Le Livre de Kells, un évangéliaire de 1200 ans, héritage d’Irlande et de l’Écosse

Les recherches récentes conduisent à repenser l’histoire du livre médiéval enluminé le plus célèbre du monde, un évangéliaire de 1200 ans, luxueusement illustré, connu sous le nom de Livre de Kells.

On a toujours supposé en effet que cette œuvre, qui comporte près de 14 m2 de remarquables illustrations en couleur, avait été conçue et réalisée comme un seul livre, contenant les quatre Évangiles. Mais une analyse détaillée des textes a conduit un des principaux experts en paléographie médiévale chrétienne à conclure que le livre était originellement constitué de deux parties composées à près d’un siècle de distance.

Des recherches récentes conduisent à repenser l’histoire du livre médiéval enluminé le plus célèbre du monde, un évangéliaire de 1200 ans, luxueusement illustré, connu sous le nom de Livre de Kells.

On a toujours supposé en effet que cette œuvre, qui comporte près de 14 m2 de remarquables illustrations en couleur, avait été conçue et réalisée comme un seul livre, contenant les quatre Évangiles. Mais une analyse détaillée des textes a conduit un des principaux experts en paléographie médiévale chrétienne, le Pr Bernard Meehan de Trinity College à Dublin, à conclure que le livre était originellement constitué de deux parties composées à près d’un siècle de distance.

La nouvelle hypothèse du Pr Meehan suggère que la dernière partie – à savoir l’Évangile selon saint Jean et les quelques premières pages de l’Évangile selon saint Marc ont sans doute été composées par un scribe plus âgé, résidant sur l’île écossaise d’Iona, dans le dernier quart du VIIIe siècle.

Mais il pense que le reste de l’Évangile de saint Marc et les versions des Évangiles de saint Luc et saint Matthieu ont été composés jusqu’à plus d’un demi-siècle après, en Irlande, nommément à Kells. Le monastère d’Iona, face à Mull, dans les Hébrides intérieures, fut fondé à la fin du VIe siècle par saint Colomba (Colmcille), venu d’Irlande. Ne pas confondre avec saint Colomban, autre grand saint irlandais.

Le monastère de Kells, dans le comté de Meath, en Irlande, fut rétabli au début du IXe siècle, par des moines venus d’Iona, sur un site qui avait été attribué à saint Colomban par le souverain irlandais Diarmuid Mac Caroll pour y établir un premier monastère au milieu du VIe siècle.

On pensait jusque-là que la rédaction des quatre livres avait donc commencé sur Iona et s’était achevée peu après à Kells, dans le cours d’un même processus. Mais le Pr Meehan pense à présent que l’œuvre initiale, l’Évangile de Jean, était au départ destiné à constituer à lui seul l’évangéliaire.

L’histoire atteste qu’à la fin du VIIIe siècle et au début du IXe siècle une série d’événements, politiques ou autres, est venue perturber les travaux de composition de l’évangéliaire sur Iona.

Les ennuis ont commencé en 795, lorsque des raids vikings ont pris pour cible l’abbaye. Il est également probable que l’abbaye a vu se développer une espèce d’épidémie, peut-être de variole. Sept supérieurs de monastères importants en Irlande et en Grande-Bretagne sont morts en 801 et 802, dont deux abbés et un ex-abbé d’Iona.

Un second raid viking frappa la communauté en 802 et, quatre ans plus tard, une troisième attaque fit 68 victimes parmi les moines et les autres résidents.
Soumis à la fois à une telle violence et au fléau de la maladie, la plus grande partie de la communauté décida de s’établir dans un endroit mieux protégé, sur la terre ferme de l’autre côté de la mer, à Kells en Irlande.

C’est là que le Pr Meehan pense que les scribes ont achevé leur travail de copie de l’Évangile selon saint Marc et se sont attelés aux Évangiles de Matthieu et de Luc. Selon ce spécialiste, ces derniers travaux furent alors réunis au manuscrit de l’Évangile de Jean pour constituer le Livre de Kells tel que nous le connaissons aujourd’hui.

L’observation paléographique suggère que le moine d’Iona qui a composé le magnifique manuscrit de l’Évangile selon saint Jean était, d’après son style, un scribe traditionnel ayant appris son art vers le milieu du VIIIe siècle Son activité semble s’être interrompue brutalement après qu’il eut complété le verset 26 du quatrième chapitre de l’Évangile de Marc.

Il se peut qu’il ait fait partie des trois supérieurs morts sur l’île d’Iona en 801 et 802, savoir l’un des deux nouveaux abbés élus, Bresal mac Ségéni, mort en 801, ou son successeur Connachtach, mort en 802. Il peut aussi s’agir du précédent abbé, Suibne, mort en 801, qui avait renoncé à diriger la communauté trente ans plus tôt.
Mais pourquoi ce talentueux copiste avait-il décidé de composer le quatrième Évangile, celui de Jean, en premier plutôt qu’en dernier ? Ce choix peut en fait utilement éclairer l’histoire du christianisme ancien en Irlande et en Écosse.
Des quatre Évangile (Matthieu, Marc, Luc et Jean), seulement le quatrième était supposé avoir été écrit par quelqu’un qui avait été un familier de Jésus, à savoir Jean, l’un des douze disciples principaux.

Certains, dans les premiers temps de l’Église, préféraient dès lors privilégier ce témoignage par rapport aux autres. Qui plus est, selon la tradition, Jean avait émigré de Palestine à Éphèse (aujourd’hui Efes en Turquie) une dizaine d’années après la crucifixion de Jésus. On rapporte que c’était « le disciple que Jésus aimait ».
Bien que les premiers chrétiens aient tous reconnu l’autorité des papes de Rome, comme successeurs de Pierre, certains – du fait du rôle de saint Jean à Éphèse – considéraient l’Asie Mineure [aujourd’hui la partie orientale de la Turquie] comme un épicentre original de diffusion du christianisme d’importance égale. Les Irlandais reconnaissaient Rome comme siège de la papauté, mais les gloires de l’ancienne cité n’évoquaient rien pour eux qui n’avaient jamais appartenu, politiquement ou culturellement, à l’Empire romain.

Moins marqués par les grandeurs passées de Rome, les Irlandais étaient plus enclins à préférer Jean, un disciple qui n’était en aucun cas associé à elles. De plus, entre le IIIe siècle et le VIIe siècle, il y avait eu, à travers tout le monde chrétien, de féroces querelles à propos de la façon la plus juste de calculer la date de Pâques, afin de commémorer la résurrection de Jésus. Là encore, la tradition de l’Église en Irlande était partiellement fondée sur les informations spécifiques provenant de l’Évangile de Jean. Cela peut avoir constitué une autre raison pour laquelle le quatrième évangile occupait une telle place dans le cœur des premiers Celtes chrétiens
L’Évangile de Jean revêtait donc une importance particulière pour les moines chrétiens celtiques, comme ceux d’Iona. « Nous connaissons quatre exemplaires de l’Évangile de Jean de tradition celtique ayant survécu jusqu’à l’époque moderne ou prémoderne. Je pense pour ma part qu’il dût littéralement y en avoir au départ des centaines, composées aux 7e et au 8e siècle. Ceci pour attester de l’importance que ce texte revêtait alors au sein de cette tradition », confie le Professeur Meehan, qui publie un nouveau guide sur le Livre de Kells, aux éditions Thames & Hudson de Londres.

Aujourd’hui, le manuscrit enluminé de 680 pages, à présent divisé en quatre volumes, appartient à l’Université (de tradition protestante, la seule autorisée pendant des siècles) de Trinity College, à Dublin. Il y est exposé au public et, tous les trois mois, les pages en sont tournées et quatre nouvelles apparaissent. Ce trésor sans égal est à Trinity depuis 350 ans et est visible par le public depuis la moitié de ce temps.

Mais son histoire plus ancienne est bien plus mouvementée. Près de deux siècles après son achèvement, des voleurs le dérobèrent (afin de s’emparer de son écrin en or, serti de pierres précieuses) et l’enterrèrent sous une motte de terre, certainement dans un champ voisin. Heureusement, au bout de près de trois mois, la cachette en fut révélée aux moines de Kells qui réussirent à le recouvrer. On ignore si la communauté avait eu à verser une rançon pour connaître cet emplacement.
Aujourd’hui les dix premières pages de même que les douze dernières ont disparu et l’on peut penser que celles-ci ayant été endommagées durant ce séjour prolongé sous la terre, elles ont été retirées après la redécouverte de l’ouvrage mais jamais remplacées. En fait, sur ce qui qui constitue aujourd’hui les première et dernière pages, on peut encore voir les dégâts causés par l’eau durant ce séjour limité mais irréversiblement destructeur. Environ six siècles plus tard, au cours d’une rébellion contre l’Angleterre [sic … il s’agit en fait de la campagne de brutale répression et de conquête menée en 1649-52 par les troupes d’Oliver Cromwell contre l’Irlande] l’ancienne abbaye fut partiellement détruite [par la soldatesque ; les ordres monastiques avaient été progressivement dissous et leurs biens confisqués à partir de 1538].

Quelques années plus tard, l’important ouvrage fut transporté par les Anglais à Dublin pour le mettre à l’abri. L’évêque anglican d’origine galloise de la capitale, Henry Jones, fervent protestant, ancien responsable du renseignement dans l’armée de Cromwell, également ancien étudiant de Trinity dont il était depuis devenu vice-chancelier, décida de faire don du livre à cette université où il se trouve toujours.
Traduction et adaptation : diacre Alain Monnier
Yannick Provost - juillet 2018 protestinfo

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