L’empire des signes… Jacques Villeglé à la Galerie Saint-Séverin

Jacques Villeglé à la Galerie Saint-Séverin. L’empire des signes… par Sylvie Bethmont-Gallerand, professeur à l’Ecole cathédrale de Paris.

Du 3 octobre au 30 novembre 2014 la Galerie Saint-Séverin présente Le sens caché des choses, une œuvre de Jacques Villeglé, sur une proposition de Sophie Duplaix.
Installée pour Nuit Blanche 2014 l’œuvre conçue spécialement pour la Galerie est visible jour et nuit, 4 rue des Prêtres-Saint-Séverin, Paris 5e. M° Cluny-la Sorbonne, Saint-Michel.

L’empire des signes…

Jacques Villeglé, Le Sens caché des choses, 19 juillet 2014 (75,5 x 106 cm). Encre aquarelle sur papier aquarelle Arches 640 gr. DR.


« Le but de l’art est de
figurer le sens caché
des choses et non point leur
apparence : car dans cette
vérité profonde est leur
vraie réalité qui
n’apparaît pas dans leur
contour extérieur »

Cette phrase, attribuée à Aristote, et citée par Jean Bazaine [1], auteur des vitraux du chœur de l’église Saint-Séverin, est calligraphiée par Jacques Villeglé selon son « alphabet socio-politique ». Cette œuvre originale, écrite pour la Galerie, est placée face au porche d’entrée de l’église Saint-Séverin. La transcription ci-contre en reproduit l’agencement et les rimes que cette disposition fait apparaître.

Créer un alphabet n’est pas anodin, puisqu’il s’agit de communiquer avec le plus grand nombre et donc d’en obtenir une forme de reconnaissance et d’acquiescement pour que la lecture, puis le dialogue soient possibles. Ainsi se créent toutes les civilisations de l’écriture et du signe. Cette idée d’alphabet a patiemment germé dans le cours du travail de Jacques Villeglé, jusqu’en 1969, après l’efflorescence au printemps 68 des slogans peints sur les murs du Quartier-Latin de Paris, dont Saint-Séverin fait partie. Souvenez-vous : « Il est interdit d’interdire »…

Yin Yang. Jacques Villeglé, Le sens caché des choses, 2014, détail.Dans son désir de dialogue avec le monde contemporain, Jacques Villeglé utilise des signes typologiques simples, modifiés par l’usage, en particulier celui des graffiti. Comme il le note : « les graffiti caviardent la typologie murale. Les A sont encerclés, les O coupés en quatre, les S, le I striés, les V étoilés… » [2]. Cependant cet alphabet n’emprunte pas seulement à ces « caviardages » de graffeurs et à leur message socio-politique.

Le texte d’Aristote est ici transcrit au moyen de signes plastiques (des dessins schématiques) entremêlés avec des signes graphiques (une typographie). Au centre de la composition, un O, fait yin et yang et rappelle la bipartition et l’ambivalence qui font qu’un signe devient symbole.


Croix de Lorraine. Jacques Villeglé, Le sens caché des choses, 2014, détail.Il invite le spectateur à confronter les lettres ici en tension : les signes pacifistes et religieux - où le signe de la croix domine en nombre, y compris la croix de Lorraine (« I strié ») - avec des symboles usés par les dictatures du XXe siècle comme la faucille et le marteau du G.

Dans le A se cache une étoile de David à six branches, (ou plutôt le « bouclier de David » selon son nom hébreu). Il côtoie le F travesti en svastika l’ambivalente. Signe de vie - c’est l’un des signes universels les plus anciens - mais aussi de mort quand elle est faite « croix gammée ». « Parfois, je suis heurté par mes choix », dit lui-même Jacques Villeglé [3], mais en bon sismographe il ne fait qu’enregistrer la violence du monde.


XP. Jacques Villeglé, Le sens caché des choses, 2014, détail.

Hasard du texte de référence ? L’ensemble est régulièrement balisé du signe de la croix, répété 13 fois au moins dans les PX mêlés – ou plutôt « XP » : le Chrisme - et le T transformé en calvaire.

Chrisme, IVe s., Musée Pio Cristiano, Cité du Vatican.Aux premiers siècles du monde chrétien, alors que le crucifix n’est pas encore figuré, deux lettres grecques majuscules, le Chi (X) et le Rau (P), forment les deux premières lettres du mot grec « christos » », le Christ. Une croix se dessine dans ce qui est déjà une lettre « socio-politique » à travers l’empire romain, qui se christianise. Le chrisme - du simple graffito sur une humble tombe, aux beaux objets orfévrés - est un signe de reconnaissance, condensant l’expression de la foi en Jésus, Christ, Messie. C’est également, pour les historiens et les archéologues, le signe que l’objet, ou le monument qui le portent, étaient chrétiens.


T. Jacques Villeglé, Le sens caché des choses, 2014, détail.Les T sont signes de la croix en référence à une époque postérieure. Le T majuscule de l’alphabet latin, comme le Tau grec qui a la même forme, évoquent aux auteurs du Moyen Age, la croix du Christ « avant que ne soit posé l’écriteau de Pilate » - comme l’indique le IVe concile de Latran (1215). Les artistes médiévaux en feront un large usage, depuis les enluminures carolingiennes du début du canon de la messe (les lettres du Te igitur formant un calvaire), jusqu’aux Antonins dont le Tau est le signe. Saint François d’Assise portera à l’incandescence ce signe. Sa bure était en forme de T (tau), et il signait les fronts de cette croix-Tau, suivant la lecture allégorique du XIIe siècle qui voyait des préfigures de la croix dans l’Ancien Testament, en particulier les prophéties d’Ezéchiel (Ez 9, 6) et le livre de l’Exode (Ex 12, 13).


Croix de procession aux armes parlantes du Christ, église de Bilazais, XIXe siècle.

Dans l’alphabet de Jacques Villeglé, les armes parlantes de la passion du Christ - les clous du crucifiement, le coq du reniement de Saint Pierre ou l’échelle dressée vers les cieux - transforment le T en image du calvaire. L’alpha et l’oméga, première et dernière lettres de l’alphabet grec et signes présents depuis les débuts du christianisme, rappellent l’Apocalypse de Jean (Ap 22, 12) : « Je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier - dit le Seigneur - le commencement et la fin »


Ile de la Cité. Jacques Villeglé, Le sens caché des choses, 2014, détail.
Le petit « dictionnaire d’iconographie chrétienne », entrouvert ici, peut nous permettre de devenir acteur à notre tour, face à cette œuvre que clôt une délicate image. C’est encore une citation, celle d’un dessin, dans un livre ancien, représentant l’île de la Cité sous le règne de Saint-Louis. L’enluminure qu’il reproduit a été peinte au XIVe siècle, époque où a été réalisé le portail posé devant Saint-Séverin sous Louis-Philippe, qui provient d’une église de la Cité détruite par Hausmann, Saint-Pierre-aux-Bœufs [4]. Comme le dit Isabelle Renaud-Chamska, directrice artistique de la Galerie Saint-Séverin : « Le face à face de l’église Saint-Séverin et de la galerie du même nom - le porche de l’église se reflétant dans la vitrine de la galerie - fonctionne comme une mise en abyme de l’art et de la spiritualité chrétienne ». Bousculés par les avatars de l’histoire, nous sommes invités par Jacques Villeglé à jouer avec les lettres-signes et les images, les faisant dialoguer dans leur ambiguïté. Un jeu que nous ne saurions ici clore par un point final…

Sylvie Bethmont-Gallerand, professeur à l’Ecole cathédrale de Paris.


[1Dans Le temps de la peinture - 1938-1989 (p. 78, réédité par Flammarion en 2002).

[2Cité par Odile Felgine et alii, Jacques Villeglé, éd. Pieters, 2997, p. 611 et par le catalogue édité par le Centre Pompidou, Jacques Villeglé, la comédie urbaine, 2008, p. 66.

[3Catalogue Jacques Villeglé, la comédie urbaine, 2008, p. 67.

[4Louis Hourticq, Génie de la France, Paris, PUF, 1944, p. 243.

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