Interview de Mgr Michel Aupetit dans Le Figaro

Le Figaro – 10 avril 2020

Interview réalisée par Jean-Marie Guénois.

LE FIGARO. - Le premier ministre, Édouard Philippe, a dit que cette crise allait révéler ce que « l’humanité a de plus beau et de plus sombre ». Qu’avez-vous vu pour l’heure ?

Mgr Michel AUPETIT. - Qu’est-ce que l’humanité ? Les antispécistes n’y voient rien de particulier. Les neurologues cognitivistes fondent les capacités propres de l’humanité sur le déploiement particulier du cortex associatif, les humanistes insistent sur la dimension éthique de bienfaisance, d’autonomie et de justice. Les chrétiens reconnaissent dans l’humanité une image divine fondée sur l’amour qui les ordonne au service de leurs frères humains. C’est l’éthique qui considère les actes humains en tant que bons ou mauvais. Dans les périodes comme la nôtre, nous voyons se lever des générosités magnifiques fondées sur l’oubli de soi et le service des autres. Les exemples sont très nombreux et vraiment enthousiasmants. Je pourrais multiplier les exemples d’ingéniosité et de créativité dont j’ai été témoin qui montrent le bel élan d’une fraternité qui n’est pas morte. Nous voyons aussi se révéler la vacuité de certaines vies dont la substance essentielle était l’amour de soi et l’accomplissement personnel. Ceux-là sont partagés entre la fuite ou le chacun pour soi dans un mode de survie dérisoire. Nous avons également expérimenté les perversions d’un système administratif quasi despotique qui prive des personnes malades ou mourantes de l’accompagnement spirituel humain le plus élémentaire.

Qu’allez-vous apprendre de cette épreuve de confinement ?

De chacune de nos épreuves, il y a une leçon à tirer. Le confinement nous permet de nous retrouver nous-mêmes, de faire le point, de réfléchir au sens de sa vie. Pour un croyant , cela donne aussi l’occasion de renforcer son lien à Dieu par la prière et la méditation. Il y a dans la Bible, au livre du Lévitique, la loi du Jubilé. Tous les cinquante ans, cette année particulière marque « un affranchissement de tous les habitants du pays » (Lv 25, 10). Les terres restent en jachère, tout est remis à plat, les dettes sont effacées, chacun rentre dans son patrimoine et les esclaves sont libérés. Aujourd’hui, cette sagesse ne nous est pas imposée par une loi mais par la contrainte des événements sur lesquels nous n’avons pas de prise. Puisse cette épreuve nous apprendre à oser tout remettre en question, à réévaluer sans cesse nos modes d’existence, nos présupposés idéologiques, notre arrogante prétention de dominer le monde.

Et la France ?

Il apparaît clairement aujourd’hui la nécessité de retrouver l’unité de la nation et ce qui la fonde. La crise des « gilets jaunes » nous a remis en mémoire la fameuse fracture sociale entre une élite autoproclamée et une armée de besogneux méprisés qui pourtant font marcher notre pays. Les événements douloureux du confinement ont permis à beaucoup de nos concitoyens de recouvrer le sens de la fraternité qui est un des principes fondateurs de notre République. Devant la maladie qui frappe aveuglément les pauvres et les riches, les faibles et les puissants, nous faisons l’expérience de notre commune vulnérabilité qui nous éveille au soin de l’autre.

Voyez-vous déjà des choses à changer dans le pays ?

Le monde entier regarde ce pays au jacobinisme sourcilleux avec tendresse et amusement. Nombre de diplomates étrangers que j’ai pu rencontrer sourient de notre laïcité à la française et de son sectarisme antireligieux qui ne dit pas son nom. Les circonstances actuelles nous permettent de le mesurer avec acuité, comme je l’ai suggéré plus haut. Mais ce qui me semble un enjeu majeur pour l’avenir sera de reconsidérer nos illusions de toute-puissance ouvertes par la technique. Nous avons défié les lois de la nature en faisant des désirs individuels la norme absolue. Un simple petit virus a détruit cette belle assurance orgueilleuse et nous oblige à une plus grande humilité pour retrouver la sagesse antique qui faisait dire à Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. »

Cette période va-t-elle changer des choses dans votre vie ?

Il y a déjà quelque temps, j’avais songé à revisiter la manière dont j’exerce mon ministère. Pour moi, cette charge consiste essentiellement à être au milieu du peuple de Dieu et également auprès de toutes les personnes qu’il convient de servir, en particulier les plus fragiles et des plus faibles. La survenue brutale de cette épidémie me fait sentir combien ma place doit être auprès des gens.

À quoi ressemblera, selon vous, l’après ?

Je ne suis pas prophète. Je ne suis qu’archevêque. Il est possible que nos compatriotes oublient cet épisode douloureux et revivent dans le flot infernal d’une société liquide qui nous laisse à la surface de nos existences. Cependant, le traumatisme causé par le brutal arrêt de nos activités, s’il dure longtemps, peut nous donner le goût de reconstruire une société du bien commun, de la tendresse, de l’accueil mutuel et du service fraternel. Nous sommes chacun face à ce choix que Dieu donne dans la Bible : « Je mets devant toi deux voies : la vie ou la mort. Choisis donc la vie ! » Mon apostolat consiste essentiellement à transmettre l’espérance. Eh bien, espérons !

Et, dans l’immédiat, quel est votre message de Pâques en cette situation de crise pour le pays ?

À Pâques, nous fêtons la mort et la résurrection de Jésus-Christ, la victoire de la vie sur la mort et de l’amour sur la haine. Ce message est une extraordinaire source d’espérance, puisqu’il nous révèle que, d’un mal absolu, Dieu peut tirer un bien plus grand qui dépasse infiniment tout ce que nous pouvions désirer.

Source : www.lefigaro.fr

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