« Le patriarche s’est décidé pour des motifs religieux » P. Hervé Legrand

Le journal La Croix s’est demandé si la rencontre entre Cyrille et François pouvait relancer le dialogue catholique-orthodoxe ; voici la réponse du P. Hervé Legrand

Le journal La Croix s’est demandé si la rencontre entre Cyrille et François pouvait relancer le dialogue catholique-orthodoxe ; voici la réponse du P. Hervé Legrand :

Sur le fond, le patriarche Cyrille s’est décidé pour des motifs religieux. Il veut garder un lien étroit avec l’Église orthodoxe d’Ukraine, berceau de la Rus, où des volontés d’indépendance canonique se font sentir ; il y craignait aussi le prosélytisme des gréco-catholiques. Rassuré par Rome sur ce dernier point, conformément à la Déclaration de Balamand [1] , il peut s’en rapprocher. Surtout qu’avec le pape François, il voit un « œcuménisme du sang » dans la persécution qu’orthodoxes et catholiques subissent au Proche-Orient.

Cette attitude n’est pas politique : il l’a montré en relevant de ses fonctions son porte-parole, le P. Tchapline, qui qualifiait l’intervention russe en Syrie la « guerre sainte ».
Le patriarche Cyrille montre qu’après sept ans de patriarcat il est en mesure de résister aux secteurs conservateurs de son Église, opposés à l’œcuménisme. Ensuite, cela ranimera le dialogue entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe, paralysé depuis la rencontre de Ravenne (2007). Moscou ne saurait accepter la conception de la primauté, développée alors, qui lui ferait reconnaître celle de Constantinople dans l’orthodoxie actuelle, avec les mêmes fondements que la primauté romaine dans l’Église indivise.

Cette rencontre avec le pape pourrait également avoir des retombées dans l’Église orthodoxe à la veille de son grand Concile, en juin, en Crète. Les deux-tiers des orthodoxes appartiennent à l’Église russe. Son renouveau, depuis la chute du communisme, lui vaut un rôle grandissant au sein de l’Orthodoxie. Les textes du prochain Concile, déjà rendus publics, en témoignent. La question de l’autocéphalie [2] , que Constantinople voulait résoudre en priorité, ne figure plus à l’ordre du jour. Elle ne sera donc pas accordée à l’Église orthodoxe d’Ukraine. Et, comme à sa demande, toutes les décisions seront prises à l’unanimité des Églises (et non à celle des évêques, comme dans la tradition), rien ne lui sera imposé, ni à l’autre Église d’ailleurs.

La rencontre du patriarche Cyrille avec le pape François relativise aussi les rapports désormais fréquents du Patriarche de Constantinople avec Rome. Moscou veut les mêmes rapports directs ; son envoi d’observateurs à Vatican II, sans aval panorthodoxe, le montrait déjà. De plus, à sa demande compréhensible, le Concile n’aura pas lieu au Phanar (à Istanbul, NDLR) mais en Crète. Certains voudront voir en tout cela un renforcement du leadership russe au détriment des anciens patriarcats hellènes, affaiblis par les tragédies de l’Histoire.

Le Patriarche Cyrille a accepté cette rencontre, convaincu que le pape François développera la synodalité dans l’Église, rééquilibrant le droit actuel qui situe le collège des évêques dans l’entière dépendance du pape (canon 3323 du code latin, et canon 50 du code oriental). Les réformes en cours chez nous sont donc aussi l’une des clés décisives du rapprochement qui s’esquisse ».

P. Hervé Legrand, théologien dominicain, spécialiste de l’œcuménisme, propos recueillis par Samuel Lieven. La Croix, 12 février 2016

[1Elle déclare obsolète l’uniatisme comme modèle d’unité des Églises (1993).

[2Désigne dans le christianisme oriental l’indépendance juridique d’une Église.

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