L’Église
Catholique
À Paris

Rencontres islamo-chrétiennes de Paris

Collège des Bernardins – 25 septembre 2019

Intervention du père Antoine Guggenheim lors de la rencontre du 25 septembre 2019.

Mesdames, Messieurs, chers Amis des Bernardins qui nous accueillez amicalement dans ce lieu dédié à la recherche, à l’art et au dialogue, cher Ghaleb Bencheikh qui avez voulu et organisé cette rencontre avec l’équipe de la Fondation pour l’Islam de France,

Permettez-moi de commencer en citant une parabole de Jésus. Je choisis la version qu’en donne saint Marc dans son Évangile (4, 1-9) :

Jésus se mit de nouveau à enseigner au bord de la mer de Galilée. Une foule très nombreuse se rassembla auprès de lui, si bien qu’il monta dans une barque où il s’assit. Il était sur la mer, et toute la foule était près de la mer, sur le rivage. Il leur enseignait beaucoup de choses en paraboles, et dans son enseignement il leur disait : « Écoutez ! Voici que le semeur sortit pour semer. Comme il semait, du grain est tombé au bord du chemin ; les oiseaux sont venus et ils ont tout mangé. Du grain est tombé aussi sur du sol pierreux, où il n’avait pas beaucoup de terre ; il a levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde ; et lorsque le soleil s’est levé, ce grain a brûlé et, faute de racines, il a séché. Du grain est tombé aussi dans les ronces, les ronces ont poussé, l’ont étouffé, et il n’a pas donné de fruit. Mais d’autres grains sont tombés dans la bonne terre ; ils ont donné du fruit en poussant et en se développant, et ils ont produit trente, soixante, cent, pour un. » Et Jésus disait : « Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! »

1 - Lors de la rencontre organisée le 17 septembre dernier par la Fondation pour l’Islam de France, j’ai vu et entendu des discours proprement inouïs et tellement attendus. Les paroles de M. Mohammed Al Issa, nouveau Secrétaire Général de la Ligue Islamique Mondiale, explicitant les engagements de la « Charte de La Mecque », qu’il a reçu pour mandat de mettre en œuvre, m’ont fait penser aux grands textes de Vatican II sur la liberté religieuse et la rencontre des religions [1]. Le journal La Croix s’en est fait l’écho : « Ce mémorandum, qui a été signé par tous – représentants juifs, chrétiens et musulmans – est un appel adressé au monde entier ». Certaines paroles sont déjà des actes. Le Mémorandum interreligieux d’entente et d’amitié, d’estime et de paix préparé et signé à l’initiative de la Fondation pour l’Islam de France et de notre cher Ghaleb Bencheikh est un engagement à l’action : « les parties s’engagent à promouvoir la liberté de conscience et la liberté religieuse ». Il prévoit sagement un comité de témoins juif, chrétien et musulman de son accomplissement, dont le père Vincent Feroldi pour les catholiques. Le texte est disponible pour tous ceux qui le veulent sur le site de la Conférence des Evêques de France [2].

2 - En pensant à ceux qui doutent ou qui souffrent, aux minorités religieuses, en particulier aux chrétiens d’Orient, sur leurs terres ou en exil, mais aussi à tous ceux qui souffrent de l’intolérance et de la violence, je rappellerai l’exemple de la Conférence d’Helsinki 1975 et la force que les mots donnèrent à ceux qui s’en emparèrent, bien au-delà de l’intention des signataires. La rencontre islamo-chrétienne à laquelle nous invite la Fondation pour l’Islam de France au Collège des Bernardins fait partie de ces événements heureux qui ensoleillent l’avenir et bâtissent des ponts. Je crois, avec les poètes, que les mots sont plus forts que les pouvoirs et l’argent. J’ai eu la chance de reconnaître le travail immense accompli en France depuis l’après-guerre par trois générations successives de savants et de témoins de l’islam : le travail de critique et d’intelligence des sources accompli dans les laboratoires de recherche et les amphithéâtres de l’université par des Mohammed Arkoun ou des Mohammed Ali Amir-Moezzi ; l’élaboration d’une pensée pour la modernité française par une constellation de philosophes, d’islamologues, laïcs ou théologiens, d’opinions très diverses : Bencheikh, Bidar, Oubrou, Meddeb, Benzine ; aujourd’hui, je suis témoin d’une nouvelle génération d’intellectuels qui poursuivent leur engagement culturel par un engagement cultuel : ils créent des lieux de prière et d’enseignement, où ils animent, avec des croyants, hommes et femmes, une vie de communauté adaptée au contexte français, dans des directions toutes nouvelles en apparence et une fidélité créatrice au Prophète. Ne les exposons pas trop vite aux vents tourbillonnant des médias, certes, mais ne laissons pas dire non plus que rien ne se fait sur le terrain. Comme le disait un ancien archevêque de Paris : le blé qui pousse ne fait pas de bruit.

3 - Le dialogue interreligieux est précieux. Mais pour qu’il ne reste pas un discours, il faut le replonger sans cesse dans un fait qui s’appelle : la pluralité religieuse, inséparable de la laïcité qui lui bâtit un cadre juridique de justice et de paix. La pluralité religieuse est un fait, mais aussi, comme le disent ensemble le Pape François et Ahamad al-Tayyib le Grand Imam d’Al-Azhar, « une sage volonté divine », un don à recevoir dans la rencontre [3]. Qui peut se connaître sans rencontrer l’autre ? Quelle rencontre est possible si l’on ne s’ouvre pas à sa responsabilité envers les tiers ? Et cela est vrai à la fois des individus et des institutions religieuses. Car, comme le suggère le philosophe Emmanuel Levinas, la clé d’un humanisme de l’autre homme aux dimensions de la mondialisation est de prendre conscience de sa responsabilité pour autrui : « nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous, et moi plus que tous les autres. » (Ethique et infini, Poche, 1982, p. 98). En d’autres termes : « la foi amène le croyant à voir dans l’autre un frère à soutenir et à aimer. » (Document sur la Fraternité humaine…)

4 - Aujourd’hui certains se demandent : faut-il dialoguer ou faut-il annoncer l’Evangile ? Vous pensez peut-être comme moi qu’il y a là une étrange opposition. On ne voit pas bien Jésus se poser la question. Pour lui, annoncer la bonne nouvelle et rencontrer l’autre, c’est un tout. « L’Église ne s’accroît pas par prosélytisme, mais par attraction, par le témoignage » (Benoît XVI). Dialoguer et annoncer, c’est une même grâce que des êtres reçoivent l’un et l’autre de Dieu, chacun selon ce qu’il est et selon son témoignage, dans une rencontre transformante, sans syncrétisme. « On ne perd rien avec le dialogue. On gagne toujours. Nous perdons tous avec le monologue, tous. » (François) [4]

Essayons, malgré tout, d’entrer dans l’esprit de ceux qui y trouvent une opposition ou une alternative. Vous devez rencontrer le même discours dans l’islam. L’esprit de Vatican II ne va-t-il pas vider les mosquées après avoir vidé les Eglises ? Je ne crois ni l’un ni l’autre. Mais, à la limite : peut-être, et pourquoi pas ! Vider les religions de l’esprit de domination sur les gens et de compétition entre elles, n’est-ce pas nécessaire à leur épiphanie ?

« Affirmer que l’Église doit entrer en dialogue ne relève pas d’une mode – aujourd’hui c’est la mode du dialogue, non, il ne dépend pas de ça –, encore moins d’une stratégie pour accroître le nombre de ses membres, non ce n’est pas non plus une stratégie. Si l’Église doit entrer en dialogue, c’est par fidélité à son Seigneur et Maître qui, depuis le commencement, mu par l’amour, a voulu entrer en dialogue comme un ami et nous inviter à participer à son amitié (cf. Conc. Oecum. Vat. II, Const. dogm. Dei Verbum, n. 2). » Ces propos du Pape François, adressés aux chrétiens du Maroc dans la cathédrale de Rabat, nous les entendons, ici, devant vous, frères musulmans de France [5].

Si dialogue et annonce loin de s’opposer se complètent et ne font qu’un, n’est-ce pas en raison de l’expérience la plus profonde et la plus universelle des religions abrahamiques : la dignité de toute personne à qui la parole de Dieu s’adresse. A celui qui veut annoncer, comme à celui qui veut dialoguer, une seule question se pose, une seule tâche s’impose : Aimes-tu ? Connais-tu ? Comme l’écrivait Claudel en deux mots : co-nais-tu ?

De cette co-naissance qui est la grâce de la pluralité religieuse, sans confusion des croyances, une prière d’Ibn Arabî, célèbre et reconnu dans toutes les écoles de l’islam, peut être une inspiration et un exemple pour tous :

Mon cœur est devenu capable
D’accueillir toute forme.
Il est pâturage pour gazelles
Et abbaye pour moines !

Il est un temple pour idoles
Et la Kaaba pour qui en fait le tour,
Il est les tables de la Tora
Et aussi les feuillets du Coran !

La religion que je professe
Est celle de l’Amour.
Partout où ses montures se tournent
L’amour est ma religion et ma foi.

Revenons à l’échange de Jésus et de ses disciples.

Quand il resta seul, ceux qui étaient autour de lui avec les Douze l’interrogeaient sur les paraboles. Il leur disait : « C’est à vous qu’est donné le mystère du royaume de Dieu ; mais à ceux qui sont dehors, tout se présente sous forme de paraboles. Et ainsi, comme dit le prophète : Ils auront beau regarder de tous leurs yeux, ils ne verront pas ; ils auront beau écouter de toutes leurs oreilles, ils ne comprendront pas ; sinon ils se convertiraient et recevraient le pardon. » Il leur dit encore : « Vous ne saisissez pas cette parabole ? Alors, comment comprendrez-vous toutes les paraboles ?

Le semeur sème la Parole. » (Marc 4, 10-14)

Quel fruit lui ferons-nous porter ?

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