La réelle menace qui pèse sur les valeurs fondamentales de l’Europe exige un effort de pensée (F. Clavairoly)

Les valeurs fondamentales de l’Europe, ces valeurs qui ont été élaborées dans la peine et le conflit des interprétations, au plan religieux et politique, les valeurs qui ont été finalement établies, reçues et validées par l’ensemble des pays, demeurent le socle de sa construction et de sa pérennité, comme de son rayonnement dans le monde. Ces valeurs sont connues et elles sont décisives : le respect de la dignité humaine, la liberté, la démocratie, l’état de droit, le respect des droits de l’homme, y compris le droit des personnes appartenant à des minorités.

Intervention de François Clavairoly lors d’une table ronde sur le thème "L’Europe et sa crise", Bologne, rencontre "Ponts de Paix" organisée par la Communauté de Sant Egidio, 15 Octobre 2018

L’Europe a toujours été en crise. Elle a su depuis de nombreux siècles se mettre en jugement (crisis) elle-même aux périodes les plus cruciales de son histoire. Elle a su s’interroger de façon critique sur son propre destin comme sur sa vocation. Peut-être que cette capacité à se juger elle-même n’a pas toujours été consciente et lucide. Peut-être que dans les conflits et les guerres qui l’ont déchirée, elle n’a pas trouvé rapidement et suffisamment la paix et l’équilibre. Toutefois, par la raison (ratio) et le compromis (compromissum), par la délibération (deliberatio) et le droit (jus), elle a réussi peu à peu à traverser le temps jusqu’aujourd’hui.

Les valeurs fondamentales de l’Europe, ces valeurs qui ont été élaborées dans la peine et le conflit des interprétations, au plan religieux et politique, les valeurs qui ont été finalement établies, reçues et validées par l’ensemble des pays, demeurent le socle de sa construction et de sa pérennité, comme de son rayonnement dans le monde. Ces valeurs sont connues et elles sont décisives : le respect de la dignité humaine, la liberté, la démocratie, l’état de droit, le respect des droits de l’homme, y compris le droit des personnes appartenant à des minorités (Traité de l’Union Européenne).

Aujourd’hui, les crises qui secouent l’Europe sont de trois ordres : crise socio- économique, crise politique, crise civilisationnelle.

Il est bien évidemment impossible de détailler et de décrire en quelques mots seulement l’ensemble de ces ordres de crises, mais il est nécessaire de ne pas les séparer dans le propos et la pensée. Il est nécessaire de penser globalement le sujet, sous peine de ne rien comprendre à ce qui arrive. Et ce qui arrive est une réelle menace. Ce qui arrive peut mettre en cause les valeurs fondamentales de l’Europe.

La réalité socio-économique en crise - et la dernière crise de 2008 en a été un terrible exemple - des liens avec la crise du politique : en effet, les performances de productivité des entreprises et les réussites des acteurs économiques ont contribué à l’enrichissement des pays et de l’ensemble de l’Europe, mais en même temps elles ont provoqué l’aggravation de la pauvreté et le déclassement d’un grand nombre de citoyens. Ces citoyens, aujourd’hui, constatent alors la faiblesse de l’action publique et entrent dans un temps très désagréable de désenchantement. Le pouvoir politique n’est plus, à leurs yeux, le lieu du vrai pouvoir... Il n’est d’ailleurs plus assez identifiable, il n’a pas de nom, il n’est pas toujours directement élu, et n’a pas d’adresse précise ni de visage et on le nomme sans savoir de qui il s’agit de "pouvoir de Bruxelles", "pouvoir de l’argent", "des puissances", "des riches", "des lobbys", etc. On ferait même croire que l’Union européenne empêcherait la vraie souveraineté populaire de s’exprimer. Le Président de la Diète polonaise M. Kuchinski parle même à ce titre d’ "impossibilisme légal" !

La crise économique met en crise le politique en tant que porteur d’une parole publique qui dit ce qui advient ou ce qui doit advenir. La crise rend incertain le monde et elle rend incertaine la responsabilité politique. Elle met en crise la confiance dans le politique. Elle mine et sape le fondement même du lien de confiance du peuple à l’égard des élus. Elle met en crise le pouvoir et la souveraineté des peuples et des citoyens représentés par leurs élus, au sens étymologique du mot la démocratie.

De même, le politique mis ainsi en crise, ne trouve plus les mots satisfaisants pour indiquer aux citoyens le chemin à suivre, il ne trouve plus les mots justes et crédibles pour "dire demain", pour orienter la société et en dire le sens. Et enfin, La crise du politique met en crise la société elle-même. La société - ici, il s’agit des différentes sociétés des pays d’Europe, comme de l’ensemble de la société européenne - a du mal à se construire une représentation de son avenir. Elle a du mal à se projeter. Elle peine à se comprendre comme porteuse d’avenir. Et c’est alors son auto-compréhension comme civilisation, sa Weltansschauung qui est mise en cause et même disqualifiée, presque bousculée. Je parle alors de crise civilisationnelle, car les valeurs mêmes qui fondent l’Europe sont en question et pire, l’on ne sait pas par quoi les remplacer.

Voici comment ces valeurs sont mises en question :
L’Europe s’est constituée peu à peu. Elle a construit un équilibre - fragile mais réel - entre les nations qui la composent. Ces nations, diverses mais en même temps tellement mêlées au cours des âges, jamais "pures", jamais "supérieures" aux autres, jamais "homogènes", ont accepté le partage de territoires et de valeurs, malgré ou à cause des conflits, des guerres, des tensions. La guerre des Balkans, dernier conflit terrible, a illustré cette fragilité, et elle oblige encore à prendre soin de blessures profondes à peine cicatrisées et parfois envenimées.

Les valeurs du respect de la dignité humaine, de la démocratie et du respect des droits de l’homme ont été humiliées et bafouées, lors de cette guerre, chacun s’en souvient. Et le motif de cette humiliation des valeurs européennes aura été non pas la nation mais bien le nationalisme.

Le démon des nations en Europe, c’est le nationalisme
Chaque pays, chaque société, chaque nation de notre continent, est appelé à combattre inlassablement le démon du nationalisme. Et chaque concession faite à ce démon, chaque abandon à la violence de la revendication nationaliste rapproche l’heure des conflits et des violences réciproques. La responsabilité des hommes et des femmes politiques est ici très grande. Les slogans du style "moi d’abord", "mon pays d’abord" contredisent les valeurs de l’Europe, comme projet d’une habitation commune d’un même territoire et d’une même destinée, marquée au sceau de la liberté et de la fraternité, et rendue solide et fiable par le droit et la justice, au lieu de la préférence nationale, de l’égoïsme, de la vengeance et du lynchage verbal.

- Après le nationalisme, c’est ainsi le populisme qui menace les valeurs communes. Le populisme comme étant une forme de pensée débouchant sur le lynchage - médiatique ou politique -, ou une manière de discuter qui se réduit à finir une conversation par le raccourci, par le slogan, par le plus court chemin à prendre afin de tuer l’argument de l’adversaire ou de réduire le questionnement à quelques phrases clef et à régler le problème par l’intimidation, l’ironie, la dérision ou le dénigrement.

Le populisme est l’attitude la plus grave, en termes de responsabilité, car il fait croire aux citoyens qu’aux problèmes complexes une réponse simple suffit. Combien de partis en Europe trompent leurs électeurs ainsi ! En France, nous avons d’ailleurs été les premiers, quasiment, avec le Front National, à avoir depuis 30 ans dans un tel type de discours politique à la fois le nationalisme et le populisme... Maintenant en Allemagne ou en Italie, des jeunes et des moins jeunes qui n’ont rien lu ou qui au contraire ont bien lu, ce qui est pire, font vaciller les citoyens dans leur réflexion sur des questions fondamentales, sur les valeurs, sur les éléments les plus précieux de notre vivre ensemble. Et combien insuffisante la réponse a été donnée par les chrétiens !

Dans le monde européen catholique, combien pâle a été la réponse de l’Église. Empêtrée dans ses graves difficultés internes, marginalisée par des attitudes illisibles pour le temps présent, et surtout décrédibilisée par des positions parfois déphasées, parfois trop conservatrices. Dans le monde orthodoxe, combien inaudible a été la parole d’Églises nationales car évidemment trop liées à l’État et trop morcelée. Dans le monde protestant, combien trop diverse et trop peu commune a été la réponse, selon les contextes et les situations.

Le populisme fait croire en effet que le peuple est en danger de dissolution, que la civilisation est en train d’être renversée, remplacée - la théorie du grand remplacement est ici très redoutable -. La KEK (Conférence des Églises européennes) écrit ainsi dans un texte d’août 2018 : "Aujourd’hui, les partis populistes connaissent une progression et tirent profit des processus démocratiques pour accéder au pouvoir et trouver une reconnaissance. Le déclin des niveaux de vie et les taux de chômage en hausse, particulièrement parmi les jeunes, favorisent indubitablement le renforcement d’un nationalisme extrême et l’expansion du populisme. La politique d’exclusion rétrécit le discours public, un problème sérieux pour les sociétés européennes. Les Églises sont appelées à être une force unificatrice dans leurs communautés locales, à établir des liens avec d’autres partenaires ayant des valeurs et des engagements communs et à œuvrer continuellement pour un plus grand engagement des jeunes."

L’Évangile qui replace chacun devant l’impératif de l’attention à la personne humaine reste par conséquent une parole vive, pertinente et impertinente, tout à la fois !

- Outre le nationalisme et le populisme, le troisième danger est l’extrémisme ou au plan des religions, l’intégrisme et le fondamentalisme. Ici, la faillite est réelle des porteurs de message que sont les religions constituées (christianisme, judaïsme, islam). Et c’est la question des identités qui est en jeu. Ce qui est mis en avant est une forme de conception organique de la nation. Si en France, l’État (centralisateur, fort, régalien) a d’une certaine façon créé la nation, dans un processus très long, dans d’autres pays d’Europe (comme en Europe centrale), les nations ont construit l’État à partir d’identités culturelles, de langues ou de filiation religieuse.
Cette conception organique de la nation est donc aussi culturelle. Et dans cette auto-compréhension de la nation, il est difficile de faire place à l’autre, à l’étranger, "à un corps étranger". Protéger la nation a donc quelque chose à voir avec un combat culturel, quasiment civilisationnel. Cette réalité d’une Europe qui met en valeur l’identité culturelle comme valeur cardinale rencontre dans le conflit la réalité d’une Europe telle celle de Macron ou de Merkel pour qui l’accueil des migrants est de l’ordre du respect des valeurs de l’Union européenne, telles que les Droits de l’Homme les fondent.

Le populisme et l’extrémisme se nourrissent donc d’une certaine compréhension de l’identité, et leur combat, parce qu’il met en jeu l’identité, est vital, et parfois violent et mortel.

Les chrétiens, et les protestants en particulier comme l’a rappelé Emmanuel Macron, sont appelés à être les vigies de la République, et j’ajouterai les sentinelles - mot laïc pour désigner le prophète - pour inlassablement annoncer, dénoncer, énoncer.

Annoncer la Bonne nouvelle du salut en Jésus-Christ, dénoncer les discours qui dévoient cet évangile (les discours religieux ou politiques haineux), énoncer les voies pour demain.

Non pas les voies qui regrettent une societas christiana perdue et qu’il faudrait restaurer à force de conservatisme ou de fondamentalisme, non pas les voies de la umma en Europe même, mais bien les voies citoyennes, démocratiques, respectueuses des valeurs communes et réparant les injustices et les inégalités croissantes.

Pour illustrer avec un exemple l’une de ces "voies" vers une Europe vigilante et sentinelle, ouverte et démocratique, je veux ici évoquer ce programme d’accueil des réfugiés en proximité de « construction » avec les protestants français, Sant Egidio et les catholiques.
La finalité est de venir en aide aux démunis, aux laissés pour compte, aux réfugiés, par la mobilisation des individus et des groupes, des paroisses, des associations.

La Fédération de l’Entraide protestante (FEP) assume un engagement au sein d’Eurodiaconia, lobby protestant ou « non catholique » pour 32 pays en Europe, chargé de promouvoir des perspectives et un plaidoyer politiques, échanger les bonnes pratiques, construire un substrat politique engagé sur les questions sociales.

Tous les sujets de la FEP, toutes les précarités dont elle s’occupe sont aussi portées par Eurodiaconia : groupes de travail thématiques, rencontres avec la commission, les députés européens, pour faire évoluer règlementation, budget et législation.

À travers Eurodiaconia mais pas seulement, se fait jour une construction de relations bilatérales fortes : essentiellement sur la diaconie latine (Espagne, Portugal, et Italie), et avec l’Allemagne.

Ces deux derniers pays (Allemagne et Italie), sont pour nous privilégiés compte tenu pour l’un de sa force (Diakonie Deutschland compte 500 000 employés) et, pour l’Italie, notre proximité culturelle avec l’Église vaudoise et son bras armé social : la Diaconie valdese permet une coopération avec « Brot fûr die Welt » et les couloirs humanitaires Europe en sont l’illustration.

Cet embryon de communauté sociale européenne peut-il servir d’aiguillon aux instances européennes : si les Italiens et les Français s’entendent sur la question migratoire, peut-être cela peut-il servir de petit modèle ? Y-a-t-il là un message, une annonce, qui dénonce les replis identitaires et qui énonce une possibilité d’agir ensemble ? Nul ne le sait.
Au moins, des chrétiens auront essayé. Qu’auront-ils essayé ?

De penser la crise, de "panser" quelques blessures, d’aider à passer d’une crise qui enferme et décourage à une crise heureuse, prometteuse.
Si à cause des crises graves qui la touchent - crise civilisationnelle, crise sécuritaire, crise climatique, crise politique et économique -, l’Europe oublie ses valeurs au profit des populismes et des dangers qu’ils portent, alors une question grave nous est posée de façon collective, Chrétiens et non Chrétiens : l’ancrage démocratique ne serait-il plus une évidence pour personne ? Des périls plus grands seront-ils alors à anticiper ? Quelle grande responsabilité pour les vigies, les sentinelles, les prophètes.
Source : FPF

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