Pourquoi un concile panorthodoxe et pourquoi une si longue attente ? Juillet 2016

Pour mieux comprendre cet événement, et son importance pour l’orthodoxie et aussi pour le monde chrétien.

Incertitude

À l’heure où nous écrivons ces lignes, la tenue du concile est encore incertaine, à cause de certaines Églises qui manifestent des exigences de dernière minute alors qu’elles étaient déjà engagées dans le processus conciliaire. Il est clair que certains, dans ces Églises, ne veulent pas du concile, soit parce qu’ils sont en désaccord avec les textes qui seront proposés, sur l’œcuménisme notamment, soit pour des difficultés diplomatiques avec telle autre Église orthodoxe. Souhaitons donc que ce concile ait lieu pour l’orthodoxie et pour le bien de tous les chrétiens. L’absence d’une seule des quatorze Églises aurait pour conséquence que les textes laborieusement préparés ne pourraient être promulgués et que le concile ne pourrait plus se prévaloir de son caractère « panorthodoxe ». Mais disons que, même s’il ne devait pas rassembler tous les orthodoxes, voire s’il devait être reporté, l’exigence de sa tenue n’en continuerait pas moins de s’imposer à toutes les Églises orthodoxes.

L’autocéphalie et la conciliarité

L’Église orthodoxe se comprend comme une communion d’Églises locales, où chacune se gouverne selon les principes de l’autocéphalie et de la conciliarité (l’évêque et son synode composé des évêques de sa juridiction, des prêtres et des laïcs). L’Église orthodoxe aime à se définir comme une communion d’Églises sœurs. Celles-ci ont une structure hiérarchique épiscopale et se gouvernent selon le principe de la conciliarité, du niveau provincial au niveau diocésain. À l’époque moderne, cette conciliarité n’avait jamais pu s’exercer à son niveau le plus élevé.

Les circonstances historiques ont été un obstacle au développement des Églises orthodoxes aux XIXe et XXe siècles

La disparition de l’Empire ottoman et la Révolution bolchévique de 1918 ont empêché le christianisme orthodoxe de se regrouper et de répondre aux défis du monde moderne. Le déclin et la chute de l’Empire ottoman ont favorisé le fractionnement de l’orthodoxie par l’accession à l’autocéphalie de plusieurs Églises : Grèce (déclaration unilatérale d’autocéphalie en 1833, reconnue en 1852), Serbie (autocéphalie accordée en 1879), Roumanie (autocéphalie accordée en 1885, dignité patriarcale octroyée en 1925), etc. Ces mouvements vers l’autocéphalie traduisaient la volonté de s’émanciper du patriarcat œcuménique de Constantinople, lié au pouvoir ottoman, dont ces Églises dépendaient auparavant. Dans sa quête de renouveau, l’Église russe s’affranchit de la tutelle de l’État, quand celui-ci devint une monarchie constitutionnelle en1905, mais elle subit rapidement des persécutions, son élan réformateur émanant du concile de Moscou en 1917-1918 fut stoppé et elle devint isolée du reste du monde.

Les Églises orthodoxes ont-elles déjà eu l’occasion de se rassembler ?

Si le concile est le mode de gouvernement suprême dans l’Église, il se situe rarement au niveau universel. L’Église catholique, pour sa part, n’a tenu que deux fois depuis le Concile de Trente (1545-1563) des conciles universels : Vatican I en 1870 et Vatican II en 1963-1965.
Au-delà des conciles œcuméniques reconnus par les catholiques et les orthodoxes, il faut signaler la participation orthodoxe au concile de Florence et le refus général de l’union dans l’orthodoxie grecque comme dans la jeune orthodoxie russe. Après, les Églises orthodoxes ont pu se concerter entre elles en certaines occasions. Ainsi, les patriarches d’Orient (Constantinople, Alexandrie, Antioche), réunis autour du patriarche œcuménique, se concertèrent et répondirent en mai 1848, dans une Lettre encyclique des patriarches d’Orient, au pape Pie IX qui les invitait à « réintégrer » l’Église catholique, invitation que le pape réitéra en 1867, en vue du prochain concile du Vatican (Vatican I de 1870). La concertation et la réunion des évêques ne sont donc pas une nouveauté absolue dans l’orthodoxie. Ce droit de réunion était encadré à la manière du régime concordataire français napoléonien, dans l’Église orthodoxe impériale russe, par le Saint Synode, et dans l’Église grecque, par les institutions de l’Empire ottoman. La montée des nationalités au XIXe siècle a provoqué le recentrage des Églises devenues nationales sur leurs destinées internes.

Concile œcuménique à caractère exceptionnel et conciliarité ordinaire

Dans une Église autocéphale orthodoxe, le mode de gouvernement conciliaire ordinaire (encore appelé synodal) se fait un peu à la manière de ce qui se pratique dans le cadre de nos conférences des évêques. Cette conciliarité ordinaire doit se vivre du niveau paroissial jusqu’au sommet hiérarchique de l’éparchie (diocèse), de la province et du gouvernement suprême de l’Église autocéphale.
Un concile général, qui réunit plusieurs Églises autocéphales orthodoxes, à la manière du Concile Vatican II, est exceptionnel. Comme il n’y a plus d’Empereur byzantin depuis la chute de Constantinople en 1453, le patriarche œcuménique peut seul le convoquer. Ce concile général ne peut pas prendre l’appellation d’œcuménique car les Églises orthodoxes ne sont pas en pleine communion avec le Siège apostolique de Rome. De leur côté, les Églises orthodoxes considèrent que Rome a rompu la communion en 1054, rupture consommée par le sac de Constantinople par les croisés en 1204 et par l’installation d’évêques latins en Orient. Le plérôme des cinq patriarcats ou pentarchie de l’Église antique (Rome, Constantinople, Antioche, Alexandrie, Jérusalem) ne peut être rassemblé.

Le lent chemin vers un concile panorthodoxe

Le patriarche Athénagoras de Constantinople (1886-1972), fervent apôtre de l’unité des chrétiens, comme le démontre, entre autres, son amitié avec le pape Paul VI, a contribué à la fondation du Centre orthodoxe du Patriarcat de Constantinople à Chambésy, en Suisse, dans le but de faciliter les conditions du dialogue déjà ancien avec le Conseil œcuménique des Églises et, surtout, de préparer la tenue du concile dont il a fait la promotion dès 1951. Lors de la conférence de Rhodes, en 1961, les quatorze Églises autocéphales se mettent d’accord sur le programme des sujets à aborder, et le Centre de Chambésy est inauguré en 1976.

Les conférences préconciliaires

Les conférences préconciliaires s’y succèdent et se mettent d’accord sur une dizaine de sujets répartis en trois domaines : les relations intra-orthodoxes, les relations des orthodoxes avec les autres chrétiens, l’Église orthodoxe et le monde contemporain. Dans ces domaines, certains sujets sont particulièrement délicats : la réforme du calendrier liturgique et donc la détermination de la fête de Pâques, le lien hiérarchique des diasporas orthodoxes, l’accession des Églises à l’autocéphalie (c’est-à-dire à la capacité de se gouverner par elles-mêmes).

La dernière ligne droite

Pour la Pentecôte 2016, le 19 juin selon le calendrier Julien, le Grand et Saint concile panorthodoxe qui se réunit en Crète du 18 au 27 juin abordera donc six thèmes sur les dix prévus au cours des conférences préconciliaires :
1. La mission de l’Église orthodoxe dans le monde contemporain,
2. La diaspora orthodoxe,
3. L’autonomie et la manière de la proclamer (finalement non votées en janvier dernier),
4. Le sacrement de mariage et ses empêchements,
5. L’importance du jeûne et son importance aujourd’hui,
6. Les relations de l’Église orthodoxe avec le reste du monde chrétien.

Chacun de ces thèmes a fait l’objet de documents qui expriment un consensus préalable, ce qui explique que tous les thèmes envisagés n’aient pu être retenus.

L’organisation du concile

Le lieu
Il devait se tenir au siège du patriarcat œcuménique à Istambul, auPhanar, mais les relations tendues entre la Russie et la Turquie, à cause de la guerre en Syrie, ont rendu ce lieu impossible. C’est donc l’Église orthodoxe de Crète, autonome mais dépendante du Siège de Constantinople et non de l’archevêque-primat d’Athènes, qui accueillera le concile à l’Académie orthodoxe de Kolymbari, près de La Canée.

Les participants
Le concile conduit ses travaux sous la présidence d’un secrétariat composé de quatorze évêques appartenant à chacune des Églises orthodoxes, auquel se joint le secrétaire du patriarcat œcuménique. Chaque évêque peut avoir deux conseillers.
L’assemblée du concile est constituée de quatorze délégations, comprenant chacune le même nombre de participants, quelle que soit l’importance numérique de l’Église en question. Chaque Église orthodoxe a pu désigner une délégation de vingt-quatre évêques, la délégation pouvant être accompagnée de conseillers (prêtres, moines ou laïcs) en nombre limité.
Les observateurs catholiques, protestants et d’autres confessions chrétiennes seront présents au début et à la fin, lors des séances solennelles.

Le mode de travail
Les langues de travail sont le grec, le russe, le français, l’anglais et l’arabe. Il y a deux types de réunions de travail : les séances plénières et les commissions. Les séances plénières et les commissions se tiendront à huis-clos. Seuls les évêques ont le droit de voter. Les interventions ne peuvent porter que sur les sujets présentés en séance, le hors sujet est expressément interdit.
Le règlement du concile, approuvé lors de l’assemblée préconciliaire de Chambésy en janvier 2015, précise que « ne peuvent être introduits pour être débattus dans le Concile des textes non approuvés à l’unanimité par les Conférences panorthodoxes préconciliaires et les Synaxes (réunions) des Primats ou de nouveaux thèmes, hormis le Message final du Concile, dont le projet doit être préparé par un Comité spécial une semaine avant sa convocation avec l’approbation des Primats ».
L’article 11 du règlement stipule que les textes préconciliaires déjà votés à l’unanimité qui seront présentés au concile ne peuvent être modifiés qu’à la marge et avec l’accord unanime des quatorze Églises (et non de la majorité des participants). Les votes se font Église par Église. Les textes ne sont donc pas des documents de travail : ils sont en fait soumis au concile pour ratification.

Conclusion

Il est clair que les Églises orthodoxes veulent ainsi éviter les schismes et se laisser du temps pour aborder les questions sensibles. La réforme du calcul de la date de Pâques sur la base du calendrier moderne, qui touche la sensibilité des fidèles, en est un exemple. La question de l’autonomie et de la manière de la proclamer, c’est-à-dire le mode d’accession d’une Église à l’autocéphalie, qui a des implications politiques, en est un autre exemple. La recherche de l’unanimité pour chaque sujet explique la longue gestation de ce concile et le fait que tous les thèmes envisagés ne seront pas traités. Mais la tenue effective de ce premier concile orthodoxe de l’époque moderne permettra que se tiennent à l’avenir d’autres conciles aux objectifs plus ambitieux.
Père Jérôme Bascoul, vicaire épiscopal pour l’unité des chrétiens

Éditorial

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