Mot d’ouverture et Homélie du cardinal André Vingt-Trois lors de la messe à la mémoire du P. Gabriel DELORT-LAVAL à St François de Sales – 27e dimanche du temps ordinaire - Année A

Dimanche 8 octobre 2017 - Saint-François de Sales (Paris XVIIe)

Les derniers dimanches de l’année liturgique orientent notre regard vers la fin des temps. La parabole du maître de la vigne est une invitation à reconnaître qui est le véritable maître : Dieu lui-même. A travers les maux qui touchent les hommes, ceux-ci sont appelés à découvrir que Dieu n’abandonne jamais l’humanité. C’est aussi un appel à rendre grâce sans cesse à celui qui demeure le maître et qui nous communique sa paix.

Mot d’ouverture

Frères et Sœurs,

Celles et ceux qui, comme moi, n’ont pas pu assister aux obsèques du Père Gabriel DELORT-LAVAL il y a un peu plus de deux mois, nous sommes reconnaissants à la paroisse Saint François-de-Sales de nous donner aujourd’hui l’occasion de nous retrouver autour de M. et Mme Delort-Laval, de leurs proches, avec les paroissiens et les nombreux amis qu’ils comptent, et qui ont tenu à s’associer à ce temps de mémoire, d’action de grâce et de prière.

Nous le savons tous, le curé d’une paroisse, pasteur envoyé pour conduire son peuple, n’est pas la source de tout, et cependant, à travers sa personnalité, son action, le ministère qu’il exerce, il lui revient d’animer l’esprit missionnaire d’une communauté, il lui revient de guider la prière de son peuple, il lui revient de veiller à la charité concrète entre les membres de sa communauté. C’est pourquoi le départ d’un curé est toujours un moment très éprouvant, parce que, même s’il n’est resté que quelques années, toutes sortes de liens se sont tissés avec lui qui nourrissent non seulement une relation humaine de grande qualité, mais surtout qui irriguent la vie sacramentelle de la paroisse et les liens spirituels que le Christ fait exister entre tous ses membres. C’est de cela dont nous faisons mémoire. C’est pour cela que nous voulons rendre grâce.

Homélie

- Is 5, 1-7 ; Ps 79 ; Ph 4, 6-9 ; Mt 21, 33-43

Frères et Sœurs,

Les chapitres de l’évangile de saint Matthieu que nous sommes invités à entendre et à méditer au cours de ces dimanches qui nous préparent à la fin de l’année liturgique, orientent notre regard vers la fin des temps, vers le retour du Christ, vers le jugement que le maître de la vigne va porter sur ceux à qui il a confié cette vigne. Nous pourrions entendre ces paroles comme une menace si elles n’étaient en même temps exprimées avec l’intention explicite et formelle de nous appeler à réagir. Et réagir dans notre relation avec Dieu, cela veut dire se convertir, changer notre manière de vivre, devenir capables, mieux capables de porter de bons fruits, de reconnaître celui qui est le maître de la vigne et de lui apporter les fruits des dons qu’il nous a faits.

Cette espérance - que le Christ annonce en confrontant ses auditeurs à l’épreuve radicale du jugement sur leur vie -, nous est proposée aujourd’hui à nous. C’est nous qui sommes invités, en entendant le prophète Isaïe, à prendre conscience des soins minutieux et persévérants avec lesquels Dieu traite l’humanité. En effet, ce que le prophète Isaïe dit à propos du peuple élu s’étend - comme nous le savons par la vocation universelle de la mission d’Israël -, à l’humanité entière. Et si nous sommes invités, comme nous le faisons chaque année au cours de la Vigile pascale, à reprendre conscience de l’acte créateur par lequel Dieu engage l’histoire humaine, nous sommes invités aussi à reprendre conscience des soins permanents dont il entoure l’humanité. Mais nous le savons, cette prise de conscience suppose que nous entrions, non pas dans une lecture simplement historique des événements qui surviennent mais dans une lecture croyante, car évidemment, selon la logique que nous connaissons bien, les informations, les nouvelles, les relations qui nous sont communiquées sur les événements du monde sont plus considérées comme une accumulation de malheurs et d’épreuves.

Oui, l’humanité est soumise à une longue épreuve historique à travers les siècles : épreuves de la nature, épreuves de la violence, épreuves de la guerre, épreuves de la misère, épreuves de la maladie… Toutes ces épreuves sont envoyées indifféremment sur tous les hommes, et nous comprenons que beaucoup d’entre eux réagissent en doutant qu’il existe un sens à la vie humaine, et que ce sens soit une promesse. C’est la particularité du regard de la foi porté sur l’histoire, de ne pas se laisser obnubiler ou asphyxier par les malheurs des temps, mais de devenir capable de déchiffrer, à travers les épisodes de l’histoire humaine ou de chacune de nos existences, comment l’amour de Dieu est fidèle à sa promesse, et comment l’amour de Dieu accomplit ce qu’il a promis et ce qu’il dit. Ce regard de la foi n’est pas un regard spontané et habituel. C’est un regard construit et orienté par notre certitude que le maître de la vigne est celui qui conduit l’histoire des hommes et qui nous invite à découvrir sa présence, son action, son amour, à travers tous les événements.

Il est évident que la mort est pour nous l’épreuve radicale. Elle nous frappe tous également, à tout moment, soit au terme de notre vie, soit à ce que nous considérons comme prématuré par rapport au terme, - comme c’était le cas pour le Père Gabriel -, soit par des accidents, soit par des événements imprévisibles auxquels nous sommes soumis. Cette épreuve de la mort, nous ne pouvons pas la vider de sa force de percussion, nous ne pouvons pas l’évacuer, nous ne pouvons pas la dénier, nous ne pouvons pas la rejeter comme si les croyants étaient épargnés par les réactions humaines qui apparaissent inévitablement au moment de la mort. Ce qui caractérise le chrétien, ce n’est ni qu’il échappe aux épreuves, ni qu’il est insensible aux épreuves qui le frappent, ni qu’il est aveugle et sourd aux plaintes de ceux qui l’entourent. Ce qui caractérise le chrétien, c’est qu’il met en œuvre devant ces événements, devant leurs conséquences, devant les effets intérieurs qu’il en éprouve, un regard et une certitude alimentés par la certitude que Dieu n’abandonne jamais son peuple et qu’il n’abandonne jamais l’humanité.

La parabole de la vigne fait apparaître la répétition de l’envoi de nouveaux serviteurs pour renouveler de génération en génération l’appel à un acte de foi. En effet, ce que le maître demande n’est pas une imposition injuste, c’est simplement une invitation à reconnaître qui est le maître de l’histoire. Ce n’est ni le vigneron, ni le serviteur, ni celui qui fait le travail quotidien qui maîtrise l’histoire des hommes, mais c’est Dieu lui-même. En réclamant son dû, il ne fait que nous confronter à cette réalité. Croire que Dieu aime l’humanité, cela veut dire reconnaître d’où nous viennent les fruits que nous recueillons. C’est reconnaître que génération après génération, il répand ses dons sur les hommes, et il appelle les hommes à reconnaître les dons qu’il leur fait.

Nous savons bien par notre expérience personnelle, comme par l’expérience collective de l’Église, que nous pouvons être tentés de nous approprier ces dons. On pourrait dire, en caricaturant à peine, que nous pourrions être tentés de faire une Église même si Dieu n’existait pas ! Elle pourrait être une organisation de spiritualité, moderne ou ancienne, ésotérique ou familière, elle pourrait être simplement un consortium humanitaire que nous fabriquerions par nous-mêmes. Si nous sommes invités, semaine après semaine, à nous rassembler pour célébrer la mort et la résurrection du Christ, c’est précisément pour inscrire dans le rythme ordinaire de notre vie la question de l’origine des dons que nous recevons. Aujourd’hui, vous qui êtes rassemblés ici comme tant d’autres chrétiens à travers Paris et à travers le monde, vous vous appuyez sur ces dons, vous les avez reçus, vous en avez tiré parti, vous en avez tiré profit pour votre propre vie. La question à laquelle vous êtes confrontés dimanche après dimanche, c’est de rendre grâce, c’est-à-dire reconnaître que ce qui porte du fruit dans notre vie, ce n’est pas notre ingéniosité, notre vertu ou nos mérites, c’est cette miséricorde active de Dieu qui accompagne son peuple et l’humanité entière génération après génération.

Ainsi frères et sœurs, l’événement que nous célébrons et qui nous rassemble aujourd’hui est une nouvelle invitation à nous interroger sur les fruits que nous produisons. Que faisons-nous des dons que nous avons reçus ? Comment percevons-nous l’appel de Dieu à lui rendre grâce ? C’est-à-dire à reconnaître que c’est lui qui est le propriétaire, et non pas nous !

Que le Seigneur, comme saint Paul nous y invite dans l’Epître aux Philippiens, nous donne « de prier en toute circonstance, de supplier tout en rendant grâce pour faire connaître à Dieu nos demandes » (Ph 4,6), alors nous connaîtrons vraiment la paix de Dieu qui dépasse tout ce qui se peut concevoir, enfin nous serons plongés dans la paix que Dieu mettra en nous.

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.

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