Jean Guillou, l’orgue révolté

Il s’est éteint le 26 janvier dernier. Organiste renommé dans le monde entier, Jean Guillou, titulaire de la tribune de St-Eustache (1er) pendant plus de cinquante ans, a laissé une empreinte dans le paysage musical mondial. Empreinte onirique, poétique et intranquille.

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Jean Guillou
© D.R.

Tous sont unanimes. À peine Jean Guillou effleurait-il du bout des doigts les touches d’un orgue, « on savait que c’était lui qui jouait ». Indices : son toucher « très délicat et sa dynamique nerveuse », souligne le P. Yves Trocheris, curé de St-Eustache (1er). « La couleur et la lumière qu’il apportait à son jeu », ajoute Philippe Lefebvre, organiste titulaire de Notre-Dame de Paris (4e) ; ses improvisations, ses registrations, aussi. Elles étaient nombreuses, à St-Eustache où il a officié en tant que titulaire de la tribune pendant plus de cinquante ans, de 1963 à 2015. Quatre ans avant qu’il ne décède, le 26 janvier, à Paris.

Jean Guillou avait 88 ans. Et une carrière d ’ o r g a n i s t e renommé gigantesque dans le monde entier. Né à Angers (Maine-et-Loire) au sein d’une famille non musicienne mais possédant un piano, c’est sur le clavier de l’orgue d’une église voisine dépourvue de titulaire, qu’il s’essaya à la musique. Formé par la suite au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, il fut élève, pour l’orgue, de Marcel Dupré et, pour l’analyse, d’Olivier Messiaen. C’est à l’étranger qu’il trouva sa reconnaissance. À Lisbonne (Portugal) d’abord, à Zürich (Suisse) ensuite, puis à Berlin (Allemagne), où il créa ses premières œuvres. De toutes, c’est peut-être La révolte des orgues la plus connue. Ou La chapelle des abîmes, librement inspirée de l’œuvre Au château d’Argol de l’écrivain inclassable Julien Gracq.

À l’écoute du morceau, on ressent la proximité artistique des deux êtres. Leur univers est teinté d’onirisme, de poésie, d’aventure, voire même de fantastique. Fantastique qui se retrouva non seulement dans le jeu de Jean Guillou mais dans son apparence également. Cette coiffure digne des plus grands personnages d’un Stanley Kubrick, ce regard perçant, sombre, et ces sourcils, fournis, interrogateurs. À leur image, sa m u s i q u e « interrogeait », « questionnait », remarquent le P. Trocheris et Philippe Lefebvre. « Jean Guillou jouait avec les dissonances qui crissent, qui font affleurer l’angoisse, ajoute Pierre Wolf-Mandroux, trentenaire journaliste et organiste. Sa musique, ce sont des vagues qui s’éloignent et qui viennent s’écraser sur nous. Guillou délivrait des coups de poings, des harmonies intranquilles, hallucinées. »

Homme passionné, « maître Guillou » joua, composa et créa, innova dans le monde de l’orgue. Ainsi, il fut notamment à l’origine de cette idée d’un « orgue à structure variable », orgue démontable, transportable et remontable à l’envi. Il conçut également de nombreux orgues en Europe et lança cette idée, à St-Eustache, d’installer une console annexe permettant à l’organiste de jouer dans la nef, au milieu du public. Dispositif et église qui ont permis à l’homme de « développer son art », souligne Thomas Ospital. Celui qui a pris, avec Baptiste-Florian Marle-Ouvrard, sa succession à St-Eustache en 2015, précise : « Le fait de créer une certaine distance avec le son, de profiter pleinement de l’acoustique très particulière de l’église, est un élément qui a profondément marqué les improvisations et œuvres de Guillou. » Pas facile de succéder à un tel homme, virtuose de son temps. « On ne succède pas vraiment à un esprit aussi indépendant, confie l’organiste. La meilleure façon de prendre sa suite est de ne pas vouloir l’imiter, ajoute-t-il. Il faut simplement poursuivre la profonde conviction qui l’a guidé toute sa vie. » Être libre, tout simplement.

Isabelle Demangeat

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