Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe en l’église Saint-Sulpice (Paris 6e) – A l’occasion de ses 50 ans d’ordination sacerdotale

Dimanche 23 juin 2019

- Voir le compte-rendu.


– Solennité du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ – Année C

- Gn 14,18-20 ; Ps 109,1-4 ; 1 Co 11,23-26 ; Lc 9,11b-17

Frères et Sœurs,

Comme les apôtres nous pourrions dire à Jésus : « nous sommes dans un endroit désert » (Lc 9,12). Cela peut nous paraître paradoxal de parler de désert au cœur d’une grande ville sillonnée de tant de passages, habitée de tant de monde, mais nous savons bien que le désert n’est pas seulement la solitude physique, ou l’aridité géographique, c’est aussi le lieu de la pénurie, le lieu où l’on ne trouve pas de quoi se nourrir et de quoi apaiser les souffrances. Oui, les hommes et les femmes qui nous entourent, que nous rencontrons tous les jours, et nous-mêmes, nous éprouvons parfois ce sentiment que nous sommes dans un désert où manquent les ressources les plus élémentaires pour avancer dans notre vie. Certes, nous sommes largement nourris, largement soignés, mais quel désert des cœurs, quelle solitude des âmes, devant lesquels nous pourrions nous aussi nous tourner vers Jésus et lui dire : « Seigneur, nous sommes dans un endroit désert ». Si nous entendons la parole du Christ qui nous dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Lc 9,13), nous savons bien que dans nos ressources, nous n’avons pas de quoi satisfaire ni la faim, ni la souffrance de l’humanité. Des cinq pains et des deux poissons, nous ne pouvons pas faire un festin universel. Nous sommes vraiment démunis.

Alors, Jésus, en multipliant les pains et les poissons, nous fait comprendre que notre foi, notre religion, les actes ecclésiaux que nous posons, tout cela n’est pas simplement le fruit de la terre et du travail de l’homme, que nous pourrions offrir comme Melchisédech le faisait. Ce n’est même pas la dîme qu’Abraham lui a donnée en récompense pour ce service. Non, le fruit de la terre et du travail des hommes que nous pouvons présenter comme nous le faisons à l’autel est sans commune mesure et sans proportion avec la disette et la sécheresse dont souffrent tant de nos contemporains. Alors, il nous serait tellement consolant de voir tout à coup nos pains se multiplier ! Mais pour que cette multiplication des pains fournisse à manger à satiété au point qu’il en reste, c’est que le pain que Jésus donne en nourriture n’est pas simplement le fruit de la terre et du travail des hommes, c’est aussi sa propre vie qu’il a donnée pour la vie du monde. Nous connaissons suffisamment les évangiles pour savoir que l’institution de l’eucharistie au cours de la Cène préfigurait l’offrande que Jésus ferait le lendemain de sa vie sur la croix. Nous savons que les Chrétiens sont appelés à reconnaître ce don du Christ dans la célébration eucharistique. Mais ils sont appelés à le reconnaître non pas simplement comme un symbole évocateur, comme une représentation théâtrale, mais comme un acte actuellement, réellement présent. L’offrande que Jésus fait de sa vie ne s’est pas arrêtée au Golgotha. L’offrande que Jésus fait de sa vie s’est poursuivie par l’envoi de son Esprit, et par la communion de ses disciples invités comme il l’a fait au repas de la Cène en leur demandant de faire ceci en mémoire de lui. Mais faire ceci en mémoire de lui, ce n’est pas donner une représentation de la Cène, même si on peut parfois chercher à développer une approche pédagogique en reconstituant les signes - que l’on ignore mais que les artistes se sont plu à mettre en œuvre ! Ce n’est pas cela que le Christ a demandé à ses disciples de faire. Ce qu’il faisait et de le faire comme lui le faisait. Et nous sommes là au cœur d’un mystère très profond de la foi chrétienne : est-ce que c’est réel ? Est-ce que c’est vraiment cela qui se passe ? Et quelle garantie avons-nous que cela soit qu’il se passe ? Qu’est-ce qui fait que nous ne suivons pas la célébration eucharistique comme une sorte de commémoration symbolique dont le fruit le plus positif serait de susciter un peu de piété et d’élever les âmes pendant quelques instants, sans changer notre vie, simplement en changeant nos représentations ? C’est le Christ qui se donne en nourriture, et c’est le prêtre qui est le garant de la réalité de cet acte !

Dans l’épître de saint Paul, il n’apparaît aucun langage ésotérique ou cabalistique pour le récit de l’institution. Ce sont des mots très ordinaires que nous utilisons tous les jours et que n’importe qui peut utiliser. Vous pouvez chez vous, dans votre salle à manger, poser une nappe sur la table si vous voulez, et dire les paroles de l’institution ! Qu’est-ce qui fait que ce sera vraiment le Corps du Christ ? Qu’est-ce qui fait que ce sera vraiment le Sang du Christ ? Qu’est-ce qui fait que ce sera le Christ agissant et présent ? C’est le ministère du prêtre d’être consacré pour être le garant de l’authenticité des sacrements ! C’est pourquoi dans les sacrements, en général, il parle à la première personne. Il dit « je te baptise, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit », « je vous pardonne vos péchés », « ceci est mon corps ». On sait bien que ce n’est pas son corps, mais c’est le Corps du Christ. Comment peut-il donner sa chair à manger ? Ce n’est pas une religion d’anthropophages ! C’est une célébration où la réalité du Christ ressuscité vivant aujourd’hui se donne en nourriture. Pour que rien ne vienne polluer et perturber notre manière de comprendre, le Christ se donne en nourriture sous des espèces infinitésimales. On sait bien que ce n’est pas une hostie qui va vous nourrir, même si on la réalise plus épaisse que naguère ! Ce n’est pas la réalité matérielle qui est porteuse, c’est la certitude que cette réalité matérielle si pauvre, si infime qu’elle soit, c’est le Christ ! Pour celles et ceux qui s’approcheront tout à l’heure de la communion, en leur présentant l’hostie, on dira : « Le Corps du Christ », et ils répondront : « Amen », c’est-à-dire « je le crois ». Je crois que c’est le Corps du Christ que je reçois et que je mange. Je crois que c’est le Christ vivant qui m’est donné en partage. Si c’est vraiment notre foi chrétienne qui met en œuvre cette actualité du salut dans le Christ ressuscité à travers la vie sacramentelle, cela veut dire que le corps ecclésial du Christ, dont nous sommes ce soir une cellule infime, marqué par toutes les faiblesses humaines que nous connaissons, marqué par les doutes qui nous habitent, marqué par les trahisons que nous subissons et que nous infligeons, bref ces 5 pains et ces 2 poissons, ce quasi rien, devient Corps du Christ pour les hommes. C’est en entrant dans l’offrande que Jésus fait de sa vie que nous sommes vraiment le Corps du Christ ressuscité auquel nous communions. Nous devenons réellement ce que nous recevons, nous devenons le Corps du Christ destiné à être la nourriture et l’apaisement pour la foule qui nous entoure.

Oui, nous pouvons éprouver le sentiment d’être au désert, nous pouvons éprouver le sentiment de notre dénuement, de notre incapacité à répondre aux attentes des hommes, mais nous savons que le Christ aujourd’hui comme hier, partage sa vie et partage son corps pour que le monde vive. Nous savons que les prêtres appelés et ordonnés ont pour mission principale d’en être les garants et les témoins, non pas parce qu’ils savent mieux que les autres, mais parce que Jésus les a choisis et envoyés pour être ses garants et ses témoins, pour que nous donnions nous-mêmes à manger à la foule.

Rendons grâce au Seigneur de la foi qui habite le cœur des Chrétiens et leur permet de reconnaître le corps du Christ qui leur est donné en nourriture.

Amen.

+André cardinal Vingt-Trois, archevêque émérite de Paris.

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