L’entretien du cardinal du 10 janvier 2014

La surmédiatisation de l’affaire Dieudonné. Les risques de l’évolution de la loi sur l’avortement. La possibilité de confier à des greffiers le divorce par consentement mutuel. Le témoignage des chrétiens.

L’entretien du cardinal du 10 janvier 2014

La surmédiatisation de l’affaire Dieudonné. Les risques de l’évolution de la loi sur l’avortement. La possibilité de confier à des greffiers le divorce par consentement mutuel. Le témoignage des chrétiens.

Radio Notre Dame – Bonjour Éminence.

Cardinal André Vingt-Trois – Bonjour.

On va commencer par l’affaire Dieudonné. Même si les religions se sont prononcées, il y a eu des avis qui ont été rendus, peut-on avoir votre opinion un peu personnelle sur cette affaire qui fait vraiment beaucoup de bruit ? Vous avez fait porter votre réflexion en premier lieu sur l’idée de surenchère en matière d’humour et de dérision.

Oui, je crois que les événements montrent que je ne m’étais pas beaucoup trompé puisque les procédures engagées ces jours-ci manifestent bien que, compte tenu du respect de la loi, il est très difficile de ne pas renchérir. Je pense que l’on serait bien inspiré de faire porter les efforts sur l’application de la loi qui existe et qui n’est pas appliquée. J’ai entendu, j’ai vu que le Parquet de Chartres disposait d’un dossier très serré pour agir sur le plan financier et qui lui manquait une signature de Bercy pour déclencher les opérations, alors je me demande pourquoi cette signature ne vient pas… Evidemment, ce sera moins spectaculaire que de faire du buzz médiatique, mais ce sera certainement plus efficace et plus contraignant. Cela dit, je trouve qu’il faudrait quand même que nos médias réfléchissent au rôle qu’ils jouent là-dedans. J’ai regardé hier soir un certain nombre de journaux télévisés et j’ai trouvé quand même que la surexcitation des journaux continus n’était pas du tout de nature à provoquer un apaisement mais au contraire suscite une excitation supplémentaire. Je trouve que cela ne rend pas service à la cause que le Ministre de l’Intérieur a voulu défendre.

Est-ce une surexcitation ou bien est-ce une indignation légitime d’un milieu, des milieux proches aussi des questions qui ont touché les Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, qui se dit légitimement indigné et qui veut riposter ?

Qu’il y ait une indignation, je le comprends très bien, mais l’utilisation médiatique qui est faite de l’opération consiste à occulter tout le reste de la réalité. Hier soir, il n’y avait pas d’autres informations dans le monde, il n’y avait pas d’autres événements dans le monde, il n’y avait rien qui méritait que l’on s’y penche, ne serait-ce que le fait que l’on a des soldats engagés actuellement en Centre-Afrique et qui vivent une situation difficile. On n’a pas pu envoyer des reporters pour donner des nouvelles de ce qu’il se passe là-bas mais on a pu en envoyer plusieurs sur Nantes pour savoir comment va se passer la fermeture du spectacle !

Donc cette exclusivité en fait ?

Bien sûr, une exclusivité qui est source de surexcitation.

Mgr, il y a d’autres sujets dans l’actualité. Précisément, on va avoir un regard étendu sur des questions, alors pour le coup, dont les médias ne font pas forcément énormément l’écho. Cette question de l’avortement, moi j’ai pu regarder, il n’y a pas beaucoup de dépêches de l’Agence France-Presse qui mentionnent les évolutions qui vont se profiler dans ce domaine-là.

Oui, mais c’est dans la logique habituelle, parce que l’avortement, dans le traitement médiatique est un sujet tabou. C’est-à-dire qu’il n’y a qu’une façon de comprendre l’avortement : c’est un droit à une contraception qui ne se dit pas. Si le projet de loi passe, c’est-à-dire si l’on fait passer l’avortement d’une solution désastreuse dans des cas de détresse extrême à une solution banale qui peut se produire dans n’importe quelle circonstance, cela veut dire, comme on l’a déjà fait en supprimant l’entretien préalable, que l’on réduit à néant les possibilités de faire réfléchir des gens.

À travers ce projet loi, qu’est-ce qui va changer précisément ? Vous y voyez une inflexion, un renforcement des dispositions en vigueur alors qu’il faudrait en rester aux prédispositions de la loi Veil ?

Le véritable combat contre l’avortement,- à supposer que l’on veuille combattre l’avortement, ce qui n’est pas du tout évident dans ce que l’on entend -, ce n’est pas de le rendre toujours plus accessible et moins réfléchi. C’est d’en faire vraiment un moment de réflexion dans la vie d’une femme ou dans la vie d’un couple, et d’aider ces personnes à mesurer que c’est une décision importante. Si l’on dit : cela n’a aucune importance, c’est semblable à se faire arracher une dent, à ce moment-là, on n’est plus du tout dans la vision d’un avortement qui serait la solution extrême d’une situation particulièrement difficile. On est dans la situation d’un avortement de convenance que les gens choisissent quand cela leur convient ou pas quand cela ne leur convient pas.

L’Espagne semble s’engager dans une voie plutôt inverse.

On verra ce qu’ils feront. La question est que depuis bientôt 40 ans que la loi Veil a été promulguée, -qui n’était pas une loi du droit à l’avortement mais une loi de non pénalisation de l’avortement, c’est-à-dire qui essayait de réduire les méfaits de l’avortement et espérait réduire le nombre des avortements-, on n’a pas réduit le nombre des avortements. Au contraire, on est entré dans une logique qui était prévisible et que nous avions annoncée de la banalisation de l’avortement.

Au registre de la banalisation il y a la question du divorce. Le divorce par consentement mutuel, bon c’est une formule juridique, sans juge, devant notaire peut-être.

Oui, mais c’est en route depuis longtemps. C’est une façon pour la société d’occulter les conséquences nocives du divorce. C’est-à-dire de faire comme si le divorce n’avait pas de conséquences. Le consentement mutuel, cela veut dire que l’on obtient un accord dans lequel on ne sait pas qui cède à l’autre. Mais, cela ne supprime pas la crise que représente le divorce pour les personnes qui divorcent elles-mêmes, et pour leurs enfants dont personne ne parle évidemment puisque, c’est le sujet tabou là aussi. On ne doit pas dire qu’il y a des enfants du divorce.

J’aimerais avoir, si vous le voulez bien, à moins que vous ayez vraiment quelque chose à ajouter sur ce point précis, votre réaction à cette analyse. N’y a-t-il pas un point commun finalement entre Dieudonné, l’avortement et le divorce ? On assiste à une forme de dédramatisation des sujets importants, comme si tout devenait superficiel ? Comment l’Église, qui a un discours fort sur les questions graves, peut-elle faire entendre son point de vue -qui est plus qu’un point de vue- dans cette ambiance-là ?

D’abord en invitant les chrétiens et en les aidant à réagir eux-mêmes dans leur propre vie. L’Église ne peut pas prononcer un discours fort si elle n’est pas soutenue par les chrétiens, si elle n’est pas capable de montrer que ce qu’elle propose est un chemin qui permet aux hommes et aux femmes de trouver un véritable épanouissement. Si c’est simplement un discours moral, cela ne prendra pas. Ce sera perçu comme un discours contestataire -ce qui n’est pas une catastrophe- mais qui n’aura pas d’effet dans le changement de la pratique des gens. Ce qui change la pratique des gens, c’est la manière dont ils vivent, et c’est là-dessus que nous devons travailler. C’est dans la pédagogie, dans la mise en œuvre d’une réflexion profonde sur le sens du mariage, sur le sens de la vie, sur le respect que l’on doit aux autres, etc. Si ce travail n’est pas fait dès l’enfance, on aboutit à une société où les désirs personnels l’emportent sur toute autre considération. C’est étonnant de s’apercevoir brusquement que dans une République, il y a des choses qui ne sont pas possibles. Et si elles ne sont pas possibles, cela veut dire qu’il y a forcément une limitation de la liberté, prise au sens où chacun fait ce qu’il veut. On ne construit pas une société quand on pose comme principe que chacun fait ce qu’il veut.

Mgr Vingt-Trois, merci beaucoup, à la semaine prochaine.

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