Comment exercer la correction fraternelle ?

« Avertir les pécheurs » fait partie des œuvres de miséricorde spirituelle que les chrétiens sont invités à accomplir durant le carême. Éclaircissement avec le P. Gaël Giraud, s.j., économiste en chef de l’Agence française de développement.

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Jonas avertissant Ninive qu’elle sera détruite dans quarante jours si elle ne se convertit pas. La prédication de Ninive, Bible du XVe siècle.
© Bibliothèque Nationale de France

Paris Notre-Dame – Le pape François nous rappelle que la miséricorde spirituelle consiste aussi à « avertir les pécheurs ». Comment comprenez-vous cette injonction qui peut sembler peu sympathique ?

P. Gaël Giraud – Pour y répondre, il faut d’abord se rappeler ce que signifie le mot miséricorde ! La miséricorde, c’est engager mon « cœur » (cordum, en latin), dans la relation avec autrui. Elle ne désigne pas ’abord un amour sentimental. Avec les pécheurs, c’est-à-dire nous tous, elle cherche à entrer dans une relation de dialogue qui ne l’enferme pas dans son péché. La posture moralisatrice, au contraire, donne des leçons sans entrer dans une relation personnelle. Elle s’apparente davantage à une posture stoïcienne ou janséniste. Néanmoins, cette œuvre de miséricorde peut être brutale : Jésus lui-même peut reprendre vertement les scribes et les pharisiens qu’il rencontre, et ces derniers s’en plaignent parfois…

P. N.-D. – Voulez-vous nous rappeler pourquoi vous avez été amené à prendre position dans le débat public contre la loi Moscovici en 2012 ?

P. G. G. – Un des engagements du candidat Hollande, repris dans le préambule de cette loi, était de séparer les banques de crédit dépôt (celles que vous connaissez au coin de votre rue) des banques de marchés, afin de protéger les contribuables. Pourquoi cette proposition ? En cas de faillite bancaire, la loi contraint l’État à sauver les activités de dépôt. Cette garantie implicite permet aux banques mixtes de gagner encore plus d’argent et de rendre des risques inconsidérés sur les marchés !

P. N.-D. – Séparer les deux secteurs bancaires était donc une très bonne idée !

P. G. G. – Oui ! Seulement, le contenu de la loi était en contradiction avec ce qu’elle déclarait faire ! J’ai tout simplement rappelé aux parlementaires cette vérité pour qu’ils votent en conscience. Cette démarche m’a été reprochée par ceux qui craignaient un débat public.

P. N.-D. – Dans cette affaire, vous êtes-vous impliqué en tant qu’économiste directeur de recherche au CNRS, ou en tant que jésuite ?

P. G. G. – Les deux ! Mon statut de prêtre a rendu ma parole plus libre et plus crédible, car le grand public savait que je ne parlais pas pour gagner de l’argent. Que la loi passe ou non, je mangerai la même soupe le soir. La tradition des jésuites est d’être aux périphéries, dans les bidonvilles de Calcutta comme dans la finance où l’Église est peu présente. Cette attitude prophétique, qui est d’interpeler sur les dysfonctionnements d’un système, devrait être celle de tout économiste responsable.

P. N.-D. – Pourquoi appartient-il au chrétien de reprendre ses frères ?

P. G. G. – Il ne lui appartient pas de le faire d’un point de vue surplombant, de façon expéditive ! Avec le pape François, le chrétien réapprend à écouter les pauvres et les victimes, et c’est en leur nom, du point de vue des petits, qu’il doit interpeler les puissants pour une société plus fraternelle. • Propos recueillis par
Pauline Quillon

QUI EST LE P. GAËL GIRAUD ?

Normalien, diplômé de l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique (ENSAE), et docteur en mathématiques, le P. Gaël Giraud, s.j., est enseignant au Centre Sèvres et économiste en chef de l’Agence française de développement et directeur de la Chaire énergie et prospérité. Il est notamment l’auteur de L’illusion financière (Éd. de l’Atelier, 2013).

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