Quand la crèche nous ravit

« Une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière, et lancé vers l’avant, je cours vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus » (Philippiens 3, 13-14). La réflexion qui suit part de l’actualité œcuménique récente : la consécration de la cathédrale russe du patriarcat de Moscou à Paris, la commémoration des 500 ans de la Réforme et la mémoire des récents martyrs d’Égypte. Nous y explorons les conditions nécessaires pour que l’Église puisant à la source de la Révélation, qui la fait vivre, donne au monde « les fleuves d’eau vive ». Ces conditions concernent des relations entre Église et État, la visibilité institutionnelle de l’Église dans nos sociétés sécularisées, l’adaptation du message chrétien pour qu’il rejoigne les préoccupations ultimes de nos contemporains. Puisse cette année 2017 nous trouver fermes dans la foi et unis dans le témoignage commun.

La crèche quand elle est exposée sur la place publique est-elle une violence faite aux consciences, où un élément purement folklorique ? Voici un extrait de la décision du Conseil d’Etat du 9 novembre 2016 sur la disposition des crèches dans l’espace public « Une crèche de Noël est une représentation susceptible de revêtir une pluralité de significations. Il s’agit en effet d’une scène qui fait partie de l’iconographie chrétienne et qui, par-là, présente un caractère religieux. Mais il s’agit aussi d’un élément faisant partie des décorations et illustrations qui accompagnent traditionnellement, sans signification religieuse particulière, les fêtes de fin d’année. Eu égard à cette pluralité de significations, l’installation d’une crèche de Noël, à titre temporaire, à l’initiative d’une personne publique, dans un emplacement public, n’est légalement possible que lorsqu’elle présente un caractère culturel, artistique ou festif, sans exprimer la reconnaissance d’un culte ou marquer une préférence religieuse. Pour porter cette dernière appréciation, il y a lieu de tenir compte non seulement du contexte, qui doit être dépourvu de tout élément de prosélytisme, des conditions particulières de cette installation, de l’existence ou de l’absence d’usages locaux, mais aussi du lieu de cette installation. A cet égard, la situation est différente, selon qu’il s’agit d’un bâtiment public, siège d’une collectivité publique ou d’un service public, ou d’un autre emplacement public. » La décision du Conseil d’Etat reconnaît la possibilité de disposer des crèches dans l’espace public mais non dans des bâtiments publics, ce qui est une situation parfaitement conforme à l’évangile de saint Luc : « il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune… ».

Se faire une place au soleil de Paris
C’est dans une relative discrétion que le patriarche Cyrille de Moscou, est venu consacrer la nouvelle église de la sainte Trinité, qui servira de cathédrale à la communauté russe de cette juridiction. Jusqu’à présent c’était un modeste rez-de-chaussée d’immeuble dans le quinzième arrondissement, qui abrite la paroisse des trois saints docteurs, magnifiquement ornées cependant, qui assurait cette fonction. L’Eglise orthodoxe russe du patriarcat de Moscou gagne donc en visibilité, avec ses cinq bulbes qui couronnent le prestigieux bâtiment du centre culturel russe installé quai Branly. Beaucoup se posent la question de la nécessité d’un tel monument et de sa signification dans le paysage orthodoxe français. Concernant le paysage la cathédrale de la sainte Trinité contribue à renforcer l’image de Paris comme « terre sainte » avec la proximité de l’Eglise Américaine, de la cathédrale épiscopalienne, de la cathédrale grecque Saint Etienne du patriarcat de Constantinople, de la cathédrale arménienne Apostolique et de saint Pierre de Chaillot qui sont dans son environnement immédiat. Sur le fond cette visibilité est un signal fort donné par l’Eglise orthodoxe russe qui affirme sa vocation à accueillir en son sein tous les fidèles orthodoxes russes et au-delà… bien sûr l’Eglise orthodoxe russe n’est pas une Eglise d’Etat au sens ou en Russie, le clergé n’est pas rémunéré par l’Etat et que les constructions d’églises ne sont pas décidées par l’équivalent du ministère de l’équipement. Il y a cependant des intérêts communs entre l’Eglise et l’Etat russe, comme celui du prestige sur la scène international et du soutien politique qui font que les deux institutions jouent un jeu dangereux, surtout pour l’Eglise russe de se faire instrumentaliser au profit de la politique de l’Etat russe et de compromettre à long terme sa crédibilité. Ce risque n’est pas propre à l’Eglise russe, nous l’avons connu dans l’Eglise de France sous l’ancien régime puis sous le régime concordataire.

La sécularisation
Le monde est saturé de religieux, même si nos sociétés occidentales avaient voulu contribuer à le désenchanter. La plasticité d’un symbole fait que chacun peut y voir ce qu’il veut, concernant la crèche on peut y voir l’affirmation de l’incarnation du Verbe où la célébration de la famille, de l’enfance et de la maternité. Notre société est dite sécularisée ce qui signifie que le religieux est réinterprété, décléricalisé, mais contrairement aux analyses anciennes il n’a nullement disparu. La société a besoin de religieux, que ce soit l’Etat qui a besoin de fonder son autorité sur du sacré ou que ce soit la société qui remplace les significations proprement religieuses des symboles chrétiens par des significations moins connotées. Ainsi la fête de Noël est celle de la famille et de l’enfance, ce qui n’est pas contradictoire avec la signification chrétienne mais fait l’économie de la dimension du salut annoncé en Jésus-Christ. Alors faut-il se battre pour affirmer le message religieux ? Réjouissons-nous que des mairies fassent des crèches, et que les Etats édifient des églises, pourvu que les chrétiens ne cessent pas de rendre leur témoignage à Jésus, car enfin comme Jésus le dit aux envoyés du Précurseur : « allez dire à Jean-Baptiste les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres ». Le Règne de Dieu n’est pas visible, il ne recherche pas de visibilité sociale mais il n’en fait pas moins toutes choses nouvelle. Si visibilité il y a, elle s’articule entre les pôles sacramentel, sapientielle et prophétique : le Royaume s’actualise dans les sacrements, notamment celui de l’eucharistie qui rassemble dans l’unité le peuple de Dieu, il s’épanouie avec cette Sagesse qui vient habiter le cœur des hommes et surgit comme le témoignage prophétique pour la justice.

Du logos et le mythos
Le christianisme antique avait contribué, à la suite de la philosophie grecque à démythologiser les représentations du monde. Les puissances du monde étant ainsi redues au monde physique. Désormais désenchanté, c’est-à-dire ayant évacué le magique et le religieux, la place était faite pour reconnaitre et affirmer l’identification de Dieu au Logos. Le christianisme prend le parti de la rationalité c’est par elle qu’il peut retrouver tout homme, toute culture sur un terrain commun. Bien sûr l’acte de foi requiert de notre part une adhésion de tous nos êtres, car la piété se joint à la raison. Mais l’équilibre semble précaire, de grands penseurs et théologiens protestants en font le constat Friedrich Schleiermacher (1768-1834) et Karl Barth (1886-1968) dans leur manière de confronter la foi chrétienne à la modernité. Le premier dans un célèbre manifeste : De la religion, discours à ceux de ses contempteurs qui sont des esprits cultivés (1799), s’adresse au gens cultivés pour affirmer que la religion chrétienne ne se réduit pas à des énoncées tributaires d’une philosophie dépassée, mais que les doctrines chrétiennes sont des expressions, sans cesse à réactualiser, du sentiment religieux qui habite tout homme qui cherche à répondre aux grandes énigmes de l’existence. C’est donc le point de départ du protestantisme libéral auquel le second viendra réaffirmer sa théologie de la Parole de Dieu, où théologie dialectique, cette Parole de Dieu qui juge et qui interpelle l’homme au cœur même de ses préoccupations. Ces deux figures que Joseph Ratzinger cite pour illustrer les deux options pour éviter au témoignage chrétien de s’évaporer dans le mythe. Le paradoxe de la sécularisation c’est qu’il réinvestie le champ religieux, c’est par exemple la tentation de fonder une religion de la laïcité pour retrouver des perspectives et de la profondeur à la politique. Par rapport à la vérité le mythe produit un gilet de sauvetage existentiel là où la philosophie antique et le christianisme prétendent atteindre le port du salut. Les deux écueils à éviter sont donc le refuge du piétisme et la fuite idéologique pour coller à l’opinion majoritaire.

Du conflit à la communion
Le document réformé catholique qui porte de titre invite à la commémoration commune du 500ème anniversaire de la Réforme. Il est le produit d’un dialogue qui dure depuis cinquante ans. Les résultats ne sont pas anodins puisqu’ils ont permis de voir ce qui dans les causes de séparations avait un caractère théologique et ce qui n’avait aucun lien avec la foi. Dans le champ théologique on a pu aussi identifier et dépasser les oppositions, comme le fit la Déclaration commune sur la justification de 1999. Bien sur cette question n’a pas la même densité existentielle aujourd’hui qu’à l’époque de Luther, et la signature du document par les plus hautes autorités des Eglises catholiques et luthériennes a suscité des réserves. Il reste cependant un jalon indispensable pour les études théologique et son influence se diffusera lentement mais pourra féconder la pensé théologique des générations qui montent. Mais conséquence inattendue de l’union d’Eglise entre Réformés et Luthériens français dans l’eglise Protestante unie de France depuis 2013, les Réformés vont ratifier cette déclaration commune sur la Justification. Ainsi malgré le fait que pour les catholiques le chemin de l’unité passe d’abord par la communion dans la foi et donc dans son expression, avant de parvenir à la communion eucharistique, alors que le monde protestant pour s’unir ; il consent à faire précéder la communion eucharistique avant d’être arrivé à un accord total sur la foi. Reste qu’une large part du monde évangélique n’entre pas dans la dynamique du dialogue interchrétien pour l’unité, même s’il peut exister ici où là des relations fraternelles et même de partage dans le prière entre catholiques et évangéliques. Ce qui paradoxalement rend la proximité plus grande entre certains évangéliques et des catholiques qui se retrouvent pour une large part dans une piété commune, alors que ses mêmes évangéliques seront plus loin des expressions jugées trop libérales, comme par exemple celle de la possibilité de bénédiction de personnes du même sexe, promulgué lors d’un des derniers synode national de l’EPUdF.

L’œcuménisme du sang
Face aux persécutions les chrétiens sont unis dans un œcuménisme du sang, car les terroristes ne font pas différence. L’expression fut reprise par le pape François elle trouve son origine dans les persécutions des premiers siècles, comme celle qui frappa Saint Cyprien de Carthage et le pape Saint Etienne premier qui s’étaient opposés sur la discipline à observer pour réintégrer les pécheurs dans l’Eglise. Le pape a donc actualisé cette notion en novembre 2016, il faisait mémoire des 21 coptes orthodoxes massacrés sur une plage de Lybie en février 2015. Le 18 décembre 2016, une semaine après le massacre des 25 martyrs de l’église saint Pierre et Saint Paul du Caire, le curé de la paroisse copte orthodoxe de Chatenay-Malabry, une des plus importante de la diaspora, invitait ses fidèles et les représentants des autorités civiles et religieuses pour une célébration fervente et familiale avec la participation d’une chorale d’enfants qui chantait : « l’Egypte appartient au Christ ». Nous nous sommes sentis proches, malgré la langue, la dimension nationaliste. Cette communauté ne porte pas immédiatement des préoccupations œcuméniques, car ce qui la préoccupe c’est son existence même, mais le dialogue institutionnel est récent avec les catholiques et il démarre avec les orthodoxes byzantins, mais la situation de diaspora de ses Eglises, les ouvre par nécessité au dialogue, et inaugure ainsi des voies imprévues.

Chrétiens, tous nous appartenons au Christ et le Christ est à Dieu (cf. 1ère Corinthiens 3, 23).

P. Jérôme Bascoul

Éditorial

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