L’Église
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À Paris

J’accuse

Roman Polanski

Roman Polanski, 2019. Critique du père Denis Dupont-Fauville.

Mécanique de la dénonciation

Avant même sa sortie, et plus encore depuis, le nouveau film de Roman Polanski a fait couler beaucoup d’encre. Mais beaucoup plus à cause des accusations qui visent le réalisateur que pour lui-même. Ceci augmente le besoin d’une critique de l’œuvre présentée sur les écrans. Si seules les productions d’artistes “moralement recommandables” pouvaient être considérées, il aurait fallu remiser depuis longtemps toutes les merveilles signées Michel-Ange, Léonard de Vinci ou le Caravage ! Avec Proust et contre Sainte-Beuve, nous ne prétendons donc pas nous ériger en censeur, mais regarder ce qui nous est donné à voir : simplement, évaluer l’œuvre en tant qu’œuvre.

Or, J’accuse est riche en surprises. D’abord par son sujet : non seulement l’affaire Dreyfus a rarement été traitée au cinéma, mais le choix de considérer l’épisode à travers le destin du colonel Picquart, militaire tranquillement antisémite devenu chef des renseignements de l’armée française et amené, à son corps défendant, à se battre pour restaurer l’honneur d’un Dreyfus qu’il a découvert innocent, offre une perspective profondément originale, pour ne pas dire inactuelle. Entre la préservation de l’institution militaire, qu’il chérit, et la fidélité à la vérité, quand bien même celle-ci lui déplaît, Picquart fera le choix de la conscience, allant jusqu’à lui sacrifier ses intérêts et sa carrière [1].

Plus que l’intérêt de la thématique, cependant, c’est la conjonction des arts du cinéma qui constitue la réussite du film. Les grandes reconstitutions alternent avec les scènes intimistes, l’âpreté des confrontations avec la poésie des moments de détente, la composition des acteurs [2] répond à la rigueur de la mise en scène et le spectateur ravi, entre uniformes et toilettes élégantes, retrouve l’image d’une France qui n’est plus et qui exerça une attraction sans pareille. Les évocations de Manet ou de Renoir, de Fantin-Latour et de Toulouse-Lautrec font pendant à la naissance de la graphologie, dans un Paris où les piliers de l’administration sont aussi amateurs de soirées musicales. Bref, l’industrie française du cinéma se montre capable, au service d’un projet ambitieux, de faire resurgir tout un monde devant nos yeux, au point de nous faire suivre avec intérêt les méandres d’une affaire redoutablement difficile.

D’où viennent alors nos regrets ? A la fois d’une séquence ponctuelle et d’un point fondamental. Ponctuellement, la scène de l’émeute antisémite au lendemain de la publication du « J’accuse » de Zola, avec étoiles juives sur les vitrines et autodafés, apparaît pour le moins erratique. L’antisémitisme français était réel, répandu, parfois violent, mais l’amalgamer ainsi à la fureur de la Nuit de cristal, au-delà de l’erreur ou du mensonge [3], dessert la complexité du sujet [4]. De façon plus générale, néanmoins, c’est surtout la froideur du regard de Polanski qui nous heurte. Malgré le pittoresque, le grand spectacle et les rebondissements, il se montre en effet incapable d’empathie. Aucun des personnages ne trouve grâce à ses yeux [5] : les défenseurs de Dreyfus sont des conspirateurs occupés à faire bloc, Dreyfus apparaît obstiné et déplaisant, Picquart lui-même fait preuve finalement d’une froideur satisfaite. Jamais nous ne sommes amenés à percevoir de chacun plus que le rôle qui lui est assigné, à discerner une espérance ou une profondeur dans ces silhouettes méthodiquement dessinées, à nous attacher à l’un ou l’autre.

Polanski, pour ainsi dire, démonte mécaniquement le mécanisme de l’administration. Ce faisant, il entre dans la logique qu’il dénonce. Ce n’est pas le moindre paradoxe de ce film qui, disposant de tant d’atouts, passe à côté de l’homme qu’il aurait fallu défendre [6].

Denis DUPONT-FAUVILLE
janvier 2020

[1Temporairement, puisqu’après avoir été emprisonné et chassé du rang, il sera réintégré et deviendra ministre de la Guerre ! Notons que si certains veulent voir dans le thème de l’innocent persécuté un plaidoyer pro domo, l’étude des conditions d’objectivité de l’établissement de la vérité permet de réfléchir beaucoup plus loin.

[2Une mention spéciale pour Grégory Gadebois, une nouvelle fois étonnant de fausse simplicité.

[3Ce qui étonne, venant d’un réalisateur qui prétend faire l’objet d’accusations calomnieuses et se faisant assister de spécialistes par ailleurs si méticuleux sur nombre de détails.

[4Au lieu de faire percevoir une époque, cela nous la rend inaccessible. Comment concevoir, après de telles images, le fait qu’un antisémite aussi notoire que Léon Daudet se soit battu, au sortir de la Grande Guerre, pour faire obtenir le prix Goncourt à son ami Marcel Proust aux dépens du patriote Romain Rolland, ou même le succès d’une Irène Némirovsky dans les années 30 ? On ne peut opérer une reductio ad Hitlerum dans le Paris des années 1890.

[5L’unique personnage non négatif étant peut-être la maîtresse de Picquart, jouée par Emmanuelle Seigner, propre femme de Polanski ; mais il ne comporte rien non plus de positif !

[6À cet égard, la comparaison avec le Richard Jewell de Eastwood, tourné au même moment, est éloquente. Sur une histoire analogue de bouc émissaire injustement accusé par l’administration mais sauvé par l’obstination d’un défenseur désintéressé, l’Américain disposait de moins de ressources, d’une histoire moins célèbre et de rebondissements moins nombreux. Pourtant, il accède à une profondeur humaine absente chez Polanski et parvient à émouvoir même le spectateur français, sans effets mais sans coup férir. Ici réside sans doute l’écart entre un excellent metteur en scène et un grand artiste.

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