Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Messe à l’Assemblée Plénière des évêques de Lourdes - 31e semaine du temps ordinaire – Année A

Mardi 7 novembre 2017 - Lourdes (Basilique ND du Rosaire)

- Rm 12,5-16b ; Ps 130 ; Lc 14,15-24

Frères et sœurs,

Nous savons combien il peut être hasardeux de transposer directement une parole de l’Évangile dans notre situation actuelle. Mais on ne peut s’empêcher de remarquer comment ce passage de l’Évangile de saint Luc qui prépare un autre repas où sera dévoilé l’immense miséricorde de Dieu, concentre notre attention sur ces situations où Jésus s’attable avec les hommes et s’appuie sur l’expérience du repas. Cela ne transforme pas l’Évangile en guide des bonnes tables, ou les dîners en ville en situations automatiquement évangélisatrices mais cela nous permet de réfléchir quand même sur quelque chose qui, -je dois vous l’avouer-, me paraît un peu difficile.

Comment concilier cette volonté universelle et très générale de Dieu d’attirer les hommes au repas de son royaume, -même au besoin en passant outre à leurs désirs, à leurs attentes et en les poussant dans le dos pour qu’ils entrent de force dans la salle du banquet-, cette vision dont on peut dire qu’elle est multitudiniste, qui veut toucher « la multitude » comme le dit très bien notre prière eucharistique, et notre expérience de la célébration eucharistique n’est pas fréquemment multitudiniste ? On peut quelquefois se demander si nous ne sommes pas un peu timorés devant cette propension à aller ramasser au gré des chemins, les estropiés, les bancals et même ceux qui n’en veulent pas ! Est-ce que notre conception de l’accès à la table du Seigneur correspond bien à cette vision dans laquelle le Père veut attirer tous les hommes ? Peut-être que l’histoire nous a appris à nous méfier de cette tendance à attirer tout le monde dans l’Église et à faire le tri après… Elle nous a un peu déçus… Mais, je reste quand même avec ma question : est-ce que, poussés par les statistiques, nous ne nourrissons pas inconsciemment une théorie satisfaisante du petit nombre des convaincus face au grand nombre des hésitants ? Notre christianisme ne perd-il pas peu à peu de son enracinement dans le grand nombre, avec tout ce qu’il peut y avoir d’incertain, d’imprécis et d’inégal dans l’adhésion personnelle de chacun ? Est-ce que nous ne passons pas du christianisme du peuple au christianisme des individus très soigneusement étiquetés, mesurés, vérifiés ? Mais si peu nombreux ! Cette Église ne risque-t-elle pas de devenir une Église des purs dont on s’apercevra peut-être un jour qu’ils n’étaient pas si purs que leur piété le laissait penser ?

Il me semble que cette parole du Christ nous invite à ouvrir plus largement notre perspective, à déployer une plus grande ambition à l’égard du plus grand nombre, à essayer quand même, sinon de les pousser tous, d’en convaincre quelques-uns ! Encore faudrait-il que nous-mêmes, nous soyons convaincus que le menu qui nous est proposé mérite que l’on abandonne un certain nombre de choses, ce qui n’est visiblement pas le cas des invités de ce repas pour qui des occupations très légitimes l’emportent de beaucoup sur le désir de répondre à l’invitation.

J’ai toujours été impressionné, mais sans doute était-ce dû à mon jeune âge, quand on me racontait comment des chrétiens faisaient des kilomètres à pieds pour aller à l’eucharistie. Cela me revient quelquefois quand je reçois des récriminations de nos chrétiens qui se plaignent parce que la messe est à plus d’un quart d’heure de chez eux, ou à une heure qui ne leur convient pas en fonction de l’horaire d’ouverture de leur boucher… Il y a des priorités… Je ne suis pas sûr que nos priorités soient toujours explicites !

Ceci nous incline à prendre au sérieux la parole de saint Paul : « N’ayez pas le goût des grandeurs, mais laissez-vous attirer par ce qui est humble. » (Rm 12, 16b). Nous savons, nous évêques, que la splendeur de nos ornements ne pallie pas la faiblesse de nos personnes mais la camoufle plutôt. Nous savons bien qu’il y a longtemps que nous ne sommes plus des « grandeurs » et que notre ministère est un ministère modeste comparé à toutes les puissances qui se manifestent à travers les médias de notre monde. Nous ne sommes que les serviteurs du Christ mais nous savons que dans son repas, ceux qui sont les premiers ne sont pas toujours ceux qu’on croit, que ce chemin de l’humilité, de la lucidité sur nos faiblesses, de la pauvreté de nos moyens est sans doute plus sûr pour tenir la main du Christ que le goût des grandeurs, des grandes œuvres et des grands succès. Ce n’est pas une consolation à bon marché ! C’est vraiment parce que c’est dans ce chemin d’épreuves que nous rejoignons réellement celui qui est mort seul pour le salut de tous.

+ André cardinal Vingt-Trois,
archevêque de Paris

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