Les mouvements historiques des Églises et le défis du dialogue

Notes sur l’actualité : les mouvements historiques des Églises et le défis du dialogue ; l’intronisation de l’évêque des coptes orthodoxes ; la Déclaration fraternelle du protestantisme au judaïsme ; l’antijudaïsme chrétien ; l’exposition Chrétiens d’Orient ; penser la place de l’autre en théologie ; diversité et unité : l’horizon eschatologique.

En novembre 2017 l’Église protestante unie de France (l’EPUdF) a tenu ses synodes régionaux en attendant au printemps la tenue du synode nationale. Les traditions réformée et luthérienne qui constituent cette tradition protestante, ont scellée leur union en 2013. Elles l’ont fait dans la dynamique du mouvement d’union Églises en Europe du nord initié par la Concorde de Leuenberg (Suisse) de 1973, qui regroupe dans la CEPE, Communion d’Églises Protestantes en Europe, 105 Églises ; un accord complété par la déclaration de Porvoo en Finlande en 1992, entre les Églises luthériennes et l’Église anglicane. En France les accords de Reuilly en 1991 sont fondés sur l’Affirmation suivante : « de notre accord fondamental dans la foi, de notre compréhension commune de la nature et de la raison d’être de l’Église, et de notre convergence sur l’apostolicité de l’Église et le ministère ». Si à l’époque la reconnaissance réciproque de l’authenticité des ministères des huit Églises signataires n’impliquaient pas une interchangeabilité des ministères, l’union des réformés et des luthériens de France dans l’EPUdF a consacré cette possibilité. Cette Église se définit sur le plan de son fonctionnement comme presbytéro-synodal, système de gouvernance collégial qui s’articule entre l’Église locale et une représentation à deux niveaux, régional et national. Il y a donc localement un conseil presbytéral, puis un synode régional et enfin un synode national. Si le synode national est effectif, en région Ile de France le processus de réunion du synode de l’inspection luthérienne et du consistoire réformé est en cours de discussion depuis trois ans. La question pour les luthériens est de savoir comment sauvegarder leur spécificité dans une structure majoritairement de tradition réformée ?

Intronisation de l’évêque des coptes orthodoxes

Le 25 novembre dernier, Mgr Anba Marc, du patriarcat copte orthodoxe, a été intronisé dans son diocèse de Paris et du nord de de la France, dans la cathédrale de la Vierge et de l’archange Gabriel (auparavant chapelle catholique d’une maison de santé) à Draveil dans les Hauts de Seine. La communauté copte orthodoxe possède huit lieux de culte en région parisienne. Il a été rappelé que 30% des évêques du synode d’Alexandrie sont responsables en diaspora. Un des évêques présents justifiait l’érection de cette nouvelle juridiction dans la mesure où les chrétiens d’Égypte devaient pouvoir savourer l’évangile dans leur culture, cette culture copte qui donne une saveur particulière à la foi, concourant ainsi à l’harmonie des différentes cultures qui célèbrent l’unique dépôt de la foi. La communauté copte est très dynamique, autant lieu de culte que de convivialité. Les nombreux jeunes, hôtesses et scouts, parfaitement bilingue arabe et français, en témoignaient. L’Église copte est ainsi confrontée au même défi que toutes les Églises de diaspora : comment témoigner dans sa culture sans méconnaitre le fait que les coptes installés auront deux cultures ? Comment penser les relations avec les autres Églises ? Comment gérer les différences d’approches concernant le droit propre de ses Églises dans une chrétienté occidentale (on pense aux règles concernant les mariages mixtes par exemple) ? Le défi est aussi dans le renforcement du dialogue théologique au plan œcuménique qui ne pourra que progresser quand des théologiens pourront dialoguer entre les cultures.

Déclaration fraternelle du protestantisme au judaïsme

Nous nous souvenons qu’à l’occasion du cinquantième anniversaire de Nostra ætate, des personnalités juives ont signé un texte sur la fraternité avec les chrétiens et l’ont remis au cardinal André Vingt-Trois au Collège des Bernardins, le 23 novembre 2015. Le 4 décembre 2017 à la maison du Protestantisme, siège de la Fédération Protestante de France, le pasteur Clavairoly, son président, a remis au grand rabbin de France Haïm Korsia et au président du Consistoire central Israélite Joël Mergui une Déclaration fraternelle du protestantisme au judaïsme, intitulée : Cette mémoire qui engage. Des similitudes ont été évoquées entre les destinées juives et protestantes en France : le statut minoritaire, l’émancipation et la reconnaissance des cultes, la défense de la laïcité et le soutien protestant à Dreyfus, en écho de Jean Calas le protestant abusivement accusé d’avoir tué son fils converti au catholicisme et condamné. La déclaration fut donc remise aux personnalités juives, mais aussi à Mgr Thibault Verny, répresentant du cardinal de Paris, pour montrer que les protestants n’oublient pas que le dialogue avec les juifs est un lieu privilégié du dialogue œcuménique, tous cela en présence de Monsieur Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité.

L’antijudaïsme chrétien

La déclaration fraternelle ne pouvait pas passer sous silence l’attitude de Luther sur la question juive, d’une bienveillance initiale il va passer à une hostilité véhémente. Bien sûr Luther hérite des préjugés et des partis pris théologiques que sont d’une part ce qu’on appelle la théologie de la substitution et d’autre part celle du peuple juif, comme exemple du malheur frappant ceux qui se détournent de la foi, les perfides et qui sont par leur situation même un avertissement lancé aux chrétiens. Luther est d’abord enthousiaste dans son traité de 1523 « Que Jésus est né juif » ; il pense pouvoir convaincre les juifs d’adhérer à la Réforme. Puis en 1543 il écrit « des juifs et de leurs mensonges » qui traduit son dépit de ne pas les voir se convertir. Luther polémique avec Josel de Rosheim, défenseur des juifs de l’Empire germanique et soutien de Charles Quint. L’obsession qu’a Luther de consolider la Réforme en ses États en fera désormais un pourfendeur du judaïsme. Par contraste, Calvin voit d’abord entre judaïsme et christianisme un continuum, qui lui fait apprécier positivement la Loi mosaïque, et considérer qu’il ne convient pas de chercher à convertir les juifs, puisque comme pour les chrétiens Dieu connait ceux qu’il a prédestinés. Depuis, les protestants, avec des juifs et des catholiques, ont pu s’interroger sur les cause de l’antisémitisme chrétien, lors de la conférence de Seelisberg en 1947, et aboutir à déclarer lors de la fondation du COE en 1948 que l’antisémitisme « est un péché contre Dieu et contre l’homme ».

Exposition Chrétiens d’Orient

L’exposition sur les Chrétiens d’Orient, à l’Institut du Monde Arabe, rencontre un grand succès, elle est accessible jusqu’au 14 janvier et sera transférée ensuite au Musée des beaux-arts de Tourcoing. Il y a un intérêt œcuménique évident parce que les chrétiens y sont présentés dans leur diversité confessionnelle, souvent largement ignorée des chrétiens d’occident. Il y a aussi un intérêt pour le dialogue des religions. On affirme que la diversité religieuse est une nécessité, pour que les sociétés orientales ne vivent pas en vase clos. L’exposition ne passe pas sous silence la relégation de toutes les communautés chrétiennes dont les membres sont des citoyens de seconde classe. Déjà le préjudice de la disparition des juifs du Maghreb et du Moyen Orient avait appauvri le champ culturel de ses sociétés. Ces juifs émigrant d’Europe et du monde arabe vers l’État d’Israël sont aussi pour certains tentés de constituer un État strictement juif, excluant de fait de la citoyenneté tous les autres.

Penser la place de l’autre en théologie

Nos sociétés aspirent à une certaine homogénéité : il y a bien des valeurs communes pour bien vivre ensemble, mais quelles sont-elles ? Qu’est-ce que c’est bien vivre ensemble ? La diversité sociale fut pensée au cours du XIXe siècle en termes de rapport de forces, « la lutte des classes », qui ne suscitait pas d’ailleurs de réprobation morale. La diversité religieuse est un fait que les tentatives de réduction, par le politique, ont rendu justement odieuse ; ce sont les « guerres de religions ». Les confessions chrétiennes, après s’être affrontées par les armes et par la polémique, se sont constituées en bastions confessionnels que l’ère de l’œcuménisme moderne a permis de dépasser. Les religions peuvent être considérées comme des ferments de fracture, mais elles peuvent aussi être prises pour des « réservoirs » de ses fameuses valeurs que nous reconnaissons comme indispensables sans pouvoir les définir. La pluralité religieuse est aussi un défi théologique. Quelle théologie catholique des autres confessions chrétiennes ? Quelle théologie chrétienne du judaïsme et des autres religions ? Mais inversement quelle théologie juive du christianisme ? À ce sujet on peut se référer aux prémices qu’en constituent la déclaration juive sur les chrétiens et le christianisme Dabru Emet de 2002 : « Nous respectons le Christianisme en tant que confession de foi issue du Judaïsme et ayant encore des points de contact importants avec lui. Nous ne le voyons pas comme une extension du Judaïsme. Ce n’est qu’en aimant nos propres traditions que nous pouvons poursuivre cette relation en toute loyauté ». Le monde globalisé qui est le nôtre ne peut pas utiliser les religions comme marqueurs de frontières, ni se contenter des explications antérieures comme celles de la substitution, du dépassement, de l’abrogation d’une tradition religieuse par une autre. Chaque tradition est sommée de repenser son apologétique. L’Église catholique le fit dans le décret sur l’œcuménisme, et les deux déclarations, celle sur les religions non chrétiennes et celle sur la liberté religieuse.

Diversité et unité : l’horizon eschatologique

En 1985 le dominicain Christian Duquoc, affirmait dans son Essaid’ecclésiologie [1] œcuménique , qu’aucune Église ne pouvait se flatter de correspondre adéquatement aux notes du credo : une, sainte, catholique et apostolique. Ces notes n’étaient donc descriptives d’aucune Église historique, pour autant elles ne pouvaient non plus définir une Église à venir y correspondant parfaitement mais seulement à l’horizon eschatologique. Ces notes sont d’après lui prédictives : chaque Église doit chercher à s’y conformer. Chacune doit accepter que la pluralité ne signifie pas absence de communion, ce qui permet que les Églises puissent ensemble chercher à s’y conformer sans qu’aucune ne cherche à réduire les autres à elle, car cette réduction des autres à soi ne peut se faire sans violences. L’unité doit se faire par la reconnaissance pour chaque Église que son historicité lui donne un caractère contingent, et fort de cette reconnaissance chaque Église doit travailler à la recherche de l’unité par le moyen de la communion. L’auteur plaide pour que la pluralité des Églises qui se vit habituellement comme séparation, situation anormale au vu de la proclamation des notes du credo, puisse l’être désormais sur le mode de la diversité réconciliée et trouver ainsi une conformité à la profession de foi. L’auteur a des conclusions audacieuses, dans la mesure où les notes du credo décrivent quand même l’Église en laquelle les fidèles croient quand il le proclame. Il affirme que « sans admission du caractère provisoire des formes ecclésiales, l’affirmation de leur historicité est vide. La reconnaissance du provisoire, c’est-à-dire de la capacité de changement et d’innovation dans les formes ecclésiales est le test de l’acceptation du devoir mourir pour que naisse le Royaume » [2] . Toute la question est justement de discerner l’immuable et le provisoire, qui réside dans les formes concrètes. L’histoire est mouvement mais nous ne sommes pas maîtres de l’histoire, nous y contribuons cependant, et

« Penser positivement la pluralité » est un défi à notre portée

Que nos célébrations lors de la semaine de prière pour l’Unité Chrétienne de 2018 dont le thème est : « Le Seigneur est ma force et ma louange, il est mon libérateur », nous donne le courage de ne pas nous lasser de la cause de l’unité.

P. Jérôme Bascoul

[1Christian Duquoc, Des Eglises provisoires, Essai d’ecclésiologie œcuménique, Cerf, 1985

[2Christian Duquoc, Des Eglises provisoires, p. 98

Éditorial

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