Interview du cardinal André Vingt-Trois dans Le Parisien

Le Parisien – 20 décembre 2017

Propos, recueillis par Philippe Baverel et Vincent Mongaillard, parus dans La Parisien du 20 décembre 2017.

Vous avez souffert d’une maladie neurologique en début d’année, le syndrome de Guillain-Barré. Comment allez-vous ?

J’ai passé l’année 2017 en usager dépendant des services hospitaliers. Grâce aux soins éclairés de tous, après plus de deux mois à l’hôpital, je suis sorti à peu près vivant (NDLR : il rit). J’ai récupéré peu à peu mes capacités de déplacement, avec la fatigue consécutive à un traitement lourd. J’espère être guéri.

On a l’impression que vous vivez la fin de votre mission comme une libération…

Je serai forcément soulagé d’un certain nombre d’obligations et de charges qui devenaient lourdes pour mon âge. Mais ce n’est pas une libération au sens où je quitterais une situation de contrainte. Ce n’est pas le bagne !

Qu’allez-vous faire désormais ?

Rien ! (NDLR : il éclate de rire) Je vais être davantage fidèle à mes charges romaines. Au Vatican, je participerai plus activement aux congrégations auxquelles j’appartiens. Je reste à Paris. Mais je ne vais pas prendre la place de mon successeur ! Je n’ai pas l’angoisse de m’ennuyer. Je vais avoir un peu plus de temps pour me consacrer à la prière et, tant que mes yeux le permettent, à la lecture.

Vous célébrerez dimanche à minuit votre dernière messe de Noël à Notre-Dame, dans le climat particulier que nous connaissons depuis les attentats de 2015…

L’important, ce n’est pas ma dernière messe à Notre-Dame, c’est Noël, la célébration de la Nativité du Christ. Cette fête prend une dimension plus forte dans le contexte actuel. Depuis plusieurs années, notre pays est soumis à des agressions particulièrement violentes. Les Français nés après 1962 n’ont jamais connu de situation de guerre. Or, les attentats ont réinscrit en nous le sentiment d’insécurité et du risque qui peut toucher tout citoyen dans la rue. Cela est accentué par les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu qui ont un effet obsessionnel et anxiogène. Cette crainte pollue la vie publique. Si on se laisse entraîner par le fil des catastrophes annoncées, on finit par développer une psychose de soupçon à l’égard de tout le monde. Or, on sait bien que la plupart de nos compatriotes musulmans ne sont pas des terroristes en puissance.

Quel est le dispositif de sécurité prévu pour les célébrations des 24 et 25 décembre ?

La préfecture de police met en place un dispositif de sécurité très serré, autour de Notre-Dame notamment. Ces mesures sont nécessaires et en même temps, relativement illusoires car il n’y a aucun moyen d’empêcher des agressions, surtout lorsqu’elles sont le fait d’individus imprévisibles. Notre véritable sécurité n’est pas armée, c’est une sécurité morale, intérieure. L’homme sera-t-il sauvé par des plans Sentinelle successifs ou par Celui qui apporte le salut au monde, le Christ ?

Il paraît que vous avez fait beaucoup de lobbying à Rome pour que votre successeur soit Mgr Michel Aupetit. Qu’en est-il ?

Je n’ai pas fait de lobbying du tout. En janvier 2017, avant que je ne tombe malade, j’ai écrit au pape pour lui rappeler que j’allais avoir 75 ans, qu’il fallait penser à ma succession. Puis la maladie est survenue. En septembre, j’ai rencontré François à qui j’ai donné un certain nombre de noms. Vous savez, nommer un archevêque de Paris, c’est d’une simplicité enfantine ! Dans l’annuaire épiscopal, vous éliminez ceux qui sont trop jeunes ou trop vieux. Entre les deux, il reste une poignée de noms… Je suis content du choix du pape mais je n’ai fait campagne pour personne.

Quel bilan dressez-vous de votre action à la tête du diocèse de Paris, le plus important de France avec 500 prêtres et 106 paroisses ?

Je suis particulièrement fier d’avoir approfondi la communion à la fois entre les prêtres qui ne sont pas dans la compétition mais aussi entre des paroisses très différentes, selon par exemple que vous soyez dans le 18e ou le 16e. Il y a aujourd’hui un système d’entraide économique organisé qui permet aux paroisses les moins dotées de vivre.

Avez-vous des regrets ?

Forcément, oui, beaucoup. Mais ça ne sert à rien de réécrire l’Histoire. Je mesure combien mes propres limites ont pu rendre difficile le développement de certaines initiatives, en matière de solidarité, de catéchisme, d’accompagnement des adolescents…

Vous avez été sur le devant de la scène pendant douze ans. Était-ce un rôle complexe ?

J’ai essayé d’être toujours conscient que ce que je disais ou ce que je faisais pouvait avoir des conséquences plus importantes que si j’étais le vicaire d’une paroisse obscure de France. Je devais réfléchir et tourner ma langue sept fois dans ma bouche avant de parler.

On a recensé au sein de l’Église des affaires de pédophilie impliquant des prêtres. Ce fléau a-t-il été éradiqué dans votre diocèse ?

Ce n’est jamais réglé. On essaie de gérer le mieux possible des cas portés à notre connaissance. Mais ça ne veut pas dire que c’est une affaire close. Nous avons appris que le délai nécessaire pour que des victimes arrivent à s’exprimer est beaucoup plus long que ce que l’on imagine. S’il y a aujourd’hui des cas de pédophilie, ce que je ne souhaite pas évidemment, on les connaîtra dans dix ou quinze ans.

Faut-il faire payer l’entrée des cathédrales pour financer leur restauration comme l’a suggéré Stéphane Bern ?

Les églises ne sont pas des lieux privés où l’on accède en payant ! Sur les centaines de milliers de touristes à Notre-Dame de Paris, il est assez difficile de faire passer un examen de foi à l’entrée. On peut mettre des gardiens de sécurité qui regardent les sacs pour voir s’il n’y a pas de grenades mais pas de détecteurs des intentions ! Comment alors faire le tri entre les touristes et les fidèles venus prier ? On va donner des badges à l’entrée ? C’est complètement irréaliste.

De Jacques Chirac à Emmanuel Macron, vous avez connu quatre présidents de la République. Qui vous a paru le plus à l’écoute des questions de religion ?

Chacun d’entre eux avait sa vision de la société et un projet politique. Sur la question de la relation à la religion, ils étaient forcément différents. Mais j’ai toujours trouvé en chacun un interlocuteur attentif avec la possibilité d’échanger des idées.

Comment cela se passe-t-il avec Emmanuel Macron qui a demandé à être baptisé à l’âge de douze ans ?

Je ne suis pas l’aumônier du président de la République, je ne vais pas le confesser ! Nos échanges ne portent pas là-dessus. Ils portent sur la vie sociale et la vie collective…

Que dites-vous à ces catholiques qui votent Front national ?

Je ne suis pas chargé de faire la police des électeurs ! Je suis là pour annoncer un certain idéal de vie. Ce n’est pas à moi de dire : « Vous devez voter ou ne pas voter comme ci ou comme ça. »

Vous avez été l’un des opposants les plus farouches au mariage gay qui semble aujourd’hui entré dans les mœurs. Est-ce une défaite pour vous ?

Ce n’est pas un échec personnel. J’ai exprimé ma position pendant le débat législatif. La loi a été votée. C’est une manifestation publique de l’écart entre différentes conceptions de la vie humaine. Cela fait partie de la pluralité d’une société démocratique.

A propos de la révision des lois de bioéthique en 2018, quelle est votre position sur l’extension de la procréation médicale assistée (PMA) aux couples de femmes et sur le droit à mourir dans la dignité ?

La PMA touche à la filiation, le lien unissant un enfant à ses parents. La Convention des droits de l’enfant de l’ONU, ratifiée par la France, suppose que celui-ci a droit à connaître ceux qui l’ont engendré. Ouvrir la PMA aux couples de femmes serait une erreur car un enfant n’est pas un produit qu’on peut conditionner selon ses désirs mais une personne avec des droits. Le désir d’enfant ne vaut pas droit à l’enfant. Quant à la loi Leonetti sur la fin de vie, relativement récente, ses décrets d’application sont à peine sortis et son volet sur le développement des soins palliatifs n’a pas encore été mis en œuvre. Donc, ce serait de « la foutaise » de faire une autre loi maintenant.

Que pensez-vous des polémiques sur les crèches dans les mairies qui défraient régulièrement la chronique ?

C’est de la rigolade ! Cette question a été largement instrumentalisée pour des motifs politiques qui n’ont pas grand-chose à voir avec Noël. Et pourquoi pas les crêpes de la chandeleur ? Je ne crois pas que cela relève de la laïcité. Le Conseil d’Etat a tranché en appelant à tenir compte des circonstances, du caractère culturel… La présence chrétienne dans la société ne tient pas à quelques santons dans le hall d’un hôtel de ville !

Et quand le Conseil d’Etat somme la commune de Ploërmel en Bretagne d’enlever la croix qui surmonte une statue de Jean-Paul II ?

C’est parce qu’il s’agit d’un terrain public sur lequel la puissance publique a autorité. Mais ce n’est pas là-dessus qu’on va juger du respect de la laïcité dans une société.

Dans ses réformes, le souverain pontife fait face à des résistances au sein de la curie. Est-il, comme l’écrit le vaticaniste italien Marco Politi, seul « parmi les loups » ?

L’ambition de François est d’appeler constamment l’Eglise à se recentrer sur son identité spirituelle, à mettre en œuvre celle-ci dans ses fonctionnements. Cela crée des tensions au sein de l’institution où certaines pratiques, avec le temps, se dévitalisent, se durcissent… Comme c’est un homme sage, il agit avec précaution.

Il vient de prendre la défense du droit au repos dominical. Mais à Paris, les magasins sont de plus en plus ouverts le dimanche…

Ce n’est pas une découverte : les impératifs économiques, les sollicitations financières l’emportent sur toute autre considération. Notre système donne la priorité au rendement, à la consommation et à des compensations financières pour motiver les employés à travailler le dimanche. Malheureusement, on en arrive à penser que le fric résout beaucoup de choses…

Notre pays fait-il preuve de suffisamment d’humanité dans l’accueil des migrants ?

Beaucoup de Français se mobilisent généreusement quand ils sont confrontés à des situations directes de détresse. C’est tout à l’honneur de notre pays. Mais ce réflexe de générosité personnelle doit être relayé par les gouvernements. Et cela a un coût. La solidarité devient une question de charge fiscale. Il faut donc que la redistribution des biens entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien joue son rôle.

Le discours d’ouverture du pape François à l’égard des réfugiés est parfois critiqué par une frange de catholiques…

Mais c’est normal qu’ils soient réticents parce qu’on leur explique qu’on ne peut pas jouir en paix de la prospérité quand on a des frères à la porte qui vivent dans la misère ! Mais cela n’est pas un mouvement de fond. Les catholiques acceptent que l’Evangile soit critique par rapport à leur mode de vie. La question est de savoir si cette lecture est stimulante ou stérilisante, si elle provoque générosité et solidarité ou repli et protectionnisme.

Le gouvernement prévoit un durcissement des textes sur l’immigration. Cela vous inquiète-t-il ?

Ce qui m’inquiète, ce n’est pas le durcissement des lois. Je comprends très bien que, pour assurer une certaine paix dans la société, il y ait des mesures à prendre pour éviter des situations explosives. Ce qui me préoccupe, en revanche, c’est que ce mouvement de migration numériquement très important va durer. Avec la mondialisation de la culture, chacun peut désirer un mode de vie vu à la télévision ou sur Internet. La globalisation économique n’arrive pas encore à aider des populations démunies à sortir de leur dénuement. Cette préoccupation qui vise à contribuer au développement des pays d’origine, n’a pas abouti. Il n’y a que deux manières de concevoir le partage des richesses : ou bien on développe les ressources là où vivent les gens dans le besoin, ou bien ceux-ci vont là où sont les ressources.

Vous avez été ordonné prêtre il y a près d’un demi-siècle. Quel regard portez-vous sur l’évolution de la société française ?

La réduction du nombre d’enfants allant au catéchisme et la rupture des transmissions familiales expliquent que notre fond de culture chrétienne, diffus à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, s’amenuise. Ceux qui adhèrent à une certaine vision chrétienne du monde ne le font plus par conformisme social mais par choix personnel et libre décision. Avec cette évolution, il est évident que les plus pauvres culturellement sont les moins armés. On risque ainsi de voir se développer une forme de christianisme des élites. Mais grâce à Dieu, nous n’en sommes pas là. Nous avons encore un christianisme populaire qui s’exprime à travers les pèlerinages, les mariages, les obsèques…

La « communion » du peuple français autour de Johnny Hallyday vous a-t-elle étonné ?

C’est une vedette qui a marqué plusieurs générations, qui a touché la sensibilité de beaucoup de gens. Il y avait aussi un côté « Célébrons notre jeunesse ». J’ai à peu près le même âge que Johnny, je sais de quelle jeunesse il s’agit…

Des évêques ont rendu hommage au rockeur qui a eu une vie pas toujours très catholique…

Tous les jours, dans les églises, on enterre des pécheurs. C’est même notre mission. Qu’on soit émus par la souffrance des hommes et qu’on la partage, c’est aussi notre mission.

La France est de plus en plus déchristianisée et pourtant, les Français, pour les funérailles de Johnny, se retrouvent, en masse, à la Madeleine. Comment l’expliquez-vous ?

La mort est un événement où l’homme touche aux limites de ce temps. Par elle, on découvre que nous ne verrons plus ce que nous voyons. Ou on considère que tout est fini, on tire le rideau et on oublie. Ou on pense qu’il y a quelqu’un et que l’existence ne se limite pas aux quelques dizaines d’années que nous avons sur Terre.

Source : http://www.leparisien.fr/societe/les-verites-de-mgr-vingt-trois-19-12-2017-7462488.php

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