La mémoire vivante de l’église et la célébration de l’unité

Les occasions de rencontre fraternelle entre chrétiens de différentes confessions ne se réduisent pas à la seule semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Nous avons eu la joie d’accueillir cette année encore nos frères orthodoxes à Notre-Dame de Paris pour qu’ils y célèbrent le dimanche 8 octobre 2017, selon le rite byzantin, les vêpres de la Saint Denis, premier évêque de Paris et ses compagnons Rustique et Eleuthère. Ils répondent ainsi à l’invitation que leur fit le cardinal Jean-Marie Lustiger, de célébrer cette mémoire commune l’Église indivise qui puise dans son patrimoine commun les ressources nécessaires à la restauration de la pleine communion entre orthodoxes et catholiques. Voilà donc le message que Mgr Emmanuel adressait aux fidèles catholiques et orthodoxes, et une réflexion sur l’encyclique Mortalium Animus.

La mémoire vivante de l’Église et la célébration de l’unité
Les occasions de rencontre fraternelle entre chrétiens de différentes confessions ne se réduisent pas à la seule semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Nous avons eu la joie d’accueillir cette année encore nos frères orthodoxes à Notre-Dame de Paris pour qu’ils y célèbrent le dimanche 8 octobre 2017, selon le rite byzantin, les vêpres de la Saint Denis, premier évêque de Paris et ses compagnons Rustique et Eleuthère. Ils répondent ainsi à l’invitation que leur fit le cardinal Jean-Marie Lustiger, de célébrer cette mémoire commune l’Église indivise qui puise dans son patrimoine commun les ressources nécessaires à la restauration de la pleine communion entre orthodoxes et catholiques. Voilà donc le message que Mgr Emmanuel, Métropolite du patriarcat œcuménique de Constantinople et président de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, adressait aux fidèles catholiques et orthodoxes, devant Mgr Eric de Moulins-Beaufort, représentant le cardinal Vingt-Trois au seuil de cette liturgie.

Adresse de Mgr Emmanuel au début de la célébration des vêpres orthodoxes à Notre- Dame de Paris
Bâtir des ponts entre l’Orient et l’Occident. Rapprocher. Converger. Réunir. Unir. Voilà le sens de notre prière ce soir, en cette basilique historique, cœur battant de Paris, qui nous accueille comme chaque année pour la célébration des vêpres orthodoxes pour la fête de saint Denis. De la prière commune jaillit un œcuménisme de la solidarité, de la fraternité, un œcuménisme de communion par lequel la division des chrétiens pour être dépassée.

L’unité des chrétiens est un enjeu de mémoire, décisif pour son avenir. Il ne s’agit pas d’oublier ce qui nous a divisés par le passé, mais de redécouvrir la puissance d’une mémoire eucharistique. « Faites ceci en mémoire de moi » (1 Cor. 11, 24) nous dit le Christ en prenant le pain et le vin, en instituant le mystère du changement des espèces eucharistiques en son corps et son sang. La mémoire liturgique, sacramentelle, spirituelle de l’Église dépasse la réalisation des événements eux-mêmes. Elle embrasse et unifie à mesure qu’elle est présentée à Dieu dans un geste d’anaphore portée par un esprit d’humilité et de conversion.

Aujourd’hui, la mémoire est utilisée comme une arme pour diviser, éloigner et fragmenter. L’objectif de notre prière, ce soir, est tout le contraire. La mémoire de saint Denis de Paris nous sert de point de départ pour repenser et reconstruire cette mémoire commune qui nous fait tant défaut aujourd’hui encore. Une telle initiative avait été initiée il y a plus de cinquante ans maintenant dans le dialogue catholique orthodoxe, au moment de la levée des anathèmes de 1054 en 1965. Mais lorsque la déclaration commune du Pape Paul VI et du Patriarche œcuménique Athénagoras parle de « regretter également et enlever de la mémoire et du milieu de l’Église les sentences d’excommunication qui les ont suivis, et dont le souvenir opère jusqu’à nos jours comme un obstacle au rapprochement dans la charité, et les vouer à l’oubli », il ne faut pas entendre faire table rase du passé. Il faut le comprendre à la lumière du beau document luthéro-catholique intitulé Du conflit à la communion qui déclare notamment : « La mémoire historique sélectionne toujours à partir d’une grande abondance de faits historiques et construit les éléments sélectionnés en un tout significatif. Comme ces récits du passé racontaient pour la plupart des confrontations, il n’était pas rare qu’ils renforcent le conflit entre les confessions, et parfois qu’ils mènent à une hostilité ouverte. […]

Ces rappels au fil de l’histoire ont eu un impact tangible sur la relation entre les confessions. C’est pourquoi faire mémoire ensemble et de manière œcuménique est à la fois si important, et si difficile. » (par.8-9)

Aussi, faut-il voir dans la mémoire de saint Denis de Paris ces éléments qui nous permettent de nous souvenir ensemble, afin que par la suite et toujours ensemble nous puissions écrire les pages d’une histoire commune, à laquelle nous aspirons. Je distingue alors deux éléments qui nous permettraient d’avancer sur le chemin de l’unité : la sainteté et le témoignage. Il faut dire que la tradition ultérieure identifie le premier évêque de Paris, avec Denys l’Aréopagite, dont il est fait mention dans les Actes des Apôtres. Cette identification, même si elle relève plus d’une construction historique, nous dit cependant quelque chose du désir d’unir Athènes et Paris, de la continuité de la foi chrétienne entre Orient et Occident, du transfert symbolique des centres de savoir. On dirait aujourd’hui que cette figure de sainteté sert au jumelage des villes, et pourquoi pas, des confessions orthodoxe et catholique.

Chers frères et sœurs en Christ,

Nous prions ce soir saint Denis, qui nous unit autour de sa mémoire, pour la paix dans le monde. En effet, les tragédies se suivent et malheureusement se ressemblent. Le terrorisme nous met dans l’effroi. L’insécurité nous étreint. La peur nous fige. Pour autant, l’unité est notre seule porte de salut. Elle va au-delà d’une simple cohésion sociale, d’une simple fédération des États, il s’agit selon saint Paul de bâtir le corps du Christ : « Je vous y exhorte donc dans le Seigneur, moi qui suis prisonnier : accordez votre vie à l’appel que vous avez reçu ; en toute humilité et douceur, avec patience, supportez-vous les uns les autres dans l’amour ; appliquez-vous à garder l’unité de l’esprit par le lien de la paix. Il y a un seul corps et un seul Esprit, de même que votre vocation vous a appelés à une seule espérance ; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ; un seul Dieu et Père de tous, qui règne sur tous, agit par tous, et demeure en tous. À chacun de nous cependant la grâce a été donnée selon la mesure du don du Christ. D’où cette parole : Monté dans les hauteurs, il a capturé des prisonniers ; il a fait des dons aux hommes. » (Eph. 4, 1-7)

En ce soir d’automne, au beau milieu de cette ville dont ne cesse jamais le bouillonnement, dans la prière et le silence, nous sommes appelés à cueillir ce fruit offert à l’humanité : l’unité qui seule saura se réaliser dans le corps du Christ.

Aussi, c’est avec joie et reconnaissance que je remercie Son Éminence, le cardinal archevêque de Paris, Mgr André Vingt-Trois, de bien vouloir faire perdurer une tradition initiée par son prédécesseur feu le cardinal Lustiger. En mon nom personnel et au nom de tous les Orthodoxes de France, je vous remercie de ce geste de fraternité chrétienne qui participe à l’indispensable rapprochement de nos communautés et ultimement à la réalisation du commandement du Christ qui nous appelle toutes et tous à l’unité.

La promotion de l’unité n’est jamais acquise
Mgr Emmanuel fait allusion au texte de convergence entre catholiques et luthériens intitulé Du conflit à la communion. Ce texte plaide entre autres pour l’élaboration d’une histoire commune qui puisse porter un regard apaisé sans esprit de controverse pour avancer vers l’unité. Mgr Emmanuel avait aussi improvisé dans son adresse un propos sur la liberté d’expression dont notre société jouissait dans notre pays. Il le faisait pour réagir aux perturbations d’un groupe organisé qui prétendait s’opposer au sacrilège que représentaient à leurs yeux la présence et la prière de nos frères orthodoxes dans la cathédrale. Dans les tracts qu’ils lancèrent était reproduit des extraits de l’encyclique Mortalium Animos du pape Pie XI du 6 janvier 1928. Dans cette encyclique il est fait défense aux catholiques de se joindre aux initiatives du Mouvement œcuménique. Cet incident nous rappelle que l’opposition au dialogue et même à la prière commune entre chrétiens de différentes communions est contestée dans toutes les confessions. Mais le fait de nous dire que tous nous « avons nos intégristes » ne doit pas nous consoler, mais nous armer pour faire rayonner notre quête de l’unité entre la masse des indifférents et la minorité de ceux qui y voient une concession au relativisme.

Le donné immuable et la contextualisation
Depuis les Lumières, la culture contemporaine s’érige contre ce qu’elle appelle les religions dogmatiques, c’est-à-dire celle dont la régulation de la foi est soumise à un principe d’autorité divin exercé par une instance humaine, que l’on appelle le magistère dans la tradition catholique. Le magistère de l’Église interprète la révélation qui est contenue dans l’Écriture et la tradition vivante des apôtres. La Tradition de l’Église est vivante et c’est pour cela qu’elle doit être interprétée dans le contexte actuel. L’autorité des Pères et des conciles œcuméniques n’est pas ébranlé quand on discerne ce qui constitue le dogme et ce qui est tributaire d’un contexte historique particulier. Concernant l’encyclique Mortalium Animos, nous sommes dans l’expression du magistère catholique, que l’on ne peut se contenter d’invoquer pour y trouver que le dialogue et la prière entre chrétiens séparés seraient actuellement une impiété. L’utiliser dans cet esprit, c’est une imposture intellectuelle si l’intention est délibérée, et c’est une profession d’ignorance et d’absence de sens historique, si ceux qui l’invoquent aujourd’hui sont de bonne foi.

Le relativisme n’a jamais fait progresser la cause de l’unité
Les catholiques qui sont animés par un esprit de fraternité chrétienne envers les frères séparés n’ont pas à avoir honte de Mortalium Animos ; il faut y discerner ce que le pape Pie XI visait d’immuable, c’est ce que faisait le Père Yves Marie Congar dans son livre Chrétiens désunis. Le Pape y défendait donc ce sur quoi chrétiens orthodoxes et catholiques sont d’accord, à savoir que l’Église du Christ existe dans ce monde, de manière indéfectible par sa grâce. Mortalium Animos s’érigeait en fait contre la réaffirmation de la doctrine protestante de la distinction entre l’Église visible, institution humaine et faillible, et l’Église invisible que Dieu seule connait. Le mouvement Faith and Order, Foi et constitution, qui, à l’époque, rassemblait essentiellement protestants et anglicans, venait de tenir sa conférence à Lausanne en août 1927. Il y était affirmé que « l’Église du Christ n’est pas actuellement réalisée et donnée, mais que tous les corps chrétiens qui ont un minimum de substance ecclésiastique et doctrinale traditionnelle sont en quelque chose et toujours imparfaitement l’église du Christ (…) il n’y en a pas qui est purement et simplement l’Église du Christ » . Il est évident que la vision qu’avait le pape Pie XI de la possibilité d’une restauration de l’unité chrétienne était celle du retour des dissidents dans le giron de l’Église catholique. Pour autant, son intransigeance sur la non-participation catholique au Mouvement œcuménique ne doit pas non plus occulter le fait qu’il n’a pas voulu s’opposer aux Conversations de Malines conduites entre catholiques et anglicans sous le patronage du Cardinal Mercier, ni son appréciation positive des Églises orientales non unies à Rome. Il affirmait à leur propos, le 10 janvier 1927 : « S’il y a eu des préjugés réciproques, il faut que ces préjugés tombent. Elles semblent si incroyables, ces erreurs et ces équivoques qui subsistent et se répètent parmi les frères séparés contre l’Église catholique ; mais, d’autre part, il a manqué aux catholiques la juste appréciation de leurs devoirs, ou, parce que la connaissance en faisait défaut, la piété fraternelle. Sait-on tout ce qu’il y a de précieux, de bon et de chrétien dans ses fragments de l’antique vérité catholique ? Les fragments séparés d’une roche aurifère sont aurifères eux aussi. Les vénérables chrétientés orientales ont conservé une sainteté si vénérable dans leur objet, qu’elles méritent non seulement tout le respect, mais encore toute la sympathie » . Cette déclaration constitue la meilleure réponse à ceux qui veulent utiliser le magistère de l’Église comme un réservoir d’arguments sortis de leur contexte. Il y a donc toujours moyen de faire tomber les préjugés et de reconnaître les trésors que les autres chrétiens peuvent nous faire partager, pour que nous soyons toujours plus authentiquement catholiques.

L’Église du Christ
Si les diverses compréhensions de ce qu’est l’Église du Christ subsistent entre chrétiens, le dialogue multilatéral a permis, au moins au niveau théologique, de réduire les préjugés réciproques. Le document de Faith and Order, intitulé Confesser la foi commune et repris dans un autre document de 2013, L’Église vers une vision commune, affirme : « Les chrétiens croient et confessent dans le Symbole qu’il existe un lien indissoluble entre l’œuvre de Dieu en Jésus Christ par l’Esprit Saint et la réalité de l’Église. C’est ce dont témoignent les Écritures. L’Église a ses racines dans le plan du Dieu trinitaire pour le salut de l’humanité ». Cette affirmation concerne bien l’Église visible dans le monde et pour le monde, que tous les chrétiens confessent ensemble. Cette convergence a pu être atteinte par le dialogue entre tous les chrétiens et constitue pour le protestantisme notamment un approfondissement, dont Pie XI aurait pu se réjouir. Cela pour dire que le dialogue dans la vérité et la charité n’a pas à craindre les victoires ou les défaites incertaines d’une polémique théologique, le dévoilement du mystère de l’Église est un fruit de l’Esprit Saint. Puissent les égarés de Notre-Dame y goûter un jour.

P. Jérôme Bascoul

Éditorial

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