Le défi de l’Église « Une »

On vient de publier un article du Révérend Père Christoph Theobald sur « Renouveau œcuménique au XXe siècle. Flux et reflux, » où, après l’analyse du mouvement œcuménique, l’auteur pose la question : que nous est-il permis d’espérer ?

Le défi de l’Église « Une »
C’est le titre d’un colloque tenu à Beyrouth en novembre 2015 et dont les actes viennent d’être publiés par le Centre de Recherche et de Publications de l’Orient Chrétien [1]. Le sous-titre de la rencontre était « Mission de la revue œcuménique Francophone ». Plusieurs revues étaient représentées à ce colloque : Proche-Orient chrétien (éditée par l’Université Saint-Joseph de Beyrouth), Irenikon (du Monastère de Chevetogne), Istina (du Centre d’études œcuméniques Istina animé par les dominicains de Paris) et Unité des Chrétiens. L’histoire d’Unité des Chrétiens était resituée dans le contexte d’Unité Chrétienne, association œcuménique fondée par le père Pierre Michalon de Lyon avant la création d’un service national pour l’unité des chrétiens à la Conférence des évêques de France.

Le lien entre le contexte historique et la grâce du mouvement œcuménique
Parmi les contributions, celle du R. P. Christoph Theobald – théologien enseignant au Centre Sèvres – retient mon attention. Il intitule sa contribution : « Renouveau œcuménique au XXe siècle. Flux et reflux. » La pertinence de son analyse du mouvement œcuménique est due à la mise en perspective du contexte historique externe à l’Église et du contexte interne qui après la phase enthousiaste de l’intégration de l’œcuménisme par le concile va connaître un reflux. La grâce œcuménique fut reconnue officiellement par l’Église catholique comme un signe des temps, avec l’événement Vatican II. Elle reconnaissait que ce mouvement était venu en-dehors d’elle. La métanoïa opérée par rapport à son attitude d’avant n’en était que plus remarquable. Le mouvement œcuménique fut donc un moment historique à la signification théologique, ce que l’on appelle encore le kaïros . Pour nous aujourd’hui, à la relecture, ne faisons-nous pas de l’époque conciliaire un mythe, d’autant que ceux qui écrivent cette histoire en ont été les contemporains ? Theobald souligne le risque, mais affirme aussi que nous pouvons lire l’avènement de l’œcuménisme comme un kaïros [2] , ce qui ne contredit pas la possibilité de repérer les circonstances historiques et les conditionnements sociaux qui l’ont permis.

La grâce œcuménique à l’époque du concile Vatican II
C’est le titre de la première partie. Theobald relève le temps de la cristallisation dans une euphorie partagée du sommet à la base de l’Église. Toutes les Églises chrétiennes se sont progressivement décentrées d’elles-mêmes. Elles ont d’abord laissé une place aux autres sous la forme de la possibilité d’un retour à la pleine communion. Ensuite, elles en sont venues à une reconnaissance plus ou moins large de l’ecclésialité de l’autre. La cause externe de ces déplacements est le sentiment universellement partagé que le monde vit son unité dans une pluralité culturelle. Ces changements internes ont été aussi provoqués par la déchristianisation, due notamment aux guerres mondiales. L’œcuménisme fut aussi plus soutenu et en position d’avant-garde dans les régions où il y avait une situation multiconfessionnelle qui favorisa l’œcuménisme tant parmi les responsables d’Églises que parmi les fidèles avec notamment l’augmentation des mariages mixtes. Pour expliquer le changement de l’Église catholique, Theobald reprend le concept historiographique de sécularisation interne qui décrit la justification théologique des valeurs de la modernité. On pourrait citer par exemple le thème des droits de l’homme. Le dialogue et la recherche commune de la vérité sont donc à ce moment de nouvelles postures pour l’Église catholique qui renonce au monopole de l’expression de la vérité. Reconnaissance de l’œcuménisme selon des critères qu’elle n’a pas énoncés mais qu’elle reconnaît, distinction entre l’Église du Christ et l’Église catholique avec la doctrine du subsistit in et reconnaissance du principe de hiérarchie des vérités. Pour Theobald, la grâce a certainement joué sur une assemblée conciliaire peu préparée à ce changement de paradigme. Cette reconnaissance n’entre pas en contradiction avec la mutation culturelle observée au même moment.

Le reflux œcuménique
La 2e partie concerne les mutations des années quatre-vingt et leur arrière-plan culturel. Theobald cite un document de 1983 intitulé « Unification des Églises, une possibilité réelle » coécrit par Karl Rahner et Heinrich Fries au moment même où on constate en Allemagne un affaiblissement de la volonté œcuménique. Les résistances doctrinales se conjuguent avec le contexte politique qui est celui de la chute du rideau de fer en 1989. Malgré la profusion des dialogues, Theobald pointe deux attitudes restrictives catholiques, celle de ne pas consentir à faire entrer dans la hiérarchie des vérités certaines spécificités, comme le culte de l’adoration eucharistique et celle du rapport entre Église universelle et Église locale. C’est la lettre Communionis notio de 1992 qui illustre ce dernier point. Cependant, la profusion des accords ou des discussions interpelle toutes les Églises sur les limites de la diplomatie œcuménique qui peut vouloir gommer les contradictions doctrinales pour les faire entrer dans le consensus différencié. De nouveaux obstacles au dialogue sont aussi apparus avec la décision de certaines Églises de permettre l’ordination des femmes, puis le débat sur les orientations sexuelles et leur appréhension ecclésiale, enfin la défense des intérêts nationaux dans l’orthodoxie. Theobald voit ces nouvelles difficultés comme le signe d’une plus grande hétérogénéité des sociétés qui expriment plus fortement leur identité.

Au-delà des dialogues sur la doctrine
L’individualisme, le pragmatisme, le pluralisme des convictions sont les marqueurs de l’ère qui s’est ouverte. Cette nouvelle période n’est plus culturellement homogène ce qui entraîne une relativisation de la notion de vérité à l’intérieur même des Églises. Pour chacun d’entre nous, « on ne peut dire avec certitude, même en l’absence de condamnation et de censure, si son positionnement théologique correspond effectivement à ce qui est visé par les jeux de langage et la régulation doctrinale de cette Église ». D’une part, le dialogue a perdu ses illusions sur la possibilité d’accords pratiques découlant des accords doctrinaux, d’autre part, à la base, la question œcuménique est souvent considérée comme résolue.

E pluribus unum
En conclusion, Theobald pose la question : que nous est-il permis d’espérer ? Faut-il entendre un autre appel que l’unité visible face aux déplacements de la question œcuménique du plan doctrinal aux causes communes – climat, migrants, dialogue avec l’islam ? Theobald fait trois suggestions.. D’abord, en se fondant sur Evangelii Gaudium, il encourage la prise en compte de la diversité philosophique, théologique et pastorale (EG 40) en vue d’une intégration « du meilleur de chacun » (EG 235-237), ensuite il affirme que l’engagement du mouvement œcuménique au service de l’unité de la famille humaine passe par l’engagement dans le dialogue social (EG 244-247). Theobald parle de la vision qu’a le pape François d’un positionnement messianique de la mission de l’Église où celle-ci se sait en voie d’unification. Enfin, Theobald affirme que la lecture des signes des temps ne peut pas faire l’économie de réinterprétation de la foi par elle-même. Qu’est-ce que l’Église donne à voir aux autres et comment fait-elle place à l’autre ? En découle une attitude concrète : « s’interdire de proscrire un énoncé qui dans une autre Église particulière représente une doctrine obligatoire, et [ne pas] obliger une Église particulière à confesser une doctrine d’une autre Église particulière ». Pour l’Église catholique, il s’agirait de reconnaître « le légitime pluralisme dans la vie et dans la discipline des autres Églises particulières [3] ».

Rencontres orthodoxes
Dans ce numéro, nous vous proposons un regard catholique sur l’Athos, cette république monastique haut lieu spirituel de l’orthodoxie, où nous avons été reçus fraternellement, tout en vivant l’impossibilité de partager la communion eucharistique. Nous croyons pouvoir dire avec le pape François qu’« il ne s’agit pas seulement de recevoir des informations sur les autres afin de mieux les connaître, mais de recueillir ce que l’Esprit a semé en eux comme don aussi pour nous » (EG 246).

En 2013, le département Foi et Constitution du COE adressait un document à toutes les Églises en sollicitant leurs réactions. L’Église vers une vision commune s’inscrivait donc dans la ligne du document de Lima Baptême Eucharistie Ministères qui avait eu un grand retentissement. La concorde de Leuenberg, signée entre des Églises protestantes en 1973 (aujourd’hui CEPE), semblait ouvrir une voie qui ne s’est pas poursuivie au-delà du protestantisme. Le texte de 2013 n’a pas entraîné le même enthousiasme que le document de Lima de 1982. Pourtant, le dialogue œcuménique a progressé sur des thèmes comme celui de l’apostolicité de l’Église ou la nécessité du ministère de l’épiscopè. Le lancement à Bâle d’un dialogue entre la CEPE et le CPUC sur le thème de l’Église comme communion d’Églises est donc à relever, car il va s’attaquer à la question de savoir comment l’Église catholique pourrait appliquer aux Églises protestantes ce qu’elle applique aux Églises orthodoxes, à savoir le qualificatif d’Églises sœurs.

P. Jérôme BASCOUL

[1Études du Proche-Orient chrétien, 7, Le défi de l’Église « Une ». Mission de la revue œcuménique francophone, Actes du colloque de Beyrouth, 12-14 novembre 2015, Nagi Edelby et Souraya Bechealany éditeurs, CERPOC 2018.

[2Cf. par exemple 2 Co 6, 2

[3Cf. Lumen Gentium 13 parle des Églises en communion avec le Siège romain.

Éditorial

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