Libérer les prisonniers de notre jugement

Vécue au quotidien par les bénévoles de l’association Mélopée du monde au Centre de rétention administrative (CRA) avec les « Soeurs du dépôt », l’oeuvre de miséricorde « Visiter les prisonniers » est, aussi, un appel pour chacun à se départir du regard « juge » si facile à porter sur les personnes en détention.

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Bérengère du Sorbier et Sr Dominique devant la cour des anciens locaux des « Sœurs du dépôt ». À gauche, les anciennes cellules des sœurs ; à droite, celles des personnes du centre de rétention. © Isabelle Demangeat

Avec beaucoup de délicatesse, Sr Dominique essuie les larmes qui mouillent le visage encore poupon de a jeune femme perdue, ce vendredi, dans le hall du Centre de rétention administrative (CRA) de femmes du Palais de justice de Paris. Adossée à une petite table, secouée par des sanglots, celle-ci ne parvient pas à contenir sa douleur et sa peur. « La brigade de police va l’emmener d’un instant à l’autre “prendre l’avion” à Roissy, chuchote Sr Dominique après avoir glissé le paquet de mouchoirs en papier dans la poche du manteau qui recouvre à peine les jambes de la jeune fille. C’est un moment très difficile pour elle. Un échec. » Après avoir été interpellée en situation irrégulière, cette jeune chinoise est dans l’obligation de retourner dans son pays. « Et qui sait ce qui l’attend là-bas ? », s’inquiète Sr Dominique qui tente de consoler également les autres personnes détenues au CRA auxquelles l’administration ne reconnaît pas le droit de séjourner sur le territoire français. Touchées par le départ de leur jeune « co-retenue », ces dernières compatissent à sa peine. Et sont renvoyées à leur propre situation : un jour, selon toute vraisemblance, elles aussi devront « prendre l’avion ». En attendant, elles essaient de vivre comme elles le peuvent au sein de cette aile du Palais de justice qui héberge, avec elles, les déferrées du dépôt, ce « sas » entre les locaux de garde à vue des commissariats et les bureaux des magistrats.

Vivre avec

Pendant près de cent cinquante ans, ces femmes du dépôt et du centre de rétention créé il y a une vingtaine d’années, ont été accompagnées, au quotidien, par une congrégation religieuse créée pour assurer une présence en milieu carcéral : les Sœurs de Marie-Joseph et de la Miséricorde. Par manque de vocation, ces dernières se sont vues dans l’obligation de quitter les lieux en 2013. Toutefois, avec une équipe de bénévoles laïques, elles continuent encore aujourd’hui, à la demande du préfet de police de Paris, d’assurer une présence sur place, tous les jours de la semaine sauf le dimanche après-midi. Leur objectif ? « Ne pas faire mais vivre avec, explique Sr Dominique, l’une des dernières sœurs à venir. Offrir un accueil, une écoute et veiller au respect de chaque personne. » « S’assurer par exemple que chacune d’entre elles a de quoi se changer », ajoute Bérengère Monégier du Sorbier, présidente de l’association abritée par St-Séverin (5e), Mélopée du monde, créée en 2005 pour compléter l’action des sœurs.

« Nous venons l’après-midi offrir notre présence à travers des activités manuelles, créatrices, ou physiques dans la petite cour lorsque le temps le permet, explique-t-elle. Pour tenter de les faire sortir de leur enfermement et qu’elles puissent retrouver une certaine dignité, tout en veillant à l e s accueillir telles qu’elles sont ». Car ces femmes qui vivent ici un moment charnière de leur existence, n’ont pas besoin d’être interrogées, mais « de dire ce qu’elles veulent, ce qu’elles peuvent ; d’exprimer ce qu’elles sont », explique Sr Dominique. Elle ajoute : « et c’est en ce sens que visiter les prisonniers (ou accompagner les déférés et retenus) est une œuvre de miséricorde. Parce qu’elle nous invite à accueillir la personne telle qu’elle est, y compris dans sa plus grande misère, qu’elle soit physique, morale ou encore affective. » Une œuvre de miséricorde qui, en cette Année jubilaire, invite aussi chacun à changer le regard qu’il peut porter sur ces personnes condamnées ou placées en rétention. Car « si l’acte est répréhensible, il ne peut pas condamner une vie, martèle Sr Dominique. Et la personne qui l’a commis est et restera toujours un enfant de Dieu. » Elle conclut : « Connaissant son passé, qu’aurais- je fais à sa place ? Notre acte de miséricorde est donc avant tout de sortir du jugement, de changer le regard, intérieur et extérieur, que je pose sur la personne pour l’accompagner là où elle est. Vais-je l’emprisonner dans un jugement ? Ou vais-je lui donner la possibilité de vivre, de reconstruire sa vie ? » • Isabelle Demangeat

Mélopée du monde : 1 rue des Prêtres- Saint-Séverin (5e) ; 01 42 34 93 20 ; ou Bérengère Monégier du Sorbier : 06 13 32 25 72.

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