Interview du cardinal André Vingt-Trois dans La Croix

La Croix – 23 juin 2019

Propos recueillis par Clémence Houdaille.

Vous avez été ordonné prêtre en 1969, au lendemain de Mai 68. Quelle évolution majeure dans l’Église avez-vous constatée pendant ces cinquante ans ?

Cardinal André Vingt-Trois : C’est la société qui a changé, donc la place de l’Église et des chrétiens dans cette société. Nos contemporains ont de plus en plus de mal à s’identifier à des objectifs communs, qui ne sont pas seulement la somme des attentes particulières. Il y a eu une accélération des revendications personnelles qui touche tout le monde, avec la priorité donnée aux désirs personnels sur les contraintes de la vie collective. Tout ce qui relève d’une communauté de vie, et la solidarité qui doit en découler, est de plus en plus difficile à porter.

L’Église se situe dans ce contexte, en évoluant concomitamment avec l’effondrement des moyens de transmission d’une génération à l’autre, d’où cette question que beaucoup se posent : est-on légitime à transmettre une norme de vie ?

Quelles en sont les conséquences ?

Card. A. V.-T. : Le résultat est un effondrement des pratiques chrétiennes, et un effondrement similaire des éléments de culture chrétienne. Il y a cinquante ans, quand on préparait un mariage, ou un baptême, on avait souvent affaire à des gens pas très pratiquants, mais qui conservaient des restes de culture chrétienne. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les plus pauvres culturellement n’ont pas les moyens de raccrocher avec la pratique. Cela accule les chrétiens à une prise de conscience plus forte du fait que la vie chrétienne est une décision.

Benoît XVI a dit qu’on était passé d’un christianisme sociologique à un christianisme de choix. Avec un risque : celui de construire une Église d’élites qui laisse au bord du chemin ceux qui n’ont pas la capacité d’exprimer ce choix. Les chrétiens sont plus éclairés, mais beaucoup moins nombreux, et doivent inclure dans leur décision le fait d’accepter cette dimension minoritaire comme une situation de mission.

L’Église est aujourd’hui face à une vague de révélation d’abus sexuels commis par des prêtres. En entendant les souffrances des victimes, est-ce que vous portez un nouveau regard sur les situations auxquelles vous avez pu être confronté ?

Card. A. V.-T. : Il existe aujourd’hui une sensibilité exacerbée sur la sexualité qui projette une prise de conscience sur des situations où elle n’était pas comparable au moment où cela s’est passé. Les victimes ont aujourd’hui l’opportunité d’être entendues autrement qu’il y a vingt ou trente ans. Il faut être reconnaissant de ce que cela nous permet d’affiner notre jugement et notre manière de vivre. Une des erreurs commises a été d’apprécier les situations d’un point de vue moral. On dispose aujourd’hui des moyens de connaissance et d’analyse pour savoir que devant une perversion, il ne s’agit pas seulement d’un problème moral.

Qu’avez-vous vu du cléricalisme dénoncé par le pape François ?

Card. A. V.-T. : La question est de savoir comment travailler pour que le fonctionnement de l’Église ne soit pas marqué par ce cléricalisme, comment est-ce qu’on institue des formations pour les laïcs, pour qu’ils prennent leurs responsabilités. Il y a aussi la question, chez les clercs, de ne pas utiliser leur ministère sacramentel comme un moyen de pression sociale. C’est difficile car les prêtres ont une responsabilité de guide. Mais elle n’inclut pas de diriger l’existence de tout le monde !

Quel fait marquant gardez-vous des cinquante dernières années ?

Card. A. V.-T. : Ce qui me frappe le plus, c’est la puissance de la grâce, qui fait qu’un homme peut bénéficier de la confiance des gens auxquels il est envoyé, et qu’il peut leur apporter quelque chose à travers des tâches très ordinaires. Ce sont des situations où j’ai mesuré que le résultat n’était pas seulement un effet de ce que je pouvais apporter en matière de connaissance, mais vraiment la grâce de Dieu à l’œuvre.

Avez-vous des regrets ?

Card. A. V.-T. : Je regrette la façon dont j’ai résisté dans la compassion avec des situations, des personnes, où j’ai pu créer de la distance. Peut-être parce que je n’étais pas capable d’assumer la situation et que j’étais en position de défense. C’est quand même une caractéristique particulière du ministère sacerdotal d’être pasteur de tous. Je reconnais que pour un certain nombre de personnes je n’ai pas été suffisamment pasteur.

Source : https://www.la-croix.com/JournalV2/Parfois-nai-pas-ete-suffisamment-pasteur-2019-06-24-1101030884

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