Interview de Mgr Michel Aupetit dans Paris Match

Paris Match – 10 janvier 2018

Interview réalisée par Caroline Pigozzi parue dans Paris Match n° 3583 du 10 janvier 2018.

Celui qui vient d’être désigné 141e archevêque de Paris parle pape François vous regarde droit dans les yeux et préfère qu’on l’appelle « père » plutôt que « monseigneur ». Après avoir soigné les corps, c’est aux âmes que se consacre l’ancien médecin. Fils d’un cheminot athée, il change d’aiguillage sur le tard, devenant prêtre, vicaire, aumônier de lycée, curé, évêque auxiliaire de Paris puis évêque de Nanterre. Son diocèse, aussi vaste que diversifié, compte des paroisses à Neuilly comme à Gennevilliers. Michel Aupetit y rassemble avec un enthousiasme contagieux toutes les sensibilités, des conservateurs aux progressistes... Il y a deux ans, il confiait à Paris Match son ambition de « finir un jour curé de campagne ». Mais c’est la capitale qui lui est confiée.

Paris Match. Monseigneur, cette nomination est-elle une surprise ?

Mgr Michel Aupetit. Le jour où j’ai fait le serment d’Hippocrate, je suis devenu médecin mais je ne savais guère où cela m’entraînerait. Quand j’ai accueilli l’appel de Dieu, ce dont j’étais certain, c’est que ma vie ne m’appartenait plus car déjà c’était le Seigneur qui dirigeait ma barque.

Vous êtes désormais le premier archevêque de France !

J’ai, d’une certaine façon, une place particulière car l’archevêque de Paris est de ceux que l’on observe le plus. Chaque évêque a des choses à dire, mais on est moins entendu dans une petite ville de province qu’à Paris, véritable caisse de résonance qui fait que, lorsque l’archevêque de Paris se mouche, cela provoque une tempête. De surcroît, l’archevêque de Paris, aussi métropolite, soit le référent de l’ensemble des évêques de la région, veille à unir ceux d’Île-de-France afin qu’ils agissent ensemble et réfléchissent à des projets communs novateurs...

Combien gagne-t-on dans cette fonction prestigieuse ?

Ayant 65 ans depuis un an, je touche ma retraite de médecin, ce qui assure les trois quarts de mon revenu mensuel. Le dernier quart provient de la caisse de retraite des prêtres. J’ai donc au total près de 1400 euros par mois. Cela ne va pas changer, me semble-t-il. Je ne dois pas être une charge pour l’Eglise. Quelquefois, pour rire, je dis que je suis quasiment bénévole dans l’Eglise, mais un bénévole logé.

Une Eglise parisienne lourde dans son fonctionnement ?

Avec 106 paroisses, 140 salariés au diocèse et plus de 800 dans les paroisses gérant leurs propres ressources, cela nécessite d’avoir des recettes suffisantes. Or celles-ci proviennent presque exclusivement de leurs ressources : la générosité des fidèles, les quêtes, cierges, le denier de l’Eglise, les legs et donations.

Sur quel nombre de prêtres “régnez”-vous ?

Je suis au service de près de 600 prêtres séculiers, dont environ une centaine est à la retraite. Le diocèse compte aussi plus de 500 prêtres appartenant à des ordres religieux, environ 150 religieux non prêtres, 1 200 religieuses, près d’une centaine de séminaristes dans les maisons du séminaire de Paris, dont presque 90 en formation pour le diocèse. Cependant, l’important n’est point d’aligner des chiffres mais qu’il y ait une fraternité sacerdotale, une estime entre des personnes de diverses générations, cultures et milieux, ayant aussi d’autres sensibilités, et qu’elles soient heureuses dans les missions qu’on leur a confiées.

Et leur formation, justement ?

Contrairement aux futurs médecins, dont on vérifie juste qu’ils ont bien réussi leurs examens, au séminaire on regarde si les candidats ont une âme de prêtre, aiment les gens, ont vraiment envie de donner leur vie, et non uniquement s’ils ont obtenu leur diplôme de théologie. Titulaires d’un doctorat en théologie ou pas, ils seront quand même prêtres quand ils ont la vocation. D’ailleurs, il y a quelques années, on a pu faire entrer au séminaire des personnes non diplômées, issues de la grande précarité, mais ayant un cœur de prêtre. L’essentiel, même si la formation dure maintenant sept années, n’est pas de former un intellectuel mais d’associer la tête et le cœur, ce qui signifie d’abord apprendre à être disponible. Voilà pourquoi il y a au séminaire une première année de propédeutique. Parenthèse où l’on n’attend rien de vous, où vous avez le temps de vous poser, de réfléchir, de méditer sur cet appel, de faire une retraite de trente jours en silence, d’aller durant un mois à l’extérieur vous occuper des pauvres. J’étais quant à moi avec les Missionnaires de la Charité et je dormais auprès des SDF. D’autres vont aider des personnes handicapées et c’est particulièrement décapant, éclairant. A l’issue de cette expérience, on fait le point : à Nanterre, j’ai eu un séminariste qui, après cette période de discernement, a compris que ce n’était pas sa voie et qui, plus tard, m’a invité à son mariage.

Quelle est votre conception de la laïcité ?

J’insiste, pour ma part, sur la liberté de conscience non seulement dans le domaine religieux mais dans tous les autres domaines d’opinion. La laïcité, c’est que l’Etat garantisse à chacun de pouvoir exprimer sa religion. D’ailleurs, il n’est guère interdit de manifester l’expression de sa foi dans la sphère publique, à condition que cela ne gêne pas l’ordre public. Par exemple, les processions des chemins de croix du Vendredi saint et du 15 août sont toujours organisées en concertation avec les autorités concernées.

Allez-vous agir pour les migrants ?

Cela fait déjà plusieurs années que le cardinal Vingt-Trois est sensible à cette question. Dans le diocèse, confortés par l’appel du pape François en 2015, les catholiques de Paris ont lancé de nombreuses initiatives dans les paroisses, les mouvements, les associations. Je vais, la veille de la Journée mondiale du migrant et du réfugié, réunir à Saint-Denys de la Chapelle les curés, les conseils pastoraux des paroisses de Paris pour voir comment continuer d’agir et créer toujours plus de synergie.

Comment allez-vous exercer ces responsabilités ?

Au-delà de mes multiples fonctions diocésaines, j’irai chaque dimanche soir célébrer à Notre-Dame et le matin dans une paroisse de la capitale. Mais sans doute aussi en semaine. C’est important de participer à des réunions de prêtres afin de les connaître, de les écouter, de mesurer leurs joies, leurs peines...

Comment s’inscrit pour vous le dialogue interreligieux ?

A l’époque, le cardinal Lustiger avait donné un fort élan au dialogue avec la communauté juive, que je veux évidemment poursuivre. A Nanterre, dans mes visites aux paroisses, je me rendais notamment chez l’imam à la mosquée et lui venait quelquefois à la messe. Des gestes qui traduisent un respect mutuel. Toutefois, il faut être capable de dépasser le stade des rencontres officielles et essayer de créer des ponts, des liens. Inciter les Parisiens à prendre des initiatives personnelles parfois très simples, comme d’aller faire les courses de sa voisine, de l’aider... Cela me semble possible dans certains quartiers parisiens, tel qu’on a essayé de le mettre en place dans les cités, îlots et communautés de banlieue... Ce qui signifie, comme le font nombre de paroisses, réussir à réunir des gens pour des conférences, des rencontres, des lieux d’apprentissage, des échanges de savoirs...

Archevêque et médecin également diplômé en bioéthique, vous passez dans ce domaine pour conservateur !

Peu m’importe l’étiquette, mon ambition est de faire comprendre qu’il y a un enjeu. Des désirs illimités de la société risquent à l’avenir d’épuiser la planète, de la faire mourir, sur les plans écologique comme biologique. La fortune permet de tout se payer. Des paysans d’Amérique du Sud, par exemple, vendent leurs organes à des riches Yankees juste pour faire manger leurs enfants, ou des femmes des pays de l’Est louent leur ventre afin que les Occidentales puissent avoir un bébé dans des conditions prêtant à réfléchir quant à leur légitimité ! Or, la légalité, c’est d’abord le droit des enfants. N’est-il pas inscrit dans la convention de l’Onu sur le droit des enfants, ratifiée par la France en 1991, que “tout enfant a le droit de connaître ses parents et d’être élevés par eux”, soit son père et sa mère. L’essentiel, c’est de protéger un être faible. Dans les pays pauvres où l’urgence absolue est d’abord de survivre : ils ne pensent ni à la PMA ni à la GPA.

Quelle place accorderez-vous à l’enseignement catholique ?

Paris compte 142 établissements, écoles, collèges, lycées catholiques, 2 dont plus d’un tiers dépendent de congrégations religieuses, les autres étant directement diocésains. Ce qui signifie 78 500 élèves, 5 000 enseignants et quelque 1 000 bénévoles. Ces chiffres impliquent de vraiment travailler avec le directeur diocésain de l’enseignement catholique et avec les chefs d’établissement. En effet, ce sont eux les porteurs de la pastorale, du message évangélique, de l’éducation à la liberté mais aussi à la découverte du sens de l’existence à transmettre à près de 17 000 enfants catéchisés en interne ou dans les paroisses. L’école catholique doit être ouverte à tous. A côté d’établissements d’excellence réputés, il en existe d’autres, tout aussi bons, accueillant les plus modestes, parmi lesquels un établissement du XXe arrondissement tenu par les pères salésiens.

La médecine vous a fait voir la mort autrement ?

Depuis tout petit, je rêvais d’exercer ce métier parce que je supportais mal de voir souffrir ceux que j’aimais. Mais la foi change tout. En effet, pour un médecin qui n’a pas la foi, la mort a forcément le dernier mot car, même s’il continue à vaincre la maladie, un jour il va perdre. Comme le chevalier du film de Bergman “Le septième sceau”, le médecin joue aux échecs avec la mort et sait qu’à la fin celle-ci l’emportera. Confronté à la mort, en tant que prêtre, à tous les coups je gagne. Accompagner nombre de patients en fin de vie m’a beaucoup appris. Maintenant, entre autres grâce aux soins palliatifs, notamment à domicile, que j’ai plus particulièrement suivis, je sais qu’il est possible non seulement de soulager les malades mais de faire participer la famille. Ainsi elle n’est plus totalement impuissante face à la souffrance et peut alors poser un acte d’amour. C’est à cela qu’il faut se consacrer.

Aurez-vous autant de temps qu’avant pour la prière ?

Je ne sais pas, c’est mon ange gardien qui décidera. Je continuerai à me réveiller à 3 ou 4 heures du matin pour prier avant de me rendormir. La prière nourrit mon existence quotidienne. Et si je n’y arrive pas, je ne pourrai, pas même en rêve, rester archevêque de Paris. Car s’il fallait faire le choix entre la prière et l’archevêché, j’opterais pour la prière.

L’archevêque de Paris a le privilège très ancien de pouvoir garer sa voiture dans la cour d’honneur lorsqu’il est reçu à l’Elysée...

[Il rit.] Ah bon... je ne le savais pas. Je possédais un vélo, on me l’a volé. Ensuite, j’ai eu une vieille Clio de plus de vingt ans. Je la trouvais superbe, mais j’ai été interdit de circuler avec. Alors je viendrai sans doute à pied !

Par Caroline Pigozzi

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