« L’évangélisation au secours de la culture »

Le philosophe et écrivain catholique Fabrice Hadjadj, dirigera cette année les conférences de Carême à Notre-Dame de Paris (4e). Un cycle intitulé La culture, un défi pour l’évangélisation, qui clôturera trois années de réflexion sur ce sujet. Explications.

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© Silvio Do Nascimento

Paris Notre-Dame – La culture est à la fois une notion philosophique et un mot « fourre-tout ». Comment définissez-vous ce terme ?

Fabrice Hadjadj – À l’origine, quand Cicéron invente ce mot, il veut désigner la philosophie. Mais, ce faisant, il se réfère à un modèle agricole. C’est cette inspiration venue de la terre que nous avons perdue, et nous n’en prenons pas conscience : quand nous ne sommes plus dans un environnement technique dominé par l’agriculture, mais par les nouvelles technologies, nous changeons de paradigme. Comme le pape l’écrit dans son encyclique Laudato Si’ : du paradigme culturel, nous sommes passés au paradigme technocratique. Car la culture n’est pas simplement une somme de savoirs et de patrimoines, c’est une modalité de relation au monde, une modalité qui a presque complètement disparu.

P. N.-D. – Quelle est cette modalité ?

F. H. – Quand on cultive quelque chose, on accompagne un processus donné par la nature : cultiver le blé, c’est reconnaître qu’il y a une plante qui a son dynamisme propre, dont nous prenons soin pour qu’elle donne du fruit en abondance. Dans un modèle technocratique, il ne s’agit plus d’accompagner un mouvement naturel donné, mais d’utiliser la nature comme un stock d’énergie et de matériaux dont nous disposons pour les reconfigurer à notre guise. La culture suppose qu’il y ait une nature humaine à déployer telle qu’elle nous est donnée. En technocratie, l’humain n’est qu’un matériau de base à partir duquel nous pourrions fabriquer une humanité 2.0. C’est le projet du transhumanisme. À l’ère de la cybernétique et de l’édition du génome, je considère que l’époque de la culture est révolue.

P. N.-D. – Peut-on annoncer l’Évangile dans une « époque où la culture est révolue » ?

F. H. – Certains ont pu croire que la nouvelle évangélisation devait passer par là : adapter l’Incarnation à l’encodage et l’Annonciation au téléchargement. Mais justement, comme il ne s’agit pas de culture (comme accompagnement de la nature humaine), l’Évangile n’y est plus lisible. Il est donc essentiel de recréer, à partir de la Bonne nouvelle – celle du Père, décrit dans la Bible comme « vigneron » –, les conditions d’une culture propre au Salut de l’humain. De retrouver la culture comme mode principal de notre activité humaine, avec tout ce que cela suppose : patience, travail manuel, contemplation et gratitude… Sinon l’évangélisation devient un spiritualisme pensé en termes d’hyperefficacité désincarnante, où Dieu nous sauve en un seul clic.

P. N.-D. – Quatre des six conférences parleront d’ailleurs de « chair » à travers le temps, le pain et le vin, les mains, le sexe.

F. H. – Dans les Évangiles, la vie spirituelle est énoncée à partir de la vigne, des troupeaux de brebis, des semailles ; non à partir de l’instantanéité du bouton d’un système d’exploitation qui obtient un résultat. La culture implique une patience, car elle accueille un processus qui nous échappe. Le rapport au temps n’est pas le même que pour un processus technologique, contrôlé de part en part. Si la spiritualité chrétienne se déployait ainsi, elle tomberait dans le culte du contrôle et la fuite hors de la chair. Elle perdrait aussi la dimension dramatique de l’Alliance, dont la mort et la résurrection du Messie sont l’expression par excellence. Attention toutefois, la modalité culturelle dont nous parlons suppose un rapport écologique au monde, et non écologiste : nous sommes les gardiens de la terre, pas ses adorateurs. La Bible inscrit cependant cette mission dans le nom même de l’homme : Adam est là pour cultiver l’adamah (de l’hébreu, terre, NDLR). J’aborderai enfin le sexe comme le lieu par excellence où la nature et la culture s’articulent. La famille n’est pas que pure construction culturelle, elle s’appuie sur un dynamisme naturel.

P. N.-D. – Pouvez-vous nous présenter, en quelques mots, Valère Novarina et Jacques Cazeaux, qui donneront chacun une conférence à la cathédrale Notre-Dame ?

F. H. – Je les ai sollicités parce que ce sont deux maîtres, qui m’ont profondément marqué. Valère Novarina est un des plus grands dramaturges vivants qui n’a cessé de parler du mystère de la Parole. Et Jacques Cazeaux, qui à 90 ans est le plus vénérable d’entre nous, est un des plus grands lecteurs de la Bible. Il a bien plus que moi sa place dans la chaire de Notre-Dame de Paris.

Propos recueillis par Laurence Faure

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