Quelles relations avec l’Église catholique romaine ? Position du Réseau évangélique suisse (RES) – suite

I La nécessité d’une clarification de la question de l’œcuménisme

1.Notre but : Une clarification selon la Bible de la question de l’œcuménisme
2. La division des chrétiens – un abandon de l’héritage de Jésus (Jean 17)
3.La division des chrétiens – un obstacle à la mission et à l’évangélisation
4.La division des chrétiens - un affaiblissement face aux discriminations et à la persécution des minorités chrétiennes dans le monde
5. La division des chrétiens – un scandale pour le monde

II La nécessité d’une nouvelle approche vis-à-vis de l’Église catholique romaine

1. Une ecclésiologie catholique en progrès
2. Convictions communes aux chrétiens évangéliques et catholiques romains malgré les différences persistantes

I. La nécessité d’une clarification de la question de l’œcuménisme

1. Notre but : Une clarification selon la Bible de la question de l’œcuménisme

En tant que chrétiens évangéliques, nous partons de l’idée que les Écritures Saintes témoignent de la vérité révélée en Jésus-Christ avec suffisamment de clarté. Les réformateurs ont sans cesse souligné cette clarté de l’Écriture (claritas scripturae) parce que le message de la Réforme – qui ne se trouvait pas dans la théologie de l’Église de l’époque – découlait de la Bible avec une clarté indiscutable. Ce message, c’est la justification des pécheurs par la grâce du Christ seule et par le seul moyen de la foi (solus Christus, sola gratia, sola fide). C’est aussi cette même clarté de l’Écriture qui doit nous permettre d’avoir un jugement clair sur la question de l’œcuménisme et de la relation avec l’Église catholique romaine.

En ce qui concerne l’œcuménisme, il est à noter que la Bible n’a jamais comme but l’unification des diverses religions existantes mais souligne par contre l’unité de ceux qui croient en Christ (Jean 17,20-23, Ephésiens 4,1-6). Dans ce sens, on comprendra le concept d’œcuménisme (terme qui, dans la Grèce antique d’avant le christianisme, qualifiait le monde habité dans son entièreté) non pas comme un projet d’unification des chrétiens avec les religions mondiales, mais uniquement comme l’unité de ceux qui croient au Christ et de leurs communautés, et qui constituent ensemble l’Église véritable et unique de Jésus-Christ. Ceci correspond aussi à la compréhension du concept d’œcuménisme par l’Église primitive qui, au plus tard lors du Premier Concile de Constantinople (381), décrit : « ce qui, dans l’Église toute entière, est valable et [1] »universel…
Plus récemment, dans le contexte de la création de l’Alliance évangélique mondiale à Londres en 1846, le terme d’œcuménisme émerge à nouveau pour décrire ce mouvement de rassemblement interdénominationnel des chrétiens (évangéliques). [2]

Il faut donc comprendre par l’œcuménisme selon le sens biblique adopté par l’Église primitive déjà, tous les efforts consistant à conserver, développer et approfondir et - si elle est menacée - protéger l’unité de ceux qui croient en Jésus-Christ et de leurs communautés, unité acquise par le Christ et offerte par le Saint Esprit. Ce but, profondément biblique d’un « œcuménisme spirituel » dans le sens d’un effort pour la conservation et la mise en pratique de l’unité donnée par Jésus à son Église, ne peut être que pleinement approuvé par le RES. Il comprend donc le concept d’œcuménisme comme l’effort en faveur de l’unité de tous ceux qui croient à Christ et utilisera ce terme avec cette signification-là dans cette prise de position

2. La division des chrétiens – un abandon de l’héritage de Jésus (Jean 17)
Dans la prière sacerdotale adressée au Père, Jésus a voulu laisser comme héritage « que mes disciples soient un comme nous sommes un, toi en moi et moi en toi » (v 23). Jésus voit donc dans l’unité parfaite entre le Père et lui-même, le modèle sur lequel nous orienter pour ce qui concerne l’unité entre chrétiens – une parfaite unité en vérité et en amour, en connaissance et en volonté, en essence et en action ! Et même, lorsqu’en tant que chrétiens, nous ne pouvons qu’imparfaitement respecter cette norme qu’est l’unité du Père du Fils et de l’Esprit Saint dans notre vie terrestre à cause de notre état de pécheur, nous devons et nous pouvons constater avec regrets que nous nous en sommes terriblement éloignés, vu les nombreuses divisions qui ont marqué notre histoire. Nous ne pouvons que déplorer cet état de séparation des chrétiens, des Églises et des confessions, vu que bien souvent nous ne pouvons même pas nous retrouver autour de la table du Seigneur, que nous nous distinguons par des enseignements différents et que nous sommes parfois en concurrence, voir dans une confrontation dénuée de l’amour qui devrait caractériser chacune de nos démarches. Aux divisions extérieures entre les Églises s’ajoutent malheureusement parfois aussi les divisions à l’intérieur des Églises et des communautés.

Que pouvons-nous faire si nous désirons vivre ce que Jésus nous a ordonné, et qui reste encore entièrement valable pour aujourd’hui et pour l’éternité ? Nous ne pouvons certainement pas, en tant que chrétiens évangéliques, ignorer ou mettre de côté ces divisions à l’échelle mondiale, car elles sont le fruit d’une histoire séculaire de divisions, que finalement seul Dieu peut surmonter par la toute-puissance de son Esprit. Se rapprocher de l’unité voulue par Dieu ne sera possible que si nous nous humilions, reconnaissons nos échecs et nous en détournons. Nous ne pouvons pas et nous ne devons pas accepter la situation présente et simplement passer à la suite de l’ordre du jour ! Cette situation de séparation doit nous attrister profondément et nous préparer afin que nous demandions l’œuvre réparatrice de « l’Esprit de vérité » (Jean 15,26 ; 16,13), afin qu’il crée cette unité dans la vérité (Jean 16,3) et l’amour (Jean 13,33) que nous, les humains, sommes incapables de produire sans l’aide de Dieu. Un vrai œcuménisme au sens biblique du terme ne peut avoir lieu que lorsque nous cessons d’essayer de le produire par nos propres moyens et qu’au contraire, nous nous ouvrons par la prière et par notre service à l’œuvre d’unification du Saint Esprit. Nous avons besoin pour cela des indications claires des Écritures Saintes qui seules peuvent nous éclairer sur la volonté du Dieu trinitaire. Au vu de tout cela, toutes les initiatives locales, nationales ou internationales consistant à susciter des échanges entre confessions chrétiennes et dénominations concernant leur interprétation de la Bible et leur compréhension de la foi chrétienne sont à saluer et à favoriser.

3. La division des chrétiens – un obstacle à la mission et à l’évangélisation
Jésus-Christ a donné le mandat missionnaire aux apôtres et à l’Église de faire de toutes les nations des disciples (Matthieu 28,18-20). Cette mission est loin d’être accomplie ! Il ne doit pas nous être indifférent que, malgré des efforts missionnaires considérables durant les deux millénaires passés, une partie conséquente de l’humanité ne connaît toujours pas l’Evangile salvateur de Jésus-Christ. La division de la chrétienté s’est toujours révélée comme un obstacle majeur à la diffusion de l’Evangile. L’Evangile de la vérité et de l’amour révélés en Jésus perd toute crédibilité aux yeux des incroyants lorsque les chrétiens ne sont pas unis dans le témoignage rendu à la vérité biblique et qu’ils prennent des chemins séparés plutôt que d’annoncer ensemble la Bonne Nouvelle, étant unis dans l’amour du Christ conformément à sa volonté. Dans la prière sacerdotale, Jésus lie expressément le but « que le monde croie » avec l’unité de l’Église (Jean 17,21 ; voir Jean 13,35) ! Que cela nous plaise ou non : la crédibilité de la mission et de l’évangélisation dépend essentiellement, selon les mots de Jésus, de l’unité du peuple de Dieu. C’est aussi une raison de ne pas s’accommoder de cette situation d’unité rompue.

4. La division des chrétiens - un affaiblissement face aux discriminations et à la persécution des minorités chrétiennes dans le monde
La persécution et la discrimination des chrétiens ont augmenté considérablement dans les dernières années à l’échelle mondiale. Les chrétiens sont le groupe qui connaît le plus grand nombre de persécutions dans le monde. Dans ce contexte, les divisions existantes parmi les chrétiens sont un obstacle majeur et un affaiblissement face à l’adversité. L’apôtre Paul nous avertit : « Lorsqu’un membre souffre, tous souffrent avec lui » (1 Cor 12,26). Lorsque les chrétiens souffrent nous sommes tenus d’observer une solidarité mondiale, même si les chrétiens qui souffrent n’appartiennent pas à notre Église ou à notre confession. Les séparations existantes entre Églises ne doivent amoindrir d’aucune façon le devoir de solidarité. Pour le cardinal Koch, s’il n’y a pas d’alternative à l’œcuménisme, « c’est d’autant plus vrai, (…) aujourd’hui, où les persécutions de chrétiens sont plus nombreuses qu’au cours des premiers siècles (…). Le martyre est aujourd’hui œcuménique, et on doit parler d’un véritable œcuménisme des martyrs » [3] La souffrance vécue pour le Christ devrait donc être une impulsion à l’œcuménisme pour soutenir les frères et les sœurs par la prière, par une aide diaconale et politique et pour appeler au respect de la liberté religieuse pour tous.

5. La division des chrétiens – un scandale pour le monde
La double revendication des chrétiens qu’en Jésus-Christ, Dieu, dans son amour, s’est fait homme et que l’Église fondée par Jésus est la continuité de la manifestation de cet amour, perd beaucoup de sa crédibilité face à nos divisions. Ces dernières sont un scandale et un obstacle pour les non-croyants. Comment les chrétiens peuvent-ils prétendre à la vérité qui seule libère et appeler le reste de l’humanité à la conversion alors qu’ils sont eux-mêmes tellement divisés dans leurs relations et sur d’importantes questions théologiques ou éthiques ? Le cardinal Walter Kasper a remarqué justement que : « Par nos divisions, nous avons obscurci la lumière de Jésus-Christ pour beaucoup d’hommes, et nous leur avons rendu difficile de prendre au sérieux tout ce qui a à voir avec Lui. » [4] Par conséquent, il est d’autant plus important et urgent que les chrétiens, par leurs paroles, leurs attitudes, leurs actes d’amour et la prière les uns pour les autres, annoncent tous ensemble que, malgré des différences de doctrine, ils sont profondément un dans leur foi en Jésus-Christ et que - pour autant que ce ne soit pas encore le cas – en communion dans la vérité biblique, ils aspirent à une pleine communion fraternelle. Un tel œcuménisme « spirituel » de ceux qui croient en Christ ne restera pas sans fruits, car il bénéficie des promesses et de la bénédiction de Dieu. Il ne pourra pas mettre de côté la blessure existante de la division en un instant, mais montrer clairement au monde incroyant que nous nous employons, nous les chrétiens, à la surmonter dans la vérité et l’amour.

II. La nécessité d’une nouvelle approche vis-à-vis de l’Église catholique romaine

Bien qu’il y ait encore d’importantes différences de doctrine entre l’Église catholique romaine et les Églises évangéliques (en particulier les doctrines portant sur l’autorité du Pape, sur Marie, les Saints, l’Église et les sacrements), il y a, 500 ans après la Réforme, plusieurs raisons de redéfinir les relations avec l’Église romaine. Ce faisant nous ne voulons pas écarter les divers points de désaccord mais mettre en lumière des développements nouveaux. Les trois points qui suivent souligneront cela.

1. Une ecclésiologie catholique en progrès
L’Église catholique a développé une ouverture fondamentale et nouvelle vers une unité spirituelle qui est à saluer dans une optique biblique. Sans vouloir être exhaustif on peut citer les éléments suivants :

Le tournant le plus important pour l’Église catholique a été le concile de Vatican II (1962 – 1965). Ce concile, auquel des observateurs et conseillers évangéliques avaient été invités pour la première fois, visait un renouveau spirituel de l’Église catholique romaine et a ouvert un processus profond de réforme qui a pris en compte un grand nombre des conflits entre la tradition catholique et la Bible et qui a changé de façon fondamentale les relations avec les Églises de la Réforme : en effet, le fait que l’Église catholique ne considère plus les relations des catholiques avec les chrétiens non catholiques primairement sous l’aspect de la séparation mais au contraire du point de vue de la communion fraternelle a été une vraie percée. [5] L’Église catholique a souligné ce point en affirmant qu’elle « les entoure de respect fraternel et de charité ». [6] Ce qu’il faut particulièrement souligner, c’est que l’Église catholique, dans ce décret, a abandonné la prétention longtemps conservée d’être le seul médiateur du salut pour désormais déclarer explicitement que les Églises et communautés qui étaient séparées d’elle « ne sont nullement dépourvues de signification et de valeur dans le mystère du salut ». « L’Esprit du Christ, en effet, ne refuse pas de se servir d’elles comme de moyens de salut… ». Toutefois ce même décret précise que cette « vertu dérive de la plénitude de grâce et de vérité qui a été confiée à l’Église catholique ». [7] Pour les martyres chrétiens membres d’Églises séparées de Rome, le concile a souligné qu’il était « juste et salutaire de reconnaître les richesses du Christ et sa puissance agissante dans la vie de ceux qui témoignent pour le Christ parfois jusqu’à l’effusion du sang ». Un temps fort du concile a par ailleurs été la reconnaissance par l’Église catholique qu’elle avait aussi péché contre l’unité voulue par Dieu et la demande de pardon qui en a découlé « Par une humble prière, nous devons donc demander pardon à Dieu et aux frères séparés, de même que nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » A cause de ce triste état de séparation, l’Église catholique encourage finalement à entrer dans une forme d’unité spirituelle qui se concrétise à travers la « conversion des cœurs, » dans la « sainteté de vie » et dans la prière pour l’unité des chrétiens.

Entrer ici dans les détails du processus de réforme et de renouveau biblique déclenché par le concile Vatican II nous mènerait trop loin. Ceci a été décrit ailleurs de manière compétente. [8] [9]

Signalons simplement que l’on remarque que depuis Vatican II, l’Église catholique s’est davantage engagée dans le « mouvement œcuménique » comme cela est recommandé dans le décret sur l’œcuménisme (1964), initiant aussi toute une série de dialogues théologiques avec d’autres Églises chrétiennes. C’est dans ce contexte que l’Église catholique a créé le Conseil Pontifical pour la Promotion de l’Unité des Chrétiens dès 1960. [10] L’Église catholique a affirmé dans son décret sur l’œcuménisme vouloir désormais « éliminer les paroles, les jugements et les actes qui ne correspondent ni en justice ni en vérité à la situation des frères séparés et contribuent ainsi à rendre plus difficiles les relations avec eux. Ensuite, au cours de réunions de chrétiens de diverses Églises ou communautés, organisées dans un esprit religieux, le « dialogue » mené par des experts bien informés, où chacun explique plus à fond la doctrine de sa communauté et montre de façon claire ce qui la caractérise. Par ce dialogue, tous acquièrent une connaissance plus conforme à la vérité, en même temps qu’une estime plus juste de l’enseignement et de la vie de chaque communauté. De la même manière, ces communautés viennent à collaborer plus largement à toutes sortes d’entreprises qui, répondant aux exigences de toute conscience chrétienne, contribuent au bien commun. On peut aussi, là où c’est permis, se réunir pour une prière unanime. Enfin tous examinent leur fidélité à la volonté du Christ par rapport à l’Église, et entreprennent, comme il le faut, un effort soutenu de rénovation et de réforme. » [11]

L’Alliance Evangélique Mondiale s’est elle aussi depuis longtemps impliquée dans un dialogue avec l’Église catholique. L’annexe I décrit succinctement les étapes les plus importantes de ce processus et les résultats. Il est regrettable que la portée de ces changements au sein de l’Église catholique reste souvent méconnue par de nombreux chrétiens évangéliques.

Depuis les années 1960’, de nombreuses discussions ont été conduites avec les Églises évangéliques au sujet des différences de doctrine. Celles-ci ont permis de lever des malentendus et de mieux se comprendre. [12] Sur certains points autrefois source de division, l’on a pu constater que l’on s’est considérablement rapproché depuis la Réforme. [13] Mais ces discussions ont aussi confirmé que d’importantes différences existent toujours. Dans l’ensemble, il est apparu que, malgré la séparation, ce qu’il y a en commun entre les Églises évangéliques et l’Église catholique romaine est bien plus important que ce que l’on pourrait parfois penser.

C’est ainsi qu’après cinq décades de dialogues intenses, le Cardinal Koch a osé la conclusion suivante : « C’est avec joie et reconnaissance que nous pouvons constater une compréhension fondamentalement identique de l’Evangile de notre Seigneur Jésus-Christ, une foi commune confessée, une conviction fondamentale commune sur la Trinité et l’œuvre de salut des personnes de la Trinité ». « Ce consensus fondamental sur la Trinité et sur Jésus-Christ le fils de Dieu fait chair, notre Seigneur et Sauveur nous force de constater : Ce que nous avons en commun en fait de Foi est… bien plus que ce qui nous divise. » [14]

Le fruit le plus remarquable de ces entretiens doctrinaux, à ce jour, est la Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification, fruit du dialogue entre l’Église catholique et la Fédération Luthérienne Mondiale et publié à l’occasion du jour de la Réforme en 1999. Elle est le résultat du dialogue luthéro-catholique mené depuis les années 1970. On y affirme explicitement avoir trouvé « un consensus sur des vérités fondamentales de la doctrine de la justification à la lumière duquel les condamnations doctrinales correspondantes du XVIe siècle ne concernent plus aujourd’hui le partenaire. » [15] Dans cette Déclaration, l’Église catholique a reconnu pour la première fois les bases de la doctrine de la justification formulées lors de la Réforme et a confirmé que l’homme était déclaré juste par Dieu en Christ seul, par la grâce seule et par la foi seule (déclaré explicitement en commun dans l’annexe 2C). [16] C’est un fait tout à fait remarquable car la préoccupation centrale de la Réforme a ainsi obtenu une certaine reconnaissance par l’Église catholique. [17]

Un autre exemple du rapprochement de l’Église catholique de la théologie biblique-réformée sont les trois livres sur Jésus du Pape Benoit XVI. Beaucoup de lecteurs évangéliques et un bon nombre de critiques littéraires ont reconnu l’effort du Pape de donner une représentation authentiquement néotestamentaire de Jésus au point que sa compréhension de Jésus – et ainsi de la personne au centre de notre foi – pouvait être acceptée par toutes les Églises chrétiennes.

On pourrait continuer en donnant de nombreux autres exemples (également sur le plan personnel et paroissial) pour montrer jusqu’à quel point l’Église catholique s’est appropriée durant les dernières décennies, théologiquement et spirituellement certaines des préoccupations des réformateurs [18] et s’est distancée de certains développements non bibliques du passé. [19] Au vu de ces développements, on peut affirmer que l’Église catholique actuelle ne peut plus être confondue avec l’Église catholique de la contre-Réforme du XVIe siècle qui a combattu avec des moyens théologiques et parfois militaires le mouvement de la Réforme et l’a traité d’hérésie. Elle ne peut pas non plus être mise sur le même pied que l’Église catholique romaine de la première moitié du 20ème siècle, avant le concile Vatican II. Cela ne veut pas dire pour autant qu’une réconciliation à grande échelle ait déjà eu lieu. Mais il faudrait tout de même que la relation entre les Églises évangéliques et l’Église catholique romaine, qui a été marquée dans le passé par le rejet et la distance, vu l’ouverture progressive de cette Église, soit maintenant empreinte – chaque fois que c’est théologiquement et relationnellement possible – d’un esprit de coopération.

2. Convictions communes aux chrétiens évangéliques et catholiques romains malgré les différences persistantes
Les évangéliques et l’Église catholique se retrouvent sur le fait de considérer la Bible comme la Parole de Dieu. [20] Ceci les conduit à partager un certain nombre de convictions, notamment sur des questions de société, là où des fossés se sont creusés avec un protestantisme libéral. Par conséquent, sur les questions éthiques et dans certains cas sur des questions doctrinales, évangéliques et catholiques se sentent parfois davantage en phase. Les rapprochements théologiques sont indiscutables et se sont reflétés ces dernières années dans certaines publications. [21] Ce rapprochement sur le fond s’accompagne également d’un rapprochement relationnel. Du côté catholique le pape François, mais aussi son prédécesseur Benoît XVI et le Cardinal Kasper ont renforcé et affermi cette tendance. Récemment, le pape François a officiellement demandé pardon aux Églises pentecôtistes pour les péchés passés de l’Église catholique commis contre eux et ainsi, selon les paroles de Monsignore Gomez, représentant du conseil papal pour la promotion de l’unité des chrétiens, ouvert un nouveau chapitre dans les relations de l’Église catholique romaine et du mouvement évangélique. [22]

L’Alliance Evangélique Mondiale a également tenu compte de ce rapprochement décrit plus haut, comme le montrent les discussions et consultations menées, décrites dans l’annexe I. Le dernier processus de consultation a débuté en 2009 et aboutira sur un document commun traitant de la compréhension du rapport entre les Écritures et la tradition. Il y sera question du rôle de l’Église dans le processus du salut. On y mettra en évidence ce qu’il y a de commun dans les confessions évangéliques et catholiques, sans ignorer pour autant les différences théologiques et celles ayant trait au vécu de la piété personnelle.

Les différences théologiques importantes qui demeurent sont bien connues et concernent notamment la sotériologie [23] , le rôle du pape, la mariologie, le culte des saints, la doctrine de la transsubstantiation, la question du purgatoire et l’ecclésiologie [24] . Dans le cadre de ce document qui porte sur la relation évangélique – catholique, nous reviendrons en particulier sur les différences ecclésiologiques.

(Première partie dans Œcuménisme Informations du mois d’avril)

[1NEUNER Peter, Ökumenische Theologie, Darmstadt, 1997

[2ENCREVÉ André, Protestants français au milieu du XIXè siècle : les réformés de 1848 à 1870, Labor et Fides, 1986, p. 153 LINDEMANN Gerhard, Die Geschichte der Evangelischen Allianz im Zeitalter des Liberalismus (1846–1879), Reihe Theologie, Forschung und Wissenschaft 24, Münster ua. : LIT Verlag, 2011. Lindemann rappelle par ailleurs que cet « œcuménisme » évangélique s’opposait à l’époque à deux « ennemis » commun : le socialisme et… le catholicisme (!).

[3Cardinal Kurt KOCH 50 ans après Vatican II : Les défis de l’œcuménisme aujourd’hui, conférence donnée le 6 décembre 2016 à l’occasion d’une journée œcuménique organisée par l’Union des Eglises protestantes d’Alsace et de Lorraine (Uepal) et le diocèse de Strasbourg

[4Cardinal Walter KASPER, La lumière du Christ et l’Eglise, message donné lors de la troisième assemblée européenne œcuménique à Sibiu, 2007, 2.

[5SUBILIA Vittorio, Le nouveau visage du catholicisme. Une appréciation réformée du concile Vatican II, collection œcuménique n°6, Genève, Labor et Fides, 1968

[6Décret Unitatis redintegratio sur l’œcuménisme (1964) Nr. 3. Voir aussi : La somme dogmatique Lumen gentium, le décret sur les Eglises orientales Orientalium Ecclesiaru, les encycliques Ecclesiam suam (1964, du Pape Paul VI.) et Ut unum sint (1995, du pape Jean-Paul II).

[7De même sur la compréhension de l’œcuménisme et l’unité catholique, voir la partie IV.

[8Pour y voir plus clair, on lira avec intérêt NISUS Alain, "Le catholicisme serait mieux compris s’il était appréhendé comme un organisme vivant dans l’histoire", Fac-Réflexion n° 51-52, 2000

[9Alain Nisus est un théologien évangélique et l’auteur d’une thèse sur l’oeuvre du Cardinal Yves Con-gar, défendue à l’institut catholique de Paris. Cette thèse a été publiée par les éditions catholiques du CERF aux Collection Cogitatio Fidei - N° 282, (512 pages - avril 2012). Cette thèse fait l’objet d’un dialogue œcuménique dans lequel la pensée du Cardinal Yves Congar est interrogée à partir de la tradition des Eglises de professants. Dans un premier temps, l’étude présente l’évolution de Congar et sa contribution au sujet, en particulier l’état de sa réflexion avant le concile Vatican II. Elle aborde ensuite l’œuvre postérieure à Vatican II lorsque Congar se tourne résolument vers la pneumatologie, ce qui le conduit à élargir sa vision, et élabore une « ecclésiologie pneumatologique » qui comprendra et articulera autrement les dimensions communautaires et institutionnelles de l’Eglise. Enfin, la thèse arrive à la conclusion selon laquelle l’Esprit-Saint constituerait l’Eglise par l’œuvre de régénération des croyants et par les interactions ecclésiales confessantes.

[10Voir aussi PESCH Otto H., Das Zweite Vatikanische Konzil, Vorgeschichte – Verlauf – Ergebnisse – Nachgeschichte, Würzburg 1993, p. 68ss.

[11Décret Unitatis redintegratio sur l’œcuménisme (1964) Nr. 4. – Le dialogue officiel mené par l’Eglise catholique est documenté ici http://www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/chrstuni/index.htm ;

[12Par exemple la justification par la foi seule avancé par les protestants a souvent été comprise, du côté catholique, comme minimisant l’importance des actes d’amour découlant de la foi chrétienne.

[13Voir à ce sujet l’étude complète de LEHMANN Karl et PANNENBER Wolfhart. (Ed.) « Studie : Lehrver-urteilungen – kirchentrennend ?, » Bd.1 Rechtfertigung, Sakramente und Amt im Zeitalter der Reformation und heute, Freiburg/Göttingen, 1987.
Voir aussi Cardinal Kurt KOCH 50 ans après Vatican II : Les défis de l’œcuménisme aujourd’hui, conférence donnée le 6 décembre 2016 à l’occasion d’une journée œcuménique organisée par l’Union des Eglises protestantes d’Alsace et de Lorraine (Uepal) et le diocèse de Strasbourg.
Construite en quatre parties – « Voir le passé avec gratitude et l’avenir avec espérance réaliste », « Surmonter les grandes divisions de l’Eglise », « Récentes évolutions dans la situation œcuménique », « Œcuménisme des martyrs comme urgence existentielle » les interventions du Cardinal Koch réaffirment l’importance de l’œcuménisme aujourd’hui.

[14Cardinal Walter KASPER, Die Früchte ernten. Grundlagen christlichen Glaubens im ökumenischen Dialog, Paderborn/Leipzig, 2011, p. 39

[15Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification, §13.

[16Voir §§16 et 18 (solus Christus), §§15, 19, 22 (sola gratia), §26 présenté du point de vue luthérien, puis dans l’annexe 2C comme position commune sur « la justification par la grâce seule (§§15 et 16), par la foi seule l’homme est justifié « indépendamment des œuvres » (Romains 3,18 ; Cf. §25).“ (sola fide).

[17Il reste bien sûr des nuances de compréhension différentes sur la doctrine de la justification. On le voit par exemple à la lecture comparative d’un théologien catholique tel que Bernard SESBOÜÉ, Jésus-Christ l’unique médiateur, essais sur la rédemption et le salut, éditions Desclée, 2ème édition, Paris, 2003, 400 pages et d’un théologien évangélique tel que John STOTT, La Croix de Jésus-Christ, édition EBV, Bâle, 1988, 339 pages Selon Seboué, Dieu vient d’abord nous sauver et pour cela il nous donne une grâce, celle d’un médiateur. Un médiateur qui meurt, par solidarité, sur la croix pour nous et notre salut. Un médiateur, Christ, qui “sépare non pas le juste du coupable, mais le péché du pécheur (...) qui rend justice à l’homme devenu dans et par le Christ le vainqueur de celui qui l’avait vaincu (…) Il s’est offert une fois pour toutes en vic-time, transformant par son amour en don de lui-même le geste criminel de ses bourreaux”. Christ fait le premier pas, en tant que médiateur solidaire, vers l’homme en offrant sa vie pour le sauver. Enfin, cette « médiation du Christ agit sur nous comme une conversion, une mutation ascendante et montante qui nous ramène au Père, comme une seule famille en un seul corps. L’inclusion de l’homme dans le Christ. D’une part, le mouvement original de la solidarité assumée par le médiateur nous met en état de solidarité divine. Le mystère pascal de mort et de résurrection est un acte divin : il a de ce fait une valeur absolue et donc universelle (...) Il est capable de nous atteindre tous en raison de la toute-puissance divine qui, de son côté a déjà établi dans le Christ un lien de communion avec nous. Mais ce premier aspect de la médiation est inséparable du second, de la solidarité humaine que le Christ fonde entre lui et nous et qui nous permet d’avoir part à la solidarité divine. » L’auteur conclut (page 388) en disant que Jésus Christ est un, à la fois le Dieu réconciliateur et l’homme réconcilié. “En lui la réconciliation de l’homme et son être réconcilié avec Dieu sont devenus un seul et même événement”.

Pour un théologien évangélique tel que Stott qui reprend la théologie de Luther et sa théorie de la justice imputée, ce n’est pas un acte de solidarité mais bien de substitution qui est accompli sur la croix. L’accent est d’abord mis sur les textes qui parlent de la mort du Christ comme d’un sacrifice. Ensuite, à l’instar de Luther dont les yeux s’ouvriront enfin sur le véritable sens du mot justice dans son contexte biblique, justice imputée à l’injustice, justice donnée, justice reçue et non justice acquise par les forces humaines, cette justice repose sur celle d’un autre, parfaite, qui lui est imputée, donnée, gratuitement ! Un cadeau immérité ! C’est ainsi que nous comprenons le mot "substitution ". Jésus est mort à notre place. Mourir à la place de quelqu’un, c’est subir le châtiment de la peine capitale que celui-ci aurait dû subir parce qu’il a bafoué la loi divine et mérite donc la mort, car Dieu l’a décrété ainsi. Calvin, théologien, mais également homme de loi, utilise le mieux toute la rhétorique judiciaire pour expliquer notre état désespéré de condamné à mort devant Dieu. Jésus prend notre place, non pas comme un médiateur qui chercherait à établir une médiation entre les hommes et Dieu, mais comme un homme sans péché qui prend notre place à la croix, exécuté judiciairement. Il y a eu un procès ; il a été déclaré coupable, puisque portant notre péché, et condamné à être exécuté. Le sacrifice substitutif du Christ est central dans l’œuvre de Luther. Et le caractère judiciaire de ce sacrifice est central pour Calvin.

Henri Blocher explique que cette différence vient d’un « diagnostic » différent, qui explique que pour les catholiques, l’incarnation est au centre de l’œuvre de Christ, tandis que pour les évangéliques, c’est son œuvre expiatoire qui est centrale : « Pour la théologie catholique, si je simplifie, le problème est la distance entre le ciel et la terre, Dieu et la chair humaine. C’est un problème métaphysique. Je pense que les influences platoniciennes ont joué un grand rôle dans la confection de ce diagnostic.
Dans la perspective évangélique le problème n’est pas celui de la corporalité de l’homme, mais de la faute de l’usage de la liberté dans l’histoire qui entraîne culpabilité devant Dieu. Cette faute est réparée par un acte d’expiation défini.
Cette différence sur le diagnostic du problème s’accompagne aussi de la différence qu’on a souvent observée quant au jugement porté sur le monde et ses affaires. Dans la mesure où il s’agit d’une bassesse créaturelle mais qui est vivifiée et élevée par l’introduction du divin la chair par l’incarnation, il est possible d’apprécier ce qui se fait dans le monde en souhaitant la surélévation avec une logique graduelle. Il s’agit de s’élever par degrés. » Interview donnée le 17 octobre 2008 à Paris pour le site Dieu-et-moi.com

Dans la perspective évangélique, nous dénonçons comme une hostilité à Dieu les formations issues de la liberté humaine et de son exercice. Nous avons donc un avis plus négatif sur le monde comme culture. On exige une conversion plutôt qu’une élévation graduelle. »

[18Un bel exemple : la croissance d’une louange commune à Dieu est par ex. visible dans le fait que les livres de chants catholiques allemands et suisses contiennent de nombreux chorals protestants, si bien qu’il appartient à la normalité catholique de chanter des cantiques de Martin Luther, Paul Gerhardt ou Jochen Klepper.

[19Jean-Paul II a souvent reconnu publiquement les péchés de son Eglise et demandé pardon : Cela a été a particulièrement le cas le 12 mars 2000 lors d’une messe solennelle dans la basilique Saint Pierre pour l’ouverture spirituelle du troisième millénaire, lorsque le Pape a demandé pardon pour les péchés des chrétiens commis durant les deux millénaires précédents (croyants catholiques compris). C’est aussi le cas pour François qui a exprimé des demandes de pardon, par exemple à l’Eglise vaudoise (22 juin 2015) ou encore aux pentecôtistes persécutés par les catholiques à l’époque de Mussolini (28 juillet 2014).

[20Tous les théologiens reconnaissent à la Bible une certaine autorité, mais tous ne sont pas d’accord sur la nature de cette autorité. Pour certains d’entre eux (courant libéral), la Bible est simplement un document humain, qui provient du peuple de Dieu, un résumé de la vie de ce peuple et de ses expériences religieuses. Ce serait une erreur de penser que la Bible, à strictement parler, est la Parole de Dieu. Elle est, au mieux, un témoignage humain rendu à la révélation, à la Parole de Dieu qui est le Christ. Autrement dit, la Bible ne possède pas le statut de révélation ou de Parole de Dieu. La révélation est au-delà de l’Ecriture. Elle est contenue dans la tradition de l’Eglise également. La Bible est un témoin de la révélation, mais faillible, et donc sujet à la critique.

Pour d’autres, la Bible est réellement la Parole de Dieu qui s’adresse à l’homme. Cette question est fondamentale pour la définition de notre Foi évangélique. Car elle porte sur la véracité de la Bible. Finalement, la conception que l’on a de la nature de l’Ecriture déterminera notre façon de l’interpréter. En tant qu’évangéliques, nous gardons la conception de l’Eglise ancienne, qui a toujours considéré la Bible comme provenant de Dieu seul, et donc comme étant revêtue de l’autorité-infaillibilité de Dieu lui-même. Nous parlons donc de l’inhérence et de l’infaillibilité de la Bible. Les textes de la Bible proviennent donc de l’inspiration. Par conséquent, ils sont la Parole de Dieu, dignes de confiance - même s’ils sont contenus dans la parole des hommes. Dieu est l’Auteur premier de l’Écriture. Même si ce sont des hommes qui ont écrit la Bible, avec leurs acquis culturels, leurs caractères et leurs tempéraments. C’est l’humanité de l’Écriture : pleinement divine, mais pleinement humaine aussi.
L’Eglise catholique reconnaît également la Bible comme Parole de Dieu.

Contrairement aux évangéliques, elle accorde toutefois un statut similaire à la « Sainte Tradition », c’est à dire la « Parole de Dieu » confiée aux apôtres et transmise à ses successeurs (les papes).

[21Voir par exemple SCHWEITZER Louis (ed.), Le dialogue catholiques-évangéliques, Débats et documents, Edifac/Excelsis, 2002 ; NISUS Alain, "Le catholicisme serait mieux compris s’il était appréhendé comme un organisme vivant dans l’histoire", Fac-Réflexion n° 51-52, 2000 ; KLENG Dominik, BECKSEIN Günther, PARZANY Ulrich (ed.), Lieber Bruder in Rom ! Ein evangelischer Brief an den Papst, München 2011 et RAEDEL Christoph (Ed.), Mitarbeiter der Wahrheit. Christuszeugnis und Relativismus-kritik bei Joseph Ratzinger/Benedikt XVI. aus evangelischer Sicht, Giessen-Basel/Göttingen 2013

[22Idea (4.9.2014) p1ss.

[23Voir ci-dessus, note 18.

[24Voir par exemple Louis SCHWEITZER (dir.), Le dialogue catholiques-évangéliques, op. cit

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