Orthodoxes-catholiques : traduction complète du document de Chieti (2016)

Voici la traduction en français du document
« Pendant tout le premier millénaire, l’Église en Orient et en Occident veilla à entretenir la foi des apôtres, à assurer la succession apostolique des évêques, à développer des structures de synodalité liées indissociablement à la primauté, et elle entendait l’autorité comme un service (diakonía) d’amour. Bien que l’unité entre l’Orient et l’Occident fut parfois compliquée, les évêques d’un côté comme de l’autre avaient conscience d’appartenir à Église « une ».
Cet héritage commun de principes théologiques, de dispositions canoniques et de pratiques liturgiques du premier millénaire représente un point de référence nécessaire et une puissante source d’inspiration pour les catholiques comme pour les orthodoxes, tandis qu’ils cherchent à panser les plaies de leur division, en ce début du troisième millénaire. Sur la base de cet héritage commun, tous les deux doivent voir comment la primauté, la synodalité et l’interrelation qui existent entre eux peuvent être pris en compte et exercés aujourd’hui et à l’avenir. »

Le document final adopté et signé au terme de la 14ème rencontre des membres de la Commission mixte internationale pour le dialogue théologique entre catholiques et orthodoxes qui a eu lieu du 16 au 21 septembre 2016 à Francavilla al Mare (Chieti), Italie, son titre complet est : « Synodalité et primauté au premier millénaire. Vers une compréhension de la synodalité et de la primauté dans la vie de l’Église ». Cette question a joué un rôle important dans la division entre orthodoxes et catholiques.

Voici notre traduction en français de ce document (ZENIT, Océane Le Gall).
« Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons à vous aussi, pour que, vous aussi, vous soyez en communion avec nous. Or nous sommes, nous aussi, en communion avec le Père et avec son Fils, Jésus Christ. Et nous écrivons cela, afin que notre joie soit parfaite. » (1 Jean, 1, 3-4).

1. La communion ecclésiale naît directement de l’Incarnation du Verbe éternel de Dieu, selon la bienveillance (eudokía) du Père, par le Saint Esprit. Le Christ, venu sur terre, a fondé l’Église comme son corps (cf. 1 Corinthiens, 12, 12-27). L’unité qui lie les personnes de la Trinité entre elles se reflète dans la communion (koinônía) des membres de l’Église entre eux. Ainsi, comme l’affirme saint Maxime le Confesseur, l’Église est une éikôn de la très Sainte Trinité. Pendant la Cène, Jésus Christ a prié le Père : « Père saint, garde-les unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes » (Jean, 17, 11). Cette unité trinitaire se manifeste dans la sainte Eucharistie, là où l’Église prie Dieu le Père par Jésus Christ dans l’Esprit Saint.

2. Dès ses débuts, il existait une Église « une » comme tant d’Églises locales. La communion (koinônía) de l’Esprit Saint (cf. 2 Corinthiens, 13, 13) était vécue au sein de chaque Église locale mais également dans leurs relations entre elles comme unité dans la diversité. Guidée par l’Esprit (cf. Jean 16, 13), l’Église développa des modèles qui différaient dans leur organisation et au plan pratique, conformément à sa nature de « peuple qui fonde son unité dans l’unité du Père, du Fils et du Saint Esprit ».

3. La synodalité est une qualité fondamentale de l’Église dans son ensemble. Comme l’a dit saint Jean Chrysostome : L’« Église » qui désigne une assemblée [sýstema] est synonyme de synode [sýnodos] ». L’expression vient du mot « concile » (sýnodos en grec, concilium en latin), lequel désigne avant tout une assemblée d’évêques, guidée par l’Esprit Saint, pour la délibération et l’action communes dans le soin de l’Église. Au sens large, celle-ci renvoie à la participation active de tous les fidèles à la vie et à la mission de l’Église.

4. Le mot « primauté » renvoie à une situation de « premier rang » (primus, prôtos). Dans l’Église, la primauté revient à son Chef, Jésus Christ, « le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté [protéuon] » (Colossiens, 1, 18). La tradition chrétienne montre clairement que, dans le cadre de la vie synodale de l’Église à divers niveaux, un évêque est reconnu comme étant le « premier ». Jésus Christ associe cette « première » place à un service (diakonía) : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous » (Marc, 9, 35).

5. Au second millénaire, cette communion s’est brisée entre l’Orient et l’Occident. Beaucoup d’efforts ont été déployées pour la rétablir entre catholiques et orthodoxes, mais sans succès. La Commission mixte internationale pour le dialogue théologique entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe, dans un travail constant visant surmonter les divergences théologiques, a examiné ce rapport entre synodalité et primauté dans la vie de l’Église. Les différentes compréhensions de cette réalité ont joué un rôle important dans la division entre orthodoxes et catholiques. Il est donc essentiel que nous arrivions à une compréhension commune des faits, qui sont liés entre eux, complémentaires et inséparables.

6. Pour arriver à cette compréhension commune de la primauté et de la synodalité, il nous faut relire l’histoire. Dieu se révèle dans l’histoire. Il est particulièrement important de faire ensemble une lecture théologique de l’histoire liturgique de l’Église, de la spiritualité, des institutions et des canons, qui ont toujours une dimension théologique.

7. L’histoire de l’Église au premier millénaire est fondamentale. À part quelque fracture momentanée, les chrétiens d’Orient et d’Occident vivaient en communion et c’est dans ce contexte que les structures essentielles de l’Église furent créées. Les liens entre primauté et synodalité prirent différentes formes, offrant aux orthodoxes et aux catholiques des pistes fondamentales qui permettent de progresser aujourd’hui vers un rétablissement de la pleine communion.

L’Église locale
8. L’Église une, sainte, catholique et apostolique dont Jésus Christ est le chef, est présente aujourd’hui dans la synaxe eucharistique d’une Église locale sous son évêque. C’est lui qui préside (proestós). Dans la synaxe liturgique, l’évêque rend visible la présence de Jésus Christ. Dans l’Église locale (c’est-à-dire dans le diocèse), tous les fidèles et le clergé, sous l’unique évêque, sont unis entre eux en Jésus Christ et sont en communion avec lui dans tous les aspects de la vie de l’Église, spécialement dans la célébration de l’Eucharistie. Comme l’enseignait saint Ignace d’Antioche, « partout où paraît l’évêque, que là aussi soit la communauté, de même que partout où est le Christ Jésus, là est l’Église catholique [katholikè ekklesía] ». Chaque Église locale célèbre en communion avec toutes les autres locales qui professent la vraie foi et célèbrent la même Eucharistie. Quand un prêtre préside l’Eucharistie, l’évêque local est toujours cité en signe d’unité. Dans l’Eucharistie, le proestós et la communauté sont interdépendants : la communauté ne peut célébrer l’Eucharistie sans un proestós, et le proestós, à son tour, doit célébrer avec une communauté.

9. Ces relations réciproques entre le proestós ou l’évêque et la communauté font partie intégrante de la vie de l’Église locale. Avec le clergé qui collabore à son ministère, l’évêque local agit au milieu des fidèles, qui forment le troupeau du Christ, comme garant et serviteur de l’unité. En tant que successeur des apôtres, il exerce sa mission comme un service et un engagement d’amour, en veillant sur sa communauté et en la guidant, tel un chef, vers une unité de plus en plus profonde avec le Christ dans la vérité, cherchant à conserver la foi des apôtres à travers la prédication de l’Évangile et la célébration des sacrements.

10. Et puisque l’évêque est le chef de son Église locale, il représente son Église face aux autres Églises locales et dans la communion de toutes les Églises. De la même façon, il rend visible cette communion dans son Église. Ceci est un principe fondamental de la synodalité.

La communion régionale des Églises
11. Il existe une abondance de preuves que les évêques, aux débuts de l’Église, étaient conscients d’avoir une responsabilité commune envers l’Église dans son ensemble. Comme l’a dit saint Cyprien, « l’épiscopat est un tout, qui s’étend au loin dans une multitude harmonieuse de tant d’évêques ». Ces liens d’unité figuraient dans les dispositions suivantes : trois évêques au moins participent à l’ordination (cheirotonía) d’un nouvel évêque ; ils apparaissaient clairement aussi lors des multiples rencontres d’évêques en conciles ou synodes, quand il y a discussion sur des questions communes de doctrine (dógma, didaskalía) ou de mise en pratique, et dans leurs fréquents échanges de lettres ou visites.

12. Déjà, au cours des quatre premiers siècles, se formèrent divers regroupements de diocèses en régions particulières. Le prôtos, premier des évêques de la région, était l’évêque du premier siège, la métropole, et sa charge métropolitaine était toujours liée à son siège. Les conciles œcuméniques attribuèrent certaines prérogatives (presbéia, pronomía, díkaia) au métropolite, toujours dans le cadre de la synodalité. Ainsi, le premier concile œcuménique (Nicée, 325), tout en demandant à tous les évêques d’une province leur participation ou leur consentement écrit à une élection et consécration épiscopale — acte synodal par excellence —, attribuait au métropolite la validation (kýros) de l’élection d’un nouvel évêque. Le quatrième concile œcuménique (Chalcédoine, 451) réitéra de nouveau les droits (díkaia) du métropolite — insistant sur le fait que cette charge devait être ecclésiale et non politique — comme le septième concile œcuménique (Nicée II, 787).

13. Le Canon apostolique 34 propose une description canonique de la corrélation entre le prôtos et les autres évêques de chaque région [éthnos] : « Les évêques de chaque nation doivent reconnaître leur primat [prôtos], et le considérer comme chef [kephalè] ; ne rien faire qui dépasse son pouvoir sans son avis [gnómè] ; et que chacun ne s’occupe que de ce qui regarde son diocèse [paroikía] et les campagnes dépendant de son diocèse. Mais, lui aussi, le primat [prôtos], qu’il ne fasse rien sans l’avis de tous ; car la concorde règnera ainsi seront glorifiés le Père et le Fils et le Saint Esprit ».

14. L’institution de la métropole est une forme de communion régionale entre les Églises locales. D’autres formes se développeront par la suite : ainsi, les patriarcats comprenant plusieurs métropoles. Tant le métropolite que le patriarche étaient des évêques diocésains dotés de pleins pouvoirs dans leur diocèse. Mais pour des questions liées à leurs métropoles respectives, ils devaient agir en accord avec les autres évêques. Cette façon d’agir est à la racine des institutions synodales au sens strict du terme, comme le synode régional des évêques. Ces synodes étaient convoqués et présidés par le métropolite ou par le patriarche. Lui et les autres évêques agissaient en se complétant mutuellement et ils étaient tous responsables devant le synode.

L’Église au sens universel
15. Entre le quatrième et le cinquième siècle, l’ordre (táxis) des cinq sièges patriarcaux commence à être reconnu. Cet ordre était fondé sur les conciles œcuméniques et dicté par eux, donnant au siège de Rome la première place, c’est-à-dire un rôle de primauté d’honneur (presbéia tès timès), devant Constantinople, puis Alexandrie, Antioche et Jérusalem, selon l’ordre établi par la tradition canonique.
16. En Occident, la primauté du siège de Rome fut comprise, surtout à partir du IVème siècle, par référence au rôle de Pierre parmi les apôtres. La primauté de l’évêque de Rome sur les autres évêques fut peu à peu interprétée comme une prérogative qui lui revenait dans la mesure où il était le successeur de Pierre, premier de tous les apôtres. Cette compréhension ne fut pas adoptée en Orient, qui avait sur ce point une autre interprétation que celle des Écritures et des Pères. Notre dialogue pourra un jour revenir sur cette question.

17. Quand un nouveau patriarche était élu dans un des cinq sièges de la táxis, la coutume voulait qu’une lettre fût envoyée à tous les autres patriarches pour annoncer son élection, en y incluant une profession de foi. Ces « lettres de communion » étaient l’expression des liens canoniques profonds qui unissaient les patriarches. En incluant le nom du nouveau patriarche et en le mettant à sa juste place dans les dytiques de leurs églises, lus durant la liturgie, les autres patriarches reconnaissaient son élection. La táxis des patriarcats trouvait sa plus haute expression dans la célébration de la sainte Eucharistie. À chaque fois que deux ou plusieurs patriarches se réunissaient pour célébrer l’Eucharistie, ils se plaçaient selon la táxis. Cette pratique reflétait la nature eucharistique de leur communion.

18. Dès le premier concile œcuménique (Nicée, 325), les questions concernant la foi et l’ordre canonique dans l’Église furent discutées et furent tranchées par les conciles œcuméniques. Même si l’évêque de Rome ne participait personnellement à aucun de ces conciles, il envoyait à chaque fois un représentant ou approuvait les conclusions conciliaires post factum. Sur les critères devant déterminer un concile œcuménique, la compréhension de l’Église se développa au cours du premier millénaire. Par exemple, poussé par des circonstances historiques, le septième concile œcuménique (Nicée II, 787) fit une description détaillée des critères tels qu’ils étaient compris à l’époque : la concorde (symphonía) des chefs des Églises, la coopération (synérgheia) de l’évêque de Rome et l’accord des autres patriarches (symphronúntes). Un concile œcuménique doit avoir son propre numéro dans la séquence des conciles œcuméniques et son enseignement doit être en accord avec celui des conciles précédents. La prise en compte de l’Église dans son ensemble a toujours été le dernier critère du caractère œcuménique d’un concile.

19. Au fil des siècles, tant d’appels ont été lancés à l’évêque de Rome, de l’Orient aussi, sur des questions disciplinaires, comme la déposition d’un évêque. Le synode de Sardique (343) tenta d’établir des règles de procédure. Sardique fut pris en considération au concile in Trullo (692), le 15ème. Les canons de Sardique établissaient qu’un évêque qui avait été condamné pouvait faire appel à l’évêque de Rome et que ce dernier, s’il le jugeait bon, pouvait ordonner un nouveau processus, que les évêques devaient conduire dans la province limitrophe à celle de l’évêque en question. Des rappels disciplinaires furent également envoyés au siège de Constantinople et à d’autres sièges. Ces rappels furent toujours traités de manière synodique. Les appels à l’évêque de Rome par l’Orient exprimaient la communion de l’Église, mais l’évêque de Rome n’exerçait pas d’autorité canonique sur les Églises d’Orient.

Conclusion
20. Pendant tout le premier millénaire, l’Église en Orient et en Occident veilla à entretenir la foi des apôtres, à assurer la succession apostolique des évêques, à développer des structures de synodalité liées indissociablement à la primauté, et elle entendait l’autorité comme un service (diakonía) d’amour. Bien que l’unité entre l’Orient et l’Occident fut parfois compliquée, les évêques d’un côté comme de l’autre avaient conscience d’appartenir à Église « une ».

21. Cet héritage commun de principes théologiques, de dispositions canoniques et de pratiques liturgiques du premier millénaire représente un point de référence nécessaire et une puissante source d’inspiration pour les catholiques comme pour les orthodoxes, tandis qu’ils cherchent à panser les plaies de leur division, en ce début du troisième millénaire. Sur la base de cet héritage commun, tous les deux doivent voir comment la primauté, la synodalité et l’interrelation qui existent entre eux peuvent être pris en compte et exercés aujourd’hui et à l’avenir.
© Traduction de ZENIT, Océane Le Gall

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