Et se développe ainsi une sorte de société du soupçon, de la condamnation et de la haine. Jusqu’à présent nous ne sommes pas encore revenus à un tel degré de barbarie que ce soupçon, cette prévention ou cette haine se transforme automatiquement en violence physique. Nous avons encore assez le respect de notre civilisation pour que les adversités, les oppositions, les haines peut-être, soient régulées par la parole, par la rencontre, par l’échange, par la controverse, et non pas par l’agression physique et brutale. Mais nous devons être conscients que cette violence sociale, dans laquelle un certain nombre d’informateurs se complaisent à développer leurs talents, ne dérive subrepticement, de la violence verbale à la violence physique.

Dans ce sens, les indications que Jésus donne à ses disciples sur la manière de vivre la communauté ecclésiale sont déjà une indication sur nos propres mœurs. Lorsque saint Pierre demande à Jésus combien de fois il doit pardonner à son frère qui lui a fait du tort, il met en évidence que la communauté des disciples du Christ n’était épargnée par aucun des travers de la communauté sociale. Il y avait entre les disciples des jalousies, des compétitions, peut-être des actions malveillantes et la question se posait réellement de savoir si, en étant disciple du Christ, on pouvait traiter ces situations conflictuelles à la manière de tout le monde ou s’il fallait une règle plus particulière qui concerne la communauté des disciples du Christ. Est-ce qu’il va falloir que je pardonne jusqu’à sept fois ? Ce qui est énorme parce que cela veut dire que le mal qu’on lui a fait s’est répété au-delà de toute mesure ! La réponse du Christ est encore plus énorme : « Je ne te dis pas sept fois, mais soixante-dix fois sept fois » (Mt 18,22), c’est-à-dire, si l’on s’en réfère à la symbolique des nombres dans la Bible, un nombre de fois illimité, une plénitude du nombre de fois. Le pardon que l’on doit s’accorder les uns aux autres ne peut pas avoir de limite.

Cela peut paraître un peu excessif, et nous devons comprendre, comme Jésus va le faire percevoir à travers la parabole qu’il va ensuite développer, qu’il y a, d’une certaine façon, deux approches du pardon. Il y a d’abord une première approche « économique », c’est-à-dire : il faut pardonner pour être pardonné ; finalement, l’objectif que nous poursuivons en pardonnant, c’est de mériter de la part des autres qu’ils exercent le pardon à notre endroit. On pourrait dire d’une certaine façon que c’est une manière d’exercer les relations humaines non pas selon le principe de violence mais selon le principe de sagesse. C’est ainsi que la lecture du livre de Ben Sira le Sage nous présente l’impératif du pardon et de la miséricorde : Pardonnez sinon vous ne serez pas pardonnés. C’est évidemment une première approche du pardon qui met en balance notre propre intérêt.

Mais la parabole que Jésus raconte à ses disciples nous ouvre un deuxième registre qui n’est plus du même ordre. Si Jésus appelle Pierre à pardonner 70 fois 7 fois, ce n’est pas pour fixer une exigence extraordinaire, c’est plus probablement pour exprimer quelque chose qui échappe à nos mesures. On peut pardonner une fois, deux fois, trois fois…, mais soixante-dix fois sept fois c’est d’un autre univers mathématique, cela n’est pas de l’ordre de notre comptabilité personnelle. Pourquoi le Christ appelle-t-il à ce pardon sans limite ? C’est ce que développe la parabole du roi et de ses serviteurs : il peut demander ce pardon sans limite parce que Dieu, - ici le roi à l’égard de ses serviteurs -, a pardonné d’une façon extraordinaire. Compte tenu de la somme importante que lui devait son serviteur et qui était inimaginable à rembourser, Dieu lui remet sa dette parce qu’il est saisi de pitié. Il pose un acte de miséricorde sans raison économique : c’est la surabondance de la miséricorde de Dieu qui s’exerce à l’égard de son serviteur. C’est parce qu’il a été surabondamment pardonné, au-delà de toute imagination humaine, que Dieu attend de ce serviteur que lui-même exerce le pardon, même si c’est à une moindre échelle comme le montrera la suite de l’histoire.

Que pouvons-nous en déduire ? Nous sommes, chacun d’entre nous, l’Église entière, l’humanité entière, devant Dieu, débiteurs d’un trésor colossal qui échappe à nos mesures. Certes, nous pouvons évaluer comment nous avons manqué à l’amour de Dieu. Nous pouvons identifier dans notre vie des actes qui sont des offenses à Dieu. Nous pouvons lui demander pardon pour ces actes, mais jamais nous ne pourrons atteindre à la globalité du péché de l’humanité, jamais nous ne pourrons constituer un remboursement qui soit à la mesure du pardon que Dieu accorde. C’est parce que nous sommes confrontés à l’immensité sans limite de ce pardon que nous sommes invités modestement, à notre place, à exercer le pardon pour des choses beaucoup moins importantes. Ce mauvais serviteur a refusé non seulement d’exercer la miséricorde à l’égard de son débiteur, mais aussi a refusé de voir et de comprendre à quel point le roi lui avait offert un pardon colossal. Être chrétien, ce n’est pas être parfait. Être chrétien, c’est cheminer vers la perfection. Dans ce chemin de la perfection, nous commettons beaucoup de fautes, nous portons beaucoup de faiblesses, nous sommes chaque jour devant Dieu comme des débiteurs incapables de rembourser leur dette. Si Dieu exerce de façon aussi immense sa miséricorde et son pardon, ce n’est pas parce qu’il ferme les yeux sur le mal qui ravage l’humanité, c’est parce qu’il a donné le seul prix qui correspond à ce dommage, c’est-à-dire la vie de son Fils. Nous ne pouvons pas nous approcher du Christ comme des pécheurs repentants si nous n’acceptons pas de recevoir cette plénitude du pardon, de l’amour et de la mettre en pratique dans notre propre vie.

C’est pourquoi, au cœur de l’eucharistie, nous prions Dieu qu’il nous pardonne comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, non pas parce que notre pardon serait la mesure du pardon de Dieu, mais parce que le pardon de Dieu et la mesure de notre pardon, c’est notre espérance. Dieu est plus grand que notre cœur. Là où le péché abonde, la grâce surabonde. Là où nous avons fait du mal, Dieu peut faire surgir du bien si nous acceptons nous aussi de donner à nos frères le pardon que nous avons reçu. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.

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