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Le scoutisme a-t-il un avenir à Paris ?

Modes de vie urbains, individualisme, rentabilité… Le scoutisme a-t-il sa place dans la société d’aujourd’hui ? Enquête à l’occasion de la messe du centenaire du scoutisme, le dimanche 7 octobre à Notre-Dame.

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En éveillant progressivement les jeunes au sens des responsabilités, la pédagogie scoute les prépare à une vie de charité et au désir de se mettre au service de son prochain.
Photo : Scouts Unitaire de France

Démodés, décalés, dépassés. Ceux qui ne connaissent des scouts et des guides que l’uniforme et ses clichés ont souvent des mots durs. Mais, à l’heure où le scoutisme fête ses cent ans, ces réactions interrogent : Le scoutisme a-t-il un avenir ? Dans une société qui valorise la réussite individuelle, face à un environnement toujours plus technique (internet, numérique...) et devant des modes de vie de plus en plus urbains, quelle est la pertinence d’un camp ou d’un week-end en pleine nature, sans portable ni Ipod, et où le service du plus petit sous-tend chaque activité ? Enquête à Paris et en Ile-de-France, auprès de scouts et guides des trois principaux mouvements de scoutisme catholique français.

Face au star system, l’apprentissage du service

« En entreprise, tous les jours, je rencontre des personnes malheureuses parce qu’elles ne brillent pas et ne se sentent pas reconnues, confie Pierre Baudry, 26 ans, paroissien de St-Denys de la Chapelle (18e), consultant en formation et ancien Scouts et Guides de France. Dans notre société, le sens du service n’a aucune valeur. Paradoxalement, c’est cet esprit que le scoutisme s’efforce de transmettre aux jeunes. Avec du recul, on constate justement que les anciens scouts se démarquent par leur attitude en entreprise. Généralement, ils n’ont pas besoin de tirer la couverture à eux pour briller. Ils s’épanouissent dans le service des autres et ne sont pas obnubilés par un désir de réussite individuelle. Ils sont souvent très appréciés par leurs collaborateurs. » Évidemment, l’acquisition de cet esprit ne se fait pas du jour au lendemain. Dans chaque branche, c’est le fruit d’une longue progression et d’une pédagogie adaptée à des tranches d’âges débordantes d’énergie. Spontanément, les jeunes ont un esprit de compétition que les chefs et cheftaines s’efforcent d’orienter. « Ils doivent saisir qu’une réussite individuelle est bien plus belle si elle est au service du collectif, explique Galdric Orvoën, 31 ans, paroissien de St-Pierre de Montrouge, médecin et ancien Scout Unitaire de France, formateur des chefs. Celui qui est au centre du scoutisme, c’est le plus petit, le faible, celui qui ne sait pas et qui vient d’arriver. » D’après tous les « anciens », cet esprit plutôt à contre-courant des valeurs plébiscitées par la société, est source d’une grande fécondité pour eux et ceux qui les entourent.

Une bouffée d’air frais hors de la grande ville

Pour les jeunes Parisiens comme Eric du Passage, 22 ans, chef de troupe chez les Scouts Unitaires de France attachés à l’aumônerie Janson de Sailly, le scoutisme est une bouffée d’air frais indispensable. C’est aussi une occasion de dépenser « sainement » son énergie et de découvrir la France. « Quand on grandit à Paris et que l’horizon est toujours bouché par les immeubles, on est heureux d’avoir un camp ou un week-end en pleine nature, confie Audrey, Scouts et Guides de France. On a l’impression de respirer et puis surtout, on est très touché par la beauté de la nature. »

Loin des parents, le scoutisme offre un espace de liberté où les jeunes vivent des moments dont ils se souviennent souvent toute leur vie. Mais pas seulement. « La vie dans la nature leur apprend aussi à s’adapter aux aléas de la météo, du terrain, des événements, précise Eric du Passage. On apprend à faire avec ce qu’on a, à accepter les imprévus de la vie. »

Plusieurs soulignent également l’importance de ce temps à distance des aliénations de la vie citadine. Télévision, jeux vidéos, sorties, consommation... Le scoutisme permettrait aux jeunes de retrouver un juste rapport à leur environnement et aux autres. « Lorsque je reviens à Paris après un camp, explique Audrey, je suis moins centrée sur moi-même, comme si la hiérarchie de mes valeurs s’était remise en place. »

Pendant l’adolescence, un nouveau rapport à l’autorité

Pour la difficile période de l’adolescence, la responsabilité et la confiance sont des réponses pertinentes du scoutisme. Chez les Guides et Scouts d’Europe par exemple, les jeunes ont, dès l’âge de 15-16 ans, la responsabilité d’une équipe de plus jeunes. Aujourd’hui, bien peu de lieux éducatifs font confiance aux adolescents au point de les responsabiliser aussi tôt. Pourtant, cela change tout. « Quand on est chef d’équipe, on est obligé d’avoir des initiatives, de se débrouiller, de s’organiser, sinon rien ne se passe, confie Côme de Brisoult, 21 ans, chef de troupe Guides et Scouts d’Europe à N-D. de la Nativité de Bercy (12e). La confiance et les responsabilités leur apprennent à devenir acteurs de leur vie, à exploiter leurs ressources intérieures, même dans des périodes difficiles comme l’adolescence. » En se mettant au service de plus jeunes, en se décentrant, même ceux qui n’ont pas confiance en eux sont amenés à grandir. Quant à ceux qui débordent d’énergie, le scoutisme leur donne l’occasion de la canaliser.

Ce principe pédagogique, propre au scoutisme, permettrait aussi aux jeunes de vivre autrement l’autorité. « Un jeune à qui l’on donne une responsabilité accède à une position d’autorité, explique le P. Dominique Renard, curé de St-Paul-St-Louis (4e), ancien aumônier diocésain des Scouts Unitaires de France. Cela modifie son propre rapport à l’autorité car il va alors chercher auprès de ses chefs, une aide, un conseil. L’aîné devient alors un frère aîné. » Dès lors, le chef, détenteur de l’autorité, n’est plus d’abord perçu comme celui qui dirige et décide, mais d’abord comme celui qui peut aider à être soi-même responsable et acteur.

La découverte de ses talents

Face à l’échec scolaire, le scoutisme ouvrirait aussi des horizons nouveaux. « A travers les activités, le scout peut se découvrir des talents, des compétences qui ne sont pas forcément celles qu’on lui demande de mettre en œuvre à l’école », explique Olivier Dacharry, 30 ans, responsable pédagogique SGDF. « Celui qui est doué dans un domaine est ensuite amené à transmettre aux autres son savoir, complète Baudoin de Lecluse, 40 ans, chef de groupe Guides et Scouts d’Europe. Par ailleurs, chaque scout est amené à participer à toutes les activités : installations, animation, etc. Celui qui n’aime pas chanter devra tout de même chanter. De cette façon, les jeunes découvrent que, même si l’on n’est pas doué, en écoutant les conseils et en s’appliquant un minimum, on peut toujours faire quelque chose de correct. »

Une roue de secours, en période de doutes dans la foi

Alors qu’à l’adolescence, un grand nombre de jeunes quittent le giron de l’Eglise, ceux du scoutisme semblent étrangement échapper à la règle. Non seulement ils atteignent souvent l’âge adulte enracinés dans la foi, mais nombre d’entre eux se sont aussi ouverts à l’éventualité d’une vocation religieuse ou sacerdotale. « Au caté ou à l’aumônerie, l’année est souvent tournée vers des temps forts comme les sacrements ou les rassemblements, reprend Baudoin de Lecluse. Au scoutisme la foi est peut-être plus associée à la vie quotidienne : lors des réunions, weekends et camps, les scouts ont plusieurs fois par jour des courts temps de prière. De plus, ils sont acteurs de leur vie spirituelle : ils organisent des temps de prière, de discussion autour de thèmes… » Lorsqu’ils traversent des périodes de doutes et sont tentés de laisser la foi de côté, leur responsabilité à l’égard des plus jeunes les oblige à s’interroger. Le fait de devoir transmettre les aide à s’approprier leur foi.

Pour certains, le scoutisme serait même un moyen d’évangéliser. « Régulièrement, scouts et guides accueillent des jeunes qui ne sont pas chrétiens ou se posent des questions, explique Marine Digabel, 27 ans, auteur de Scout, une piste pour grandir (Presses de la Renaissance). Or le cadre du scoutisme leur permet d’avancer, sans avoir peur. Une célébration en forêt avec des jeunes avec qui ils ont passé tout le camp n’a rien à voir avec une messe en paroisse. Pour certains, c’est une porte d’entrée dans la vie de foi. »

Des limites, et des défis

Mais le scoutisme a aussi ses limites. D’abord, la vie de groupe ne convient pas à tous les jeunes. Ensuite, tous les mouvements de scoutisme confient qu’ils peinent parfois à s’adapter aux nouvelles situations familiales. Avec la multiplication des divorces, le système des gardes partagées, il est parfois difficile pour les jeunes d’avoir une régularité dans leur participation. Il arrive que certains ne puissent pas venir à un camp d’été ou n’en fasse que la moitié. Certains parents constatent aussi que des jeunes peuvent avoir tendance à fuir dans le scoutisme pour échapper à un quotidien trop difficile, oubliant que le scoutisme est un moyen et non pas un objectif en soi.

Tous soulignent également que le scoutisme catholique français doit relever deux défis majeurs pour l’avenir. Le premier : l’image du scoutisme. Malgré les efforts de communication de chaque mouvement, l’image du scoutisme auprès du grand public semble ne pas changer. Aux yeux de beaucoup, le scoutisme reste soit sectaire, soit militaire, soit ringard... Que faire ?

L’autre défi concerne la proposition du scoutisme. Si, dans les petites villes de province le scoutisme rejoint encore des milieux sociaux variés, il en va autrement à Paris et en Ile-de-France. Malgré quelques projets spécifiques dans chaque branche, il ne rejoint plus les milieux populaires et les milieux défavorisés pour lesquels il a été créé. A l’heure où tous les évêques parlent d’évangélisation, nul doute que les mouvements catholiques de scoutisme, riches de leurs pédagogies et de leurs expériences, soient aussi appelés à faire de la mission une priorité. • Sylvain Sismondi

Messe du centenaire du scoutisme à Paris

Autour de Mgr André Vingt-Trois, dimanche 7 octobre à Notre-Dame, à 16h. Dès 13h15, les groupes entameront une procession à l’intérieur de la cathédrale.

Repères

Scouts Unitaires de France (SUF)
- Création : 1971
- Unités : non mixtes
- Tranches d’âges : 8-12 ans, Louveteaux ou Jeannettes ; 12-17 ans, Eclaireurs ou Guides ; 17-20 ans, Routiers ou Guides Aînées
- Chiffres : France : 21 500 ; Ile-de-France : 11 300 ; Paris (Ouest) : 3 250 ; Paris (Est) : 1 200
- Contact : www.scouts-unitaires.org

Guides et Scouts d’Europe
- Création : 1958
- Unités : non mixtes
- Tranches d’âges : 8-12 ans, Louvettes ou Louveteaux ; 12-17 ans, Eclaireuses ou Eclaireurs ; 17-19 ans env., Equipières-pilotes et Equipiers-pilotes ou Routiers.
- Chiffres : France : 26 600 ; Ile-de-France : 8500 ; Paris : 1150 ; Paris (Ouest) : 8 groupes ; Paris (Est) : 3 groupes.
- Contact : www.scouts-europe.org

Scouts et Guides de France
– Création : né en 2004 de la fusion entre les Scouts de France (1920) et les Guides de France (1923)
– Unités : mixtes et non mixtes
– Tranches d’âges : 8-11 ans, Louveteaux ou Jeannettes ; 11-14 ans, Scouts et Guides ; 14-17 ans, Pionniers ou Caravelles ; 17-20 ans, Compagnons ou JEM.
- Chiffres : France : 62 000 ; Ile-de-France : 16 500 ; Paris (Ouest) : 2100 ; Paris (Est) : 1300
- Contact : www.scoutsetguides.fr ou
www.scoutsguidesdefrance-paris.com

Témoignage

Comme beaucoup de parents, Alice de Rambuteau, 41 ans, mère de quatre enfants, a découvert le scoutisme à l’âge adulte. Aujourd’hui, convaincue et engagée, elle témoigne des richesses de cette pédagogie.

« Mon mari fait du scoutisme depuis qu’il est enfant. Pas moi. Au début de notre mariage, il était même chef de groupe. Mais moi, cela ne m’intéressait pas. J’avoue que l’uniforme, les grands rassemblements et le côté militaire me faisaient un peu peur... Le scoutisme me semblait trop éloigné de la “vraie vie”. Puis, le jour est venu où mon mari a souhaité que notre fille aînée entre chez les Jeannettes. Elle avait 7 ans et moi... j’étais plutôt mère poule. Quand j’ai vu ma fille partir pour son premier week-end, en plein mois d’octobre, avec un sac à dos plus lourd qu’elle, j’étais méfiante et un peu inquiète. Les conditions étaient tout de même rudes pour une jeune demoiselle du 16e ! Mais lorsqu’elle est revenue deux jours après, crottée de la tête aux pieds et heureuse comme tout, il y a eu déclic et j’ai commencé à regarder le scoutisme autrement.

Au fil des années, j’ai constaté que le scoutisme a épanoui mes enfants. D’abord, cela n’a rien de militaire. L’uniforme a surtout un côté pratique. Ensuite, j’ai constaté que le scoutisme aide chaque enfant a développer sa propre personnalité. Ceux qui ont un caractère fort peuvent dépenser leur énergie, prendre des responsabilités, et se donner aux autres. Quant à ceux qui sont introvertis ou timorés, ils prennent très vite confiance en eux car, très tôt, ils deviennent responsables d’une petite équipe. Ils sont alors chargés de s’occuper des plus jeunes et cela les oblige à se décentrer, à sortir d’eux-mêmes et à découvrir leur propre potentiel.

La confiance et la responsabilisation sont des clés du scoutisme. Avec mon mari, pendant trois ans, nous avons été chefs du groupe des Scouts Unitaires de France attaché à l’aumônerie Jeanson de Sailly (16e). Comme adultes référents, nous avons fait plusieurs fois le pari de donner des responsabilités à des jeunes que beaucoup ne croyaient pas capables. Or, nous avons toujours été heureusement surpris. Le scoutisme est vraiment un lieu où chacun a des occasions de grandir et d’apprendre à se donner aux autres. » • Recueilli par Sylvain Sismondi

« Lorsqu’on est curé, la tentation est grande de faire systématiquement appel aux scouts »

Les trois mouvements catholiques de scoutisme permettent à bien des jeunes d’acquérir une foi adulte. Le P. Philippe Caill nous explique les principaux atouts de la pédagogie scoute.

Paris Notre-Dame — Grâce au scoutisme, les jeunes semblent traverser plus facilement les périodes de doutes dans la foi. Pourquoi ?

P. Philippe Caill — Entre 13 et 15 ans environ, les adolescents ont plus besoin de témoins que de grands discours. C’est pourquoi la proximité des chefs scouts joue un grand rôle. Un scout est bien plus sensible à une messe préparée par ses chefs qu’à un topo de deux heures sur l’eucharistie. D’autre part, dès l’âge de 16-17 ans, les jeunes deviennent chefs de patrouille et responsables de la vie spirituelle d’une petite équipe de scouts plus jeunes qu’eux. Ils sont alors amenés à revisiter leur foi.

Pour nous, prêtres, le scoutisme présente aussi un grand avantage : nous sommes pris pour ce que nous sommes et pas autre chose. Lorsque nous passons quelques heures ou quelques jours dans un camp, nous ne sommes ni animateur, ni chef, ni éducateur, nous ne faisons pas de discipline... Nous sommes là uniquement au nom de Jésus Christ. Les scouts nous voient donc d’un autre regard et cela offre, aussi bien aux scouts qu’aux prêtres, une grande liberté de parole qui facilite l’accompagnement spirituel.

P. N.-D. — Quels autres éléments du scoutisme permettent aux jeunes de grandir dans la foi ?

P. C. — D’abord, les week-ends et les camps dans la nature permettent aux scouts d’entendre la Parole de Dieu dans un cadre porteur. Il est plus facile de lire et méditer un texte biblique au bord d’un lac ou au pied d’une montagne que dans une rame de métro. Pour les scouts parisiens, ce changement de décor est particulièrement important. En proposant aux jeunes des temps de silence (notamment lors des veilles de nuit), le scoutisme apprend aussi aux jeunes à se mettre à l’écoute du Seigneur et à relire leur journée.

Tout au long de leur progression, les scouts sont accompagnés spirituellement. Et à la fin de leur parcours, entre 17 et 19 ans, cette dimension prend encore plus d’importance. On propose à chacun des moyens d’avancer : route de Compostelle, pèlerinage, accompagnement par un aîné, par un aumônier... Généralement, cette période marque les jeunes très longtemps et reste comme une étape importante dans leur vie de foi. C’est là qu’ils sont invités à sérieusement réfléchir à leur vocation, à leur choix de vie...

P. N.-D. — On reproche parfois aux groupes scouts de mener une vie parallèle à celle de la communauté paroissiale. Le scoutisme ne doit-il pas, au contraire, amener les jeunes à s’investir en paroisse ?

P. C. — Trois scouts ou guides ne remplacent pas une femme de ménage ou un menuisier ! Lorsqu’on est curé, la tentation est grande de faire systématiquement appel aux scouts pour rendre des services à la paroisse. Mais il faut être vigilent sur ce point car le scoutisme est un lieu d’éducation. Il permet de former des chrétiens qui, à l’âge adulte, seront capables de s’engager en paroisse. On retrouve d’ailleurs un grand nombre d’anciens scouts engagés dans nos églises. Il est donc essentiel de respecter cette progression pédagogique un peu à part de la vie paroissiale. Le scoutisme permet aux jeunes d’expérimenter une vraie vie fraternelle et communautaire où le Christ, célébré et prié, a toute sa place dans la vie quotidienne. Une vie fraternelle proche de ce qu’ils sont appelés à vivre plus tard dans la paroisse. • Recueilli par Syvlain Sismondi

Article de Paris Notre-Dame – 4 octobre 2007

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