La théophanie du beau

Le père Georges Sheshko du patriarcat de Moscou, les pasteurs Louis Pernot et Alain Joly et le P. Jérôme Bascoul ont ouvert le 6ème festival du Beau (du 12 au 14 janvier 2018) dans la crypte de la paroisse Saint-Ferdinand-des-Ternes à Paris. Ce festival a toujours lieu dans une perspective œcuménique ; le thème proposé pour cette édition était : « Vous recevrez une force d’en haut, vous serez mes témoins ».

Le père Georges Sheshko du patriarcat de Moscou, les pasteurs Louis Pernot et Alain Joly et moi-même avons ouvert le 6ème festival du Beau (du 12 au 14 janvier 2018) dans la crypte de la paroisse Saint-Ferdinand-des-Ternes à Paris.

Ce festival a toujours lieu dans une perspective œcuménique ; le thème proposé pour cette édition était : « Vous recevrez une force d’en haut, vous serez mes témoins ».

Les quatre intervenants ont proposé leurs communications sans s’être concertés auparavant. Je retiens de tous ces propos des binômes suggestifs. Le père Shesko, lors de son intervention, a évoqué les rites liturgiques de la commixtion du pain dans le vin et l’intinction de l’eau chaude dans le calice pour signifier l’action de l’Esprit sur les dons offerts et bientôt consacrés dans la divine liturgie. Le pasteur Joly a développé son intervention autour du sermon de Luther de 1521 sur la double justice. La justice de Dieu nous saisit du dehors et la justice intérieure est celle que le Seigneur nous laisse pour pratiquer les bonnes œuvres. Le pasteur Joly nous a aussi donné une idée renouvelée du concept de mortification : il s’agit « d’abandonner à la mort », dans notre existence, ce qui est périssable des propos partagés. J’ai moi-même proposé un développement à partir de saint Thomas, qui pense l’articulation entre l’intellect pratique « qui reçoit sa connaissance des choses » et l’intellect « spéculatif qui est cause des choses qu’il connaît ». Il nous amène ainsi à l’affirmation que la vision de Dieu s’assimile à nous par ce moyen, « qui constitue une ressemblance beaucoup plus parfaite ».

Ainsi, les trois premiers orateurs ont développé le thème de la Beauté et de l’action de l’Esprit dans le champ de la morale avec la double justice ; dans celui de l’intelligence de nos âmes avec les deux intellects, le pratique et le spéculatif ; et dans celui de la symbolique liturgique avec les deux rites préparatoires à la consécration des dons eucharistiques.

Ce sont trois champs où l’action de Dieu rejoint et sollicite la réponse de l’homme et où la dimension esthétique peut se manifester. Le pasteur Pernot, lui, s’est inscrit en rupture, en s’appuyant sur Calvin qui répudie les arts dans la liturgie pour ne garder que la Parole : si la musique est nécessaire dans le chant des Psaumes, c’est au service des mots bibliques : la musique n’importe pas. Calvin veut nous préserver de toute mondanité : l’art a sa place dans le monde, mais la piété personnelle ou le culte ne doivent pas s’appuyer sur l’émotion artistique. Rappel salutaire pour nous dire que Dieu est au-delà de tout et que les satisfactions éprouvées ne sont pas des manifestations de Dieu.

Nous présentons maintenant les interventions qui nous ont été communiquées :

Jésus Christ, le plus beau des enfants des hommes
J’ai compris cette intervention comme une invitation à faire jouer une harmonie entre les confessions chrétiennes. L’Esprit Saint doit donc pouvoir jouer avec nous pour produire un témoignage rendu à l’unique Jésus Christ, notre maître et Seigneur, et faire de nos propos non concertés un unique logos à trois facettes.
Nous savons que le Beau n’a pas besoin d’un festival pour être célébré, parce que pour nous, chrétiens, le Beau c’est le Christ lui-même qui, par sa venue dans le monde, vient rendre la création à son originale beauté. La liturgie doit-donc être le lieu de la manifestation du Beau.

Approche du Beau
Mais avant d’en arriver à la reconnaissance de l’identité entre le Christ et le Beau, nous pouvons nous interroger sur le Beau, puisque nous en avons la notion. La philosophie antique établit un lien entre le Bien et le Vrai et nous nous inscrivons dans cet héritage.

Le Beau, c’est ce qui nous surprend, c’est l’inattendu, ce qui, dans les formes de ce monde, nous apparaît comme tel. Je parle donc du point de vue subjectif. Dans le domaine des formes ou dans le domaine moral, le Beau est ce qui s’offre comme grâce. Il faut sans doute que l’homme cultive sa sensibilité pour pouvoir se laisser toucher par ce qui dans le Beau advient à travers les formes du créé. Il est comme l’air que l’on respire, une nécessité dont nous ne prenons conscience que quand nous sommes confrontés au malheur, au mal, à l’absence du Bien auquel on s’attend.

L’exigence du Bien pour recevoir le Beau
Le bon dépend en partie de notre volonté : il est à notre portée de vouloir et faire le bien, même si saint Paul rappelle que, quand nous voulons faire le bien, nous faisons surtout le mal que nous ne voulons pas faire (Romains, 7, 19). Mais la grâce est notre secours. En ce qui concerne le Beau, c’est différent : on le veut, mais on sait qu’on ne peut pas l’atteindre ; on peut seulement l’espérer.

La Genèse nous dit que Dieu contemple sa création, et elle est bonne : « Dieu vit que cela était bon. » Nous pouvons aussi inférer que la création est belle, puisque Dieu la voit ainsi !

Le Beau se donne à voir, la vision béatifique
Le Beau se contemple, et le grand théologien saint Thomas d’Aquin nous dit que la béatitude, pour l’homme, c’est la vision béatifique. Dans la Somme contre les Gentils il affirme : « Dès que l’âme est séparée du corps, elle devient capable de voir Dieu, vision à laquelle elle ne pouvait parvenir tant qu’elle était unie à un corps corruptible. C’est en effet dans la vision de Dieu que consiste l’ultime béatitude de l’homme, récompense de la vertu ». [1]

L’union à Dieu par la perception intellectuelle
Dans la Somme théologique, on pose une question que personne ne se pose ! C’est une question d’école, bien sûr : la béatitude est-elle une opération de l’intellect spéculatif ou de l’intellect pratique ? L’intellect spéculatif est défini comme « cause des choses qu’il connaît » et l’intellect pratique comme « recevant sa connaissance des choses ». Thomas affirme que « La faculté la plus élevée est l’intellect de l’homme et son objet le plus élevé est le bien divin, objet de l’intellect spéculatif, et non de l’intellect pratique. » « L’assimilation réalisée par l’intellect spéculatif a un caractère d’union et d’information, ce qui constitue une ressemblance beaucoup plus parfaite. » Plus loin, il écrit : « l’intellect pratique vise un bien en dehors de lui-même, tandis que l’intellect spéculatif porte son bien en lui-même ».

Tout ce langage théologique emprunté à Aristote peut nous déconcerter, même si Thomas sait hiérarchiser les autorités : l’Écriture est pour lui la première ; mais, secondairement, les Pères et la philosophie sont aussi légitimement convoqués.

La vision est la récompense de la vertu
Je retiens que la vision est la récompense de la vertu : le Beau récompense le Bien. La corruption morale du cœur de l’homme et le corruptible dans la nature y font obstacle, c’est pourquoi l’annonce du salut est une nécessité, et le salut atteint l’homme corps et âme, comme il atteint aussi la nature. L’émotion que procure la beauté est une certaine anticipation de ce que nous appelons le Ciel, pour parler de l’union plénière de la créature avec son Créateur.

Convenance de la vision pour la béatitude
Le Bien est à la fois but et moyen, alors que le Beau est tout entier du côté du but et de la grâce. À la différence du Bien que nous devons réaliser au nom de la justice, le Beau, si nous y aspirons par notre art, est pour nous de l’ordre de la grâce.
Pour les Latins, saint Augustin et saint Thomas, le Beau est le rassasiement de l’âme vertueuse et la perception du Beau se fait de manière éminente par la vue. Parlant de la curiosité comprise comme vice, saint Thomas affirme : « Cette curiosité, dit Augustin, s’appelle concupiscence des yeux, car les yeux sont le sens principal dans la connaissance sensible ; c’est pourquoi on emploie le mot voir à propos de toutes les réalités sensibles [2] » et comme « la dernière et parfaite béatitude ne peut être que dans la vision de l’essence divine », « l’intellect atteint l’essence divine [3] » : c’est dans cette rencontre que se réalise l’union à Dieu.

La déification se fait par la participation aux énergies divines incréées
La théologie orientale insiste sur l’impossibilité de voir l’essence divine, la déification consiste donc à participer, non à l’essence divine, mais à ses énergies incréées. Saint Grégoire Palamas affirme donc : « Puisque l’on peut participer à Dieu et puisque l’esse suressentiel de Dieu est absolument imparticipable, il y a quelque chose entre l’essence imparticipable et les participants, qui leur permet de participer à Dieu […] Dieu sera présent pour tous avec ses manifestations créatrices et providentielles […] Il nous faut chercher un Dieu qui soit participable d’une façon ou d’une autre, afin qu’en y participant, chacun de nous reçoive, de la façon qui lui est propre et par analogie de participation, l’être, la vie et la déification [4]. » Palamas veut ainsi préserver la transcendance de Dieu, d’un côté, et la possibilité pour la créature de le connaître et de le voir à partir de notre condition mortelle, de l’autre. Sans participer à l’essence divine elle-même, nous accédons à la participation aux énergies divines incréés.

L’art peut-il vraiment rassembler par-delà les confessions ? Et si oui, comment ?
Les religions ont suscité des temples : le Parthénon, à Athènes, peut nous toucher sans que nous sentions obligé de rendre un culte au panthéon des dieux grecs. Cependant, nous pouvons entrer en sympathie avec une tradition religieuse qui n’est pas la nôtre. La beauté qui se dégage d’une œuvre artistique, et que nous sommes prêts à recevoir, nous dit toujours quelque chose sur l’Ultime. Ce qui nous rassemble, c’est le langage commun qu’ouvre la beauté présente dans les formes artistiques produites par les religions.

Comment comprenez-vous et recevez-vous cet appel : « Vous recevrez une force d’en haut, vous serez mes témoins » ?
Cette affirmation de Jésus, dans les Actes des Apôtres, concerne la venue de l’Esprit Saint. Il s’agit d’être témoins du Christ, donc de cette descente du Verbe et de son ascension. Ce mouvement descendant et ascendant est aussi celui de l’inspiration artistique, puisque l’art conduit au-delà de l’œuvre réalisée. La différence avec le mouvement divin, c’est que l’artiste n’est jamais sûr des effets que produit son art, ce qui l’empêche de se prendre pour un démiurge.

Qui est comme Dieu ?
Dans le récit biblique les femmes sont belles, et leur beauté est souvent relevée : je pense à Rebecca, la femme d’Isaac, dont on nous dit qu’elle était belle (Genèse 24,16) et qui voile sa beauté quand elle aperçoit son futur époux sorti méditer (Genèse 24, 63). Les deux jeunes gens, qui ne se sont pas encore rencontrés, « lèvent les yeux », premier mouvement où ils se voient sans encore saisir pleinement ce qui ne leur sera donné que dans la tente, qui devient la chambre nuptiale. Pour les hommes, la beauté n’est pas une qualité très virile, leur beauté est moins mise en avant.
Mais il y a des exceptions notables : David, (1 Samuel 16,12) le jeune et beau garçon roux, le jeune Samuel (1 Samuel 2, 26), en contraste avec la « laideur morale » des fils d’Éli et, toujours dans le même récit, Saül dont on nous dit aussi qu’il est jeune et beau. Concernant Jésus, nous avons chez saint Luc la mention sur sa croissance physique et morale : « Il grandit en sagesse et en taille (Luc 2, 40 et 52) : la beauté se déduit de cette harmonie. La beauté physique est une grâce et ne vient pas de la nature le Psaume prophétisant sur le Messie affirme : « Tu es le plus beau des fils de l’homme, La grâce est répandue sur tes lèvres : C’est pourquoi Dieu t’a béni pour toujours. »

Comme toute grâce, la beauté comporte pour nous un appel et une responsabilité, mais nous ne pourrions rien faire de bien sans la promesse du Beau. Père Jérôme Bascoul

[1Somme contre les Gentils, article 91.

[2Saint Thomas , Somme, Iia-IIae q 167, a 2

[3Saint Thomas, Somme Ia-IIae, q. 3, a. 8

[4Sant Grégoire Palamas, Triades, cité par Jean Meyendorff, Saint Grégoire Palamas et la mystique orthodoxe, Point Sagesse, Seuil 2002, p. 90

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