Intervention du cardinal André Vingt-Trois pour le lancement de l’année “Éthique et Solidarité”

Notre-Dame de Paris – 17 mai 2011

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Cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris
© Yannick Boschat

« L’Eucharistie nous entraîne à mener une vie nouvelle »

I. De l’eucharistie à la solidarité

L’unité entre la messe et toute notre vie

Dans un premier temps, je voudrais que nous prenions mieux conscience du lien qui existe entre ce que nous vivons dans l’Eucharistie et ce que nous vivons hors de la messe, de ce qui unit notre vie dans l’Église et notre vie au milieu des hommes. Lorsque nous entendons la Parole de Dieu, lorsque nous la méditons, la chantons et la faisons nôtre, lorsque nous communions au Corps et au Sang du Christ, nous découvrons pleinement le don que Dieu nous fait et l’appel que le Christ nous adresse. Le rassemblement dominical est le cœur vivant de l’Église. Nous y sommes plongés d’une façon mystérieuse dans l’amour de Dieu lui-même. Nous vivons cette plongée tous ensemble et personnellement à la fois. Chacune et chacun d’entre nous essaye d’y mettre tout son cœur, et en même temps, l’Eucharistie fait de nous un seul Corps et un seul Peuple. Elle n’est pas un acte individuel, ou l’addition d’actes individuels. Notre communion à la présence du Christ se réalise à la fois à l’intime de notre cœur et dans notre relation avec celles et ceux qui nous entourent. Plongés dans la charité de Dieu, dans l’amour qu’il nous porte et dans le sacrifice qu’il offre « pour la multitude » (paroles de la consécration), nous sommes conduits à vivre en communion les uns avec les autres. Dans l’Encyclique Caritas in veritate (n°17), Benoît XVI écrit : « Dieu, le premier, nous a aimés et il continue à nous aimer le premier ; c’est pourquoi, nous aussi, nous pouvons répondre par l’amour. Dieu ne nous prescrit pas un sentiment que nous ne pouvons pas susciter en nous-mêmes. Il nous aime, il nous fait voir son amour et nous pouvons l’éprouver, et à partir de cet “amour premier de Dieu”, en réponse, l’amour peut aussi jaillir en nous. » Le baptême nous fait participer à la vie du Christ et nous engage donc dans une vie nouvelle, car être baptisé, c’est vivre d’une manière différente, vivre en disciple du Christ. De même, l’Eucharistie nous entraîne à mener une vie nouvelle à cause du don que Jésus fait de sa vie et que nous recevons de Dieu. Nous passons un temps finalement très court (plus ou moins une heure) dans la célébration eucharistique le dimanche. Il faudrait que ce moment soit comme une sorte de sas dont nous puissions ressortir différents de ce que nous étions en y entrant, emportés par ce mouvement d’amour pour en vivre et pour le partager. Au sortir de l’Eucharistie, nous pouvons comprendre la profondeur du commandement du Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34).

Ainsi, en particulier, celui et celle qui participe à l’Eucharistie ne peut pas vivre comme si tous les actes humains de sa vie étaient indifférents, sans valeur et sans qualification morale particulière (ni bien ni mal). Nous ne pouvons pas faire n’importe quoi dans notre travail, notre famille ou nos loisirs, dans ce que l’on a pris l’habitude d’appeler la vie privée (même cette expression ne signifie au fond pas grand chose). Il ne m’est pas possible de vivre n’importe comment, en oubliant tout au moment où j’entre dans l’église pour la messe ! Si je participe à l’Eucharistie, si je communie à l’amour que Dieu me manifeste, c’est pour mener une vie conforme à ce que je reçois et devenir à mon tour témoin de cet amour avec mes frères chrétiens et ensuite à l’égard de tous les hommes. Être disciple de Jésus et communier à Son Corps livré par amour conduit à ordonner sa vie en fonction de cet amour, c’est-à-dire à participer, chacun selon sa mesure, au renouvellement du monde qui nous entoure, pour que notre société ne soit pas une société de l’exploitation de l’autre, mais du service de l’autre. Voilà pourquoi, notre participation dominicale à l’Eucharistie est inséparable d’une certaine vision de l’existence humaine, que l’on appelle l’éthique, et qui consiste à chercher comment vivre et vivre bien.

Pour nous chrétiens, que signifieraient recevoir et vivre de la charité de Dieu, si elle ne se développait pas dans un amour concret de nos frères ? Vous connaissez bien cette question incontournable qui nous est posée quelques fois avec un peu de brutalité par ceux qui nous entourent, ou par les plus jeunes qui aiment bien vérifier l’intégrité de notre vie : « Qu’est-ce que cela vous apporte d’aller à la messe ? Qu’est-ce que cela change dans votre vie ? ». Dans Paris, plusieurs dizaines de milliers de personnes se réunissent pour la messe dimanche après dimanche. Des hommes et des femmes de tous âges prennent la peine de consacrer le temps nécessaire pour célébrer le jour du Seigneur. Ils viennent comme ils sont, avec leurs péchés, leurs espérances, leur peu de foi ou leur foi très profonde, mais ils attendent quelque chose de chaque messe. Ils y viennent et reçoivent le don de l’amour de Dieu, la force de l’eucharistie, la lumière de la Parole du Christ qui éclaire leur chemin. Nous devons donc nous demander ce que cet engagement produit, si ce passage par le « sas eucharistique » a transformé ceux qui sont venus à la messe, pas simplement parce qu’ils sont contents de leur démarche ou parce qu’ils en ressortent ragaillardis et réjouis de ce qu’ils ont vécu. Comme l’explique Benoît XVI dans le tome 2 de son livre Jésus de Nazareth : « La caritas, le souci de l’autre n’est pas un domaine secondaire du christianisme à côté du culte,mais elle est enracinée en lui et en fait partie dans l’eucharistie, dans le fait de rompre le pain, la dimension horizontale et la dimension verticale sont reliées inséparablement dans cette double affirmation sur le fait de rendre grâce et sur le fait de partager le pain » (pp. 153-154, Éd. du Rocher). La question qui nous est posée est bien de savoir comment nous rendons évidente par notre attitude à la messe et par toute notre vie, la nouveauté absolue de ce à quoi nous participons ; comment cette puissance de Dieu se diffuse à travers notre manière de vivre.

Les assemblées paroissiales pour dire comment l’Eucharistie transforme notre vie

Au cours des deux années écoulée (2009-2010 et 2010-2011), j’ai insisté pour que chaque communauté eucharistique fasse une ou deux assemblées paroissiales, et je le demande encore pour l’an née prochaine. Mais l’objectif n’est pas de faire une conférence, de permettre à un petit cercle d’apprendre quelque chose de nouveau ou de réunir les fidèles qui participent volontiers à tout ce qui est proposé. dimanche transforme notre vie. Cela vaut vraiment la peine de prendre un peu de temps pour cela. Nous l’avons fait à propos de l’Eucharistie elle-même, à propos de la famille et de la jeunesse, et nous allons le faire autour de l’éthique et de la solidarité. Comment l’amour de Dieu reçu et partagé dans l’eucharistie transforme-t-il notre manière d’être les uns avec les autres, et notre manière d’être ensemble vis-à- vis du monde qui nous entoure ? Comment devient-il un signe troublant pour ceux qui nous voient, qui nous connaissent ou ne nous connaissent pas ?

II. La valeur spécifique de l’engagement chrétien

Notre première mission est de vivre la charité

Il est vrai que les chrétiens sont fortement impliqués auprès de ceux qui souffrent ou sont fragilisés. En même temps, vous l’avez compris, le Christ ne nous demande pas d’être seulement une force d’appoint pour la solidarité sociale, même si nous le faisons volontiers. Notre mission n’est pas d’abord d’apporter de la main d’œuvre aux bonnes œuvres (qu’elles soient chrétiennes ou laïques), mais de vivre l’échange de la charité. Les hommes et les femmes qui s’engagent, et qui parfois ne sont pas chrétiens, doivent reconnaître que dans leur engagement au service des autres, il y a plus qu’un acte technique et qu’ils ont eux aussi besoin de ceux qu’ils aident. Notre mission n’est pas d’abord de l’ordre d’un geste d’assistance destiné à satisfaire des besoins criants. Elle conduit à tisser petit à petit une relation avec ceux qui ont besoin d’aide et à reconnaître dans le pauvre vers lequel nous allons quelqu’un qui nous révèle à nous-mêmes. Le service de nos frères nous permet de reconnaître ce que nous ne connaissons pas toujours, la force d’un amour qui ne vient pas de nous.

Ainsi, il ne s’agit pas de développer et d’étendre les œuvres d’assistance mais d’apporter une valeur supplémentaire, une « va leur ajoutée » spécifique. Et cela n’est pas facile ! Nous sommes dans un pays assez riche et organisé. Nos concitoyens sont capables de nombreuses initiatives envers les plus pauvres. Mais la question du sens et du but de toutes ces actions est souvent laissée sans réponse. Chrétiens, le Christ ne nous envoie pas simplement pour donner à manger, pour donner des vêtements, ou pour visiter des gens abandonnés. Il nous envoie comme des ambassadeurs pour apporter une relation humaine, et à travers celle-ci pour laisser percevoir quelque chose de l’amour de Dieu qui est à l’œuvre.

III. Quelques pistes pour l’année « Éthique et solidarité »

Ces considérations permettent de poser quelques questions pour guider et réfléchir à notre engagement :

Ne pas se résoudre laisser les autres agir à notre place

Nous ne pouvons pas promouvoir une certaine qualité de relations humaines simplement en nous réfugiant derrière des grosses organisations. Il est évident qu’il y a besoin de structures larges, avec des moyens importants et une grande visibilité. Mais ces grosses organisations ont leur mode d’exercice, leurs règles de fonctionnement et leurs exigences. Elles ne peuvent se substituer à notre implication personnelle. Participer à la mission de solidarité de l’Église ne pourra jamais se réduire à signer un chèque, même s’il y a plusieurs zéros ! Nous sommes dans une société financière et marchande, et, quand il y a quelque chose à faire, nous avons parfois tendance à croire qu’il suffit de fournir de l’argent pour payer des gens à le faire. Mais le Christ nous fait découvrir qu’il y a des choses que l’on ne peut pas acheter ni payer : l’Eucharistie, la Parole de Dieu, mais aussi notre propre implication dans la relation avec les autres. C’est pourquoi chacun des membres de nos assemblées eucharistiques est invité à s’interroger sur ce qu’il peut faire personnellement. Au-delà de ce que chacun donne, quelle est cette qualité de relation avec les plus fragiles qu’il peut porter lui-même ? De même, votre communauté chrétienne agit grâce à l’argent que vous donnez, mais elle vit de votre participation, de votre présence, de votre implication dans ce qui s’y dé roule. Chacun et chacune des membres de nos assemblées eucharistiques doivent pouvoir se demander en sortant de la messe ce qu’il va faire et vis-à-vis de qui il peut partager. l’amour qu’il a reçu. L’assemblée paroissiale sera le lieu bien concret, hic et nunc, pour poser cette question, en prolongeant aujourd’hui notre célébration par un temps donné les uns aux autres.

Convenir d’une action commune dans chaque paroisse

Mais nous savons bien que dans le monde compliqué qui est le nôtre, l’efficacité ne peut pas se réduire à des initiatives personnelles. On peut aider régulièrement telle ou telle personne, mais cela ne résout pas le problème de la pauvreté et ne suffit pas pour changer les choses. La question est donc de savoir ce que chaque communauté chrétienne de chaque quartier décide de faire en - semble, et de réfléchir à un projet commun. Nous savons qu’un certain nombre des réalisations des paroisses de Paris sont liés à des besoins particuliers du quartier où elles sont implantées, ou bien aux talents et à la détermination de telle personne ou de tel groupe. Lancer une action d’alphabétisation ou d’accueil des immigrés demande d’être là, pas seulement sur ses temps libres, mais aussi en fonction d’engagements précis et tenus. Donc, une telle initiative devra forcément être mise en débat, pourquoi pas dans une assemblée paroissiale ? Tel que nous connaissons notre quartier, sur quel aspect pouvons-nous porter plus spécialement notre attention ? Il est évident que les églises qui sont autour des grandes gares de Paris s’insèrent dans des réalités sociales qui ne sont pas les mêmes que celles des hauteurs de Ménilmontant. Il ne s’agit pas de réaliser des choses forcément spectaculaires ou extraordinaires mais de prendre tout simplement la question à bras-le-corps, et de décider ensemble d’essayer de faire quelque chose.

Donner un signal commun dans la ville de Paris

Nous sommes une Église particulière qui couvre l’ensemble de la ville de Paris. Il me semble possible que chaque communauté chrétienne réfléchisse à ce qu’elle peut réaliser dans son quartier, tout en proposant pour l’ensemble du diocèse trois points d’attention, trois priorités, qui correspondent au diagnostic des pauvretés rencontrées aujourd’hui à Paris.

1. La solitude. Paris a la densité de population résidente la plus forte d’Europe, et accueille chaque jour un nombre considérable de personnes qui y travaillent, y passent ou la visitent. Ceux qui y vivent ont cette impression permanente de n’être jamais seuls, d’être toujours entourés et même trop entourés. Et pourtant, nous savons que paradoxalement, au cœur de cette réalité, des personnes vivent une solitude physique ou morale pro fonde. Comment sommes-nous attentifs à ces solitudes ?

2. Le logement. La surface de Paris est limitée. On pourrait dire que cette question est insoluble et que toute la France (ou toute l’Europe) ne pourra pas vivre à Paris ! Cependant, avant que tout l’espace soit saturé, il y a encore moyen d’accueillir du monde ! Mais être bailleur de local n’est pas un métier facile. C’est pourquoi nous essayons de mettre en œuvre des cellules de soutien pour garantir ou soutenir des gens qui peuvent louer des chambres ou des logements, de manière à ce qu’ils ne deviennent pas esclaves de leur location. Pouvons-nous accepter que des milliers de jeunes étudiants à Paris vivent dans des conditions dégradantes ? Pouvons-nous accepter que des familles vivent de manière indigne ? Mais alors, que pouvons-nous faire ?

3. L’accueil de l’autre.

Volontairement, je laisse le substantif indéfini. Par définition, l’autre est celui que je désigne comme un autre. Ce peut être en raison de son ethnie, de son origine, de son statut administratif, de sa manière de vivre, ou encore parce qu’il s’est dégradé progressivement. Nous connaissons tous ces cas à Paris. On ne pourra pas arranger toutes les vies, mais on peut au moins essayer de faire quelque chose là où c’est possible. Je sais par exemple que l’initiative d’Hiver solidaire, pour accueillir des personnes vivant dans la rue durant les périodes de froid, a été une expérience très utile, et forte pour un certain nombre de paroissiens. Je demande donc aux paroisses de voir comment elles peuvent agir dans ces trois domaines, éventuellement en concertation avec les autres paroisses de leur doyenné et avec les associations présentes sur leur territoire. Je propose que chacune se fixe un objectif, même modeste, pour les années à venir. Il ne s’agit pas que toutes les paroisses se transforment en centres d’accueil, mais que ce qui est possible soit réfléchi et mis en œuvre.

+ André cardinal Vingt-Trois,
archevêque de Paris

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