Texte de la conférence de carême de Notre-Dame de Paris du 1er mars 2020

Le dimanche 1er mars 2020, le père Guillaume de Menthière a donné sa première conférence du cycle 2020 sur le thème “L’Église d’Abraham : antique, convoquée, trinitaire”.

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Texte de la conférence
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Les conférences ont été publiées, avec les références et les notes, dans un livre aux éditions Parole et Silence.

L’Église d’Abraham : antique, convoquée, trinitaire

Qu’elle est belle, hélas, cette église Saint Germain l’Auxerrois ! Vous l’aurez compris, mon paradoxal « hélas » ne porte pas sur la beauté présente de cette église où nous sommes, mais bien entendu sur la splendeur enfuie de notre cathédrale. Y en a-t-il un seul parmi nous, en commençant ces conférences de carême, qui n’ait au cœur quelque nostalgie des voûtes de Notre-Dame ?

Je me suis demandé pourquoi l’incendie du 15 avril dernier avait provoqué un émoi si cruellement et si universellement ressenti. La raison en est simple. La mort d’une mère est le premier chagrin que l’on pleure sans elle. Toutes nos peines précédentes, tous nos drames nationaux, avaient pu trouver consolation dans le sein de ce grand vaisseau, à présent ravagé. Tous les chagrins que le vieux peuple de France a connus au cours de son histoire tumultueuse, il les a pleurés à Notre-Dame. Mais où pourrait-il pleurer à présent la destruction même de sa Cathédrale ? On avait connu des malheurs, assurément, mais on pouvait aller les pleurer dans le giron de notre Mère bien-aimée. Les souffrances ne nous avaient pas épargnés mais elles trouvaient sous des voûtes centenaires comme un baume maternel pour les soulager. Notre péché et nos trahisons nous avaient bien souvent harassé l’âme, mais au pied de la Vierge au pilier, nous pouvions les avouer sans honte. Les périls nous encerclaient de toutes parts, mais nous pouvions nous réfugier dans le grand manteau protecteur de la cathédrale. Tout cela a-t-il pris fin en ce sombre lundi saint 2019 ? Y aura-t-il un retour de cet exil ?

Comme les hébreux inconsolables après la chute du Temple nous avons pendu nos harpes. Sur les quais de Sèvres-Babylone, nous rendant à Saint Sulpice, nous étions assis et nous pleurions : comment chanterions-nous un chant du Seigneur sur une terre étrangère ? (Ps. 136)

Un thème : l’Eglise

Sont-ce les malheurs du temps, est-ce le désarroi des fidèles devant les trahisons de certains clercs, est-ce l’extinction des vocations et la baisse des effectifs qui fait craindre dans certaines régions une disparition pure et simple ? Vous avez-voulu, Monseigneur, que ces conférences délocalisées abordent le thème de l’Eglise.

Ah ! Comment m’acquitterais-je d’une telle tâche après que tant de voix éminentes se sont exprimées à ce propos ? Car depuis que l’Eglise s’est éveillée dans nos âmes, elle est devenue un perpétuel sujet de débat. Les deux derniers Conciles et le vingtième siècle tout entier furent ecclésiologiques. On est en droit de se demander s’il ne faudrait pas que l’Eglise cesse de parler d’elle-même comme une adolescente égocentrée. Il y eut un temps après tout où l’Eglise se contentait d’annoncer le Christ sans se tâter perpétuellement le pouls. Un temps béni où le clergé et les fidèles ne dissertaient pas sur l’Eglise mais vivaient tranquillement son mystère. A force de placer l’Eglise au centre des discussions, de se pencher sur elle comme sur une agonisante, on risque de prendre des distances avec elle, de s’en détacher, de la considérer de l’extérieur comme une patiente relevant de quelques spécialistes. On alimente ce sentiment si répandu que « les curés se prêchent eux-mêmes », qu’ils sont des ecclésiastiques, c’est-à dire des apparatchiks incapables de s’intéresser à autre chose qu’à leur boutique.

Ecclésiastique

Il faut bien de l’audace pour oser dire aujourd’hui avec Origène : Je n’ai qu’une ambition, c’est d’être vraiment ecclésiastique, c’est-à-dire être sans réserve ni réticence pleinement d’Eglise. Sans jouer à Joséphine Baker, dont il me manque plusieurs atouts, laissez-moi vous le dire pourtant : j’ai deux amours, Jésus-Christ et l’Eglise, deux amours inextricablement liés ou plutôt un seul amour, un même amour qui m’unissant à Jésus me porte à chérir le plus humble de ses membres et son corps tout entier, l’Eglise.

Pour ma part, je le dis ici avec solennité et émotion : c’est en ecclésiastique, en fils de la sainte Eglise que je m’exprimerai devant vous. Or, ce faisant, je suis en butte à ce paradoxe : un enfant est en général incapable de décrire sa Mère. Celle qu’il reconnaît infailliblement comme sa maman, celle dont le visage lui est si familier, les traits si tendres, la voix si douce, la présence si chère, le cœur si proche, il est incapable d’en dépeindre pour d’autres les traits. C’est curieux mais c’est ainsi. Parce qu’il la connaît mieux que quiconque, il juge tout propos à son sujet insuffisant, sans proportion, en manque de pertinence et de hauteur. Il peut dire comme saint Bernard le disait de la Vierge Marie : De Ecclesia nunquam satis, De Matre mea nunquam satis…De l’Eglise on ne parle jamais assez, aucune parole n’est suffisante pour décrire ma Mère. Pourtant dans le peu que l’enfant balbutie, l’étranger bienveillant entreverra le principal sur la mère en question. « Le cœur parlant au cœur », l’enseignera davantage sur l’essentiel que bien des données objectives qu’un expert aurait pu lui fournir.

Visages de l’Eglise

Vous l’aurez compris, Monseigneur, je ne puis parler de l’Eglise d’une manière abstraite et détachée. Pour moi, comme pour vous, j’en suis sûr, lorsque je parle de l’Eglise, ce ne sont pas des normes, des structures et des organigrammes que je vois. Ce ne sont pas des cartes clairsemées, des statistiques dévalantes, des chiffres effondrés, des perspectives moroses. Ce ne sont pas davantage des pastorales hardies, des actions résolues, des missions vengeresses. Pour moi, parler de l’Eglise c’est voir avant tout des visages. De ces visages qui reflètent les âmes que Dieu a conquises. Saint Ambroise l’écrivait déjà : … c’est dans les âmes que l’Eglise est belle.

On raconte qu’un curé lassé de célébrer tous les dimanches devant des chaises vides avait fait annoncer par tout le village que seraient célébrées la semaine suivante les obsèques de l’Eglise. Intrigués par cet étrange faire-part de décès les paroissiens furent nombreux, à l’heure dite, à se presser à la cérémonie. Un volumineux cercueil était en place juste en bas de l’autel. Le curé en ouvrit le couvercle, se recueillit un moment et invita toute l’assemblée à venir à son tour se pencher sur la défunte. L’air grave et pénétré, tous les fidèles s’exécutèrent, très curieux de savoir qui pouvait bien se trouver entre les quatre planches de sapin. Quelle ne fut pas leur stupeur quand ils constatèrent que dans le fond du cercueil un miroir avait été placé de sorte que c’est eux qu’ils voyaient en se penchant sur le cadavre de l’Eglise. Quelle leçon ! L’Eglise n’est pas une abstraction, un corpus d’idées, une organisation secrète. Elle est vous et moi, elle a nos mille visages. Je ne puis aborder son mystère qu’au travers des personnes qui en sont les membres unis à leur Tête qui est le Christ.

Casta meretrix

A quoi bon, me direz-vous, parler de l’Eglise qui semble si propre à diviser des disciples que Jésus rassemble. Que dire de cette institution si sujette à caution, si morcelée, si critiquable et si critiquée, si aisément objet de toutes les railleries et des quolibets, si perpétuellement en butte aux récriminations de toutes sortes ? Comment s’intéresser encore à celle que des scandales récemment révélés ont plongé dans la fange et le caniveau ? Souvent il me vient de prêter à l’Eglise les mots de Job : « Les buveurs de vins me chansonnent, je suis devenue la fable et la risée des gens, même le vaurien me méprise impunément…. ». L’Eglise n’est-elle pas cette « chaste prostituée » qu’on a pu dire et que le monde, ignorant toute chasteté possible, ne voit plus que comme la grande prostituée infâme. Depuis trois siècles résonne le slogan de Voltaire : Ecrasons l’Infâme ! O frères et sœurs, n’est-ce pas pour figurer l’Eglise que notre Seigneur dans l’évangile a fréquenté tant de femmes pécheresses, adultères, impudiques ? N’est-ce pas pour nous prévenir de toute acrimonie contre elle qu’il les a entourées de tant de bienveillante tendresse ? N’est-ce pas sa miséricorde seulement qui peut faire de l’Eglise, une vierge pure, la très sainte Epouse du Seigneur ? Contre tous les vilipendeurs, les railleurs, les beaux esprits me reviennent les vers magnifiques et touchants du poète Baudelaire prenant courageusement la défense d’une fille de rue :

Insensible aux regards de l’univers moqueur,
Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur(….)

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d’ordure
Au visage fardé de cette pauvre impure (…)

Cette bohème-là, c’est mon tout, ma richesse,
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
Celle qui m’a bercé sur son giron vainqueur,
Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur.

Myopie

Quel regard portons-nous sur l’Eglise ? Les lunettes que je porte sont celles d’un homme à la fois myope et presbyte. Je ne vois bien ni de loin, ni de près. Une zone médiane est seule accessible à mes yeux. C’est souvent à cette distance qu’on observe l’Eglise et cela ne permet ni de voir son mystère, ni d’entrer dans son intimité. Myope, on ne peut percevoir le vaste horizon de la Catholica ; son ancrage au cœur de Dieu, l’altitude de sa vocation ; Presbyte, on ne peut voir tous ces chrétiens qui nous côtoient, ces prières et ces actions du quotidien, ces proximités généreuses qui sont la vie de l’Eglise. On reste à mi-distance ne distinguant à l’œil nu qu’une lourde institution, un grand machin, une société occulte détachée de la plénitude qui la fonde et du réel qui l’incarne. Faute de pouvoir accommoder on s’accommode de cette vue tronquée, impertinente, partielle sur l’Eglise. C’est comme ça. Il y a des touristes qui vont à Lourdes et qui n’y voient que des magasins et du commerce. Le ronronnement de prière sereine, ils ne l’ont pas entendu, le murmure des pauvres sur le roulis du Gave, ils ne l’ont pas perçu. La source comme une trouée limpide au côté droit du rocher, ils n’y ont pas bu. La grotte comme une plaie béante de la montagne ils ne l’ont pas aperçue : quel gâchis ! On peut passer à côté de la grâce…

C’est ainsi. Il en est d’autres qui vont dans les abbayes et qui n’y voient que des marchands de fromage. L’humble prière du moine solitaire, la splendeur du chant grégorien, l’antique sagesse de la règle bénédictine, rien de tout cela n’est venu jusqu’à eux. L’essentiel leur a échappé.

Six conférences

Alors chaussons nos lunettes et observons mieux. Voyons, au long de ses six conférences, l’immensité du plan de Dieu dont l’Eglise est la réalisation. Approchons d’Abraham, cet homme élu pour qu’en lui toutes les générations de la terre soient bénies. Voyons l’unité et la pérennité inaltérables de la Catholica et considérons l’homme du lac, Pierre le pêcheur qui est le Roc sur lequel Jésus bâtit son Eglise. Voyons la sainte Mère du Christ toute pure et chaste, contemplons en l’humble servante du Seigneur, la Vierge Marie, le portrait le plus beau de la sainte Eglise. Voyons toute l’étendue universelle de la mission et observons Paul, l’Apôtre des nations qui affronte tous les dangers pour porter l’Evangile. Voyons la forteresse inexpugnable contre lesquels les puissances de la mort se coalisent et apercevons Geneviève, Epouse du Seigneur, sauvant par sa prière notre cité et la foi catholique. Voyons le peuple immense des pauvres qui cherchent Dieu, et scrutons le visage séraphique de François, le stigmatisé époux de dame pauvreté.

Avec Abraham écoutons l’appel du Dieu-Trinité qui rassemble l’Eglise. Avec Pierre apprenons que nous sommes les pierres vivantes d’un édifice bien structuré, voulu par Jésus et servi par le ministère d’unité du pape. Avec la Vierge Marie découvrons combien l’Eglise est sainte, maternelle et pleine de joie parce qu’elle sert le Seigneur. Avec Paul, retrouvons le sens apostolique de la mission que l’Esprit de Pentecôte suscite dans les cœurs chrétiens. Avec Geneviève armons-nous du courage de la foi pour résister aux menées des hordes diaboliques, impuissantes à ébranler la Cité sainte. Avec François aimons les pauvres que Dieu aime, le peuple des béatitudes, le petit troupeau auquel le Père donne part au Royaume.

Vaste programme me direz-vous, décliné en six conférences. Le peuple de Dieu convoqué par l’appel d’Abraham, l’édifice hiérarchique bâti sur le roc de Pierre, la sainte Mère dont Marie est l’admirable figure, le corps du Christ que Paul fait croître par son apostolat, l’Epouse du Seigneur dont Geneviève défend héroïquement la chasteté, le petit reste des humbles que François d’Assise semble personnifier : tout cela c’est l’Eglise que nous aimons.

Griefs

Ah l’Eglise ! On n’a pas aussitôt prononcé ce mot que les humeurs se gâtent, les regards se durcissent les fronts se plissent, les conversations s’exacerbent, les nerfs se crispent, les railleries fusent, les critiques pleuvent. Vous n’aurez guère à attendre longtemps avant qu’on vous resserve Galilée, l’Inquisition, la papesse Jeanne, les croisades, le silence de Pie XII, … que sais-je ? Que répondre à cette accablante bouillie ? Il n’y a qu’une chose absolument constante depuis deux millénaires : l’Eglise a toujours eu en face d’elle des gens qui la trouvaient complètement dépassée et obsolète et qui prophétisaient sa mort prochaine. Dans les premiers siècles on accusait les chrétiens d’anthropophagie, d’inceste, d’athéisme. Cette petite secte agaçante et interdite devait répondre devant les tribunaux de « crime contre l’humanité » ? Nos martyrs brûlants de charité étaient considérés comme les ennemis du genre humain ! Que dira-t-on de nous pauvres pécheurs ? Nous reviendrons sur ces mises en cause historiques et même sur les scandales tout récents qui blessent si cruellement notre Sainte Mère.

Rêveur solitaire

Mais il me semble que les difficultés de nombre de nos contemporains, même chrétiens, avec l’Eglise sont d’un ordre plus profond. Nous sommes dans un siècle d’individualisme et l’Eglise est essentiellement communion. Nous devenons chrétiens par la médiation d’autrui et chacun prétend se faire tout seul. La foi se transmet par témoignage et enseignement et nous voulons avoir raison de tout par notre raison et notre jugement personnel. Nul n’a mieux exprimé cela que Jean-Jacques Rousseau :

Quoi ! toujours des témoignages humains ! se plaint-il dans son Emile, toujours des hommes qui me rapportent ce que d’autres hommes ont rapporté ! que d’hommes entre Dieu et moi ! »

« Que d’hommes entre Dieu et moi ! » voilà le cri du rêveur solitaire. Rousseau, en effet, n’en croyait que Jean-Jacques. Tous les prêtres, les dogmes, les témoignages humains, lui paraissaient autant d’obstacles entre le Grand Être et lui. Drapé dans sa farouche solitude, le poète ne consultait que son cœur bêlant au spectacle de la nature. Comme tant de nos contemporains, il faisait sa religion de ses sentiments. Superbe dans sa romantique misanthropie, il cultivait ce chagrin philosophe comme un Alceste tragique…. Que c’est embarrassant toutes ces médiations humaines. Le promeneur solitaire voudrait tant demeurer dans ses rêveries sans qu’on vînt troubler les pâmoisons de son âme par les revendications d’une vérité à accueillir et d’une solidarité à vivre.

Qu’ai-je besoin d’autrui pour me déterminer en matière religieuse ? Le livre de la nature ne parle-t-il pas assez à mes sens ? Ne suffit-il point d’adorer humblement le Grand Être Suprême qui s’y révèle ? Pourquoi se référer à des évènements lointains que je ne puis atteindre que par le témoignage d’autrui ? Pourquoi Dieu ne s’adresserait-il pas à moi directement plutôt que de passer par des porte-paroles sujet à caution ? Pourquoi ne m’octroierait-il pas ces bienfaits de cœur à cœur sans passer par des intermédiaires grossiers et peu fiables ? Pourquoi devrais-je entrer en compagnie d’autres êtres, répondre aux mêmes lois qu’eux, partager leurs sentiments et leurs dogmes ? Qu’on me laisse donc seul avec mes opinions et mes croyances, ne dérangeant personne et n’étant dérangé par personne. Je prétends marcher seul sur les chemins de Dieu.

Personne et individu

Oui mais voilà, il n’est pas bon que l’homme soit seul (Gn 2,18). Les premières pages de la Bible nous le disent et toute la doctrine chrétienne est comme suspendue à cette vérité. On ne peut être chrétien isolément. Pas plus qu’on ne peut jouer tout seul au football. Unus christianus, nullus christianus, n’est pas chrétien le chrétien isolé. Nul ne peut dire comme Caïn : suis-le gardien de mon frère ? (Gn 4,9) oubliant le devoir évangélique de porter le fardeau les uns des autres (Ga 6,2). L’Eglise est merveilleusement figurée par cette toute jeune fille qui a pris sur son dos son petit frère pour lui faire passer la rivière. On lui dit : mais ma petite, ce fardeau est bien trop lourd ! Et elle de répondre du tac au tac, admirablement indignée : mais ce n’est pas un fardeau, c’est mon frère !

A l’heure où certains voudraient faire de la religion une expérience subjective et une affaire totalement privée, il est bon de rappeler que la foi n’est pas une décision individuelle. On ne peut pas plus croire seul que naître seul. La foi advient portée dans la communauté Eglise, comme la naissance advient portée dans la communauté humaine.

Le Dieu Trinité qui est en lui-même pluralité de personnes a créé l’homme et la femme pour que la communauté des deux soit à son image et à sa ressemblance. La Bible n’est pas ce miroir de l’âme où des narcisses peuvent se complaire, mais le livre de l’Alliance de Dieu avec son peuple. Jésus n’a rien de ce doux rêveur galiléen qu’un certain romantisme s’est plu à nous dépeindre. Il ne nous a pas enseigné la prière du Pater meus, mais celle du Pater noster qui s’adresse à ce Père qui est nôtre et qui fait de nous des frères. Il ne nous donne pas comme nourriture des gélules en dose individuelle, mais un pain à rompre et à partager. Il ne sauve pas chacun hors de tout lien mutuel, mais se constitue un peuple qui le sert et l’adore. Il n’est pas venu conforter des individus dans leur farouche indépendance mais rassembler les enfants de Dieu dispersés. Et ce rassemblement c’est l’Eglise, communion des saints. La déserter c’est sombrer irrémédiablement dans l’exil, la solitude et le chacun pour soi. Y demeurer, tout au contraire, c’est n’être jamais seul. Car dans la sainte famille chrétienne, on se donne la main. Oui, dans le système de chrétienté, le pécheur tend la main au saint, puisque le saint donne la main au pécheur. Et tous ensemble, l’un par l’autre, l’un tirant l’autre, ils remontent jusqu’à Jésus, ils font une chaîne qui remonte jusqu’à Jésus, une chaîne aux doigts indéliables. Oui, il faut le redire avec le poète  : Celui qui ne donne pas la main, c’est celui-là qui n’est pas chrétien.

En prétendant se dégager de relations trop contraignantes, d’institutions trop pesantes, jaloux de leur indépendance et soucieux d’émancipation, nos contemporains ont parfois la tentation de faire leur l’épouvantable sentence sartrienne : « L’enfer, c’est les autres ». Ah ! cruelle maxime qui prend le contrepied du dogme chrétien selon lequel l’enfer tout au contraire, c’est l’oubli des autres, c’est le chacun pour soi.

L’Eglise est le paradis

Une parabole rapportée par Dostoïevski dans les Frères Karamazov illustre de manière terrifiante ce qu’est l’enfer. Une mégère fut à sa mort précipitée dans les gouffres infernaux pour n’avoir pas laissé la moindre trace de vertu. Voici que son ange gardien se souvint qu’elle avait eut au moins un jour un geste charitable lorsque voyant passer une pauvresse, elle lui avait jeté un oignon de son jardin. « Pour cet oignon, dit Dieu à l’ange, qu’elle soit retirée de l’Hadès, va, tends-lui cet oignon et tire-la hors du gouffre ». Aussitôt l’ange s’exécuta, la femme agrippa l’oignon, l’ange la tira avec précaution. Or voici que les autres damnés voulant profiter de l’aubaine s’accrochèrent à la mégère. Mais celle-ci qui était fort méchante lança des coups de pieds furieux criant : « c’est moi, c’est à moi, c’est mon oignon que l’on tire et non le vôtre ! » ce qui devait arriver arriva, l’oignon rompit et tout son équipage, mégère en tête, fut précipité en enfer. Quant à l’ange, il partit en pleurant.

Cette légende russe nous avertit qu’en un sens il nous faut nous occuper de nos oignons, mais surtout elle nous dépeint de manière saisissante ce qu’est l’enfer : l’enfer c’est l’enfermement égoïste, c’est le huis clos solipsiste. C’est l’isolement sans remède. Victor Hugo l’affirme : L’enfer est tout entier dans ce mot : solitude. Comme le dit le Curé de Campagne de Bernanos : L’enfer, Madame, c’est de ne plus aimer.

Il y a une alternative à cette perspective effrayante. Au chacun pour soi haineux des damnés s’oppose la communion des saints. Au pugilat général de l’enfer, s’oppose ce monde réconcilié qu’est l’Eglise. Car l’Eglise n’est autre aux dires des Pères que le nouvel Eden baigné par les quatre fleuves évangéliques, le paradis où Dieu se promène à la brise du soir.

Le mystère de l’Eglise

Pour entrer dans ces vues patristiques et prendre notre sujet à sa hauteur véritable, qui nous donnera les ailes de la Colombe  ? (Ps 55,7) Car par une ascension vigoureuse il faut nous élever au-delà des considérations sociologiques ou historiques pour pénétrer le mystère de l’Eglise. Nous ne prétendons aucunement donner dans ces conférences un traité d’ecclésiologie. Nous nous bornerons à esquisser quelques « aspects de l’Eglise » pour faire allusion au titre modeste que donna le Père de Moncheuil à l’un de ses livres les plus célèbres.

Or pour apercevoir ne serait-ce que quelques facettes de la Mère Eglise, il faut vaincre notre myopie, voir loin, voir haut, voir profond, s’arracher à toute mesquinerie rabougrissante. L’Eglise n’est ni un problème d’ordre historique ou sociologique aisément soluble, ni une énigme indéchiffrable, elle est un Mystère, elle est même d’une certaine manière tout le mystère chrétien, son résumé, sa quintessence. Il est vrai que pour beaucoup de nos contemporains l’Eglise est plutôt un scandale, une pierre d’achoppement, un signe de contradiction. Par ce trait elle ressemble parfaitement à son Seigneur. Elle est en quelque sorte « l’incarnation de Jésus ». Non qu’elle joue le rôle de Jésus comme un acteur de théâtre mais parce qu’elle est Jésus continué parmi nous. Une « incarnation de surcroît ». Si le Christ choquait ses contemporains parce que lui qui était homme, il se faisait l’égal de Dieu, quel scandale bien plus grand encore provoque cette Eglise si visiblement humaine qui a la prétention d’être d’institution divine. De venir de Dieu et d’offrir Dieu. Comment la grâce divine pourrait-elle accepter de se déverser à travers un canal si déficient ? Le tout-divin à travers le trop humain ? C’est la logique même de l’Incarnation qui est en jeu. L’Église est faite d’un double élément humain et divin. C’est pourquoi on la compare au mystère du Verbe incarné, explique le Concile Vatican II, soulignant une analogie qui n’est pas sans valeur (sic). L’Église est une société humaine et une institution divine. Il convient de tenir ensemble ces deux dimensions de son mystère comme on le fait, analogiquement, pour le Christ, vrai Dieu et vrai Homme. De même que le Verbe soumet sa personne incarnée aux regards de l’histoire et des sciences humaines, de même son Eglise est offerte aux analyses sociologiques. Toutefois celles-ci demandent à être complétées par une approche proprement théologique.

L’Eglise, projet de Dieu

« Dieu a tout créé en vue de l’Église » disaient les Anciens. Certes l’Eglise a été manifestée le jour de la Pentecôte. Elle a été instituée par notre Seigneur Jésus-Christ, mais elle a aussi été merveilleusement préparée dans l’histoire du peuple d’Israël et même préfigurée dès l’origine du monde. L’Eglise est l’intention initiale de Dieu, ce qu’il avait en vue en créant, le premier projet du Créateur. Peule de Dieu, Corps du Christ, Temple de l’Esprit, l’Eglise est l’œuvre de la Trinité tout entière.

C’est pourquoi il me semble nécessaire de redire quelque chose de ce Dieu Père, Fils, et Saint Esprit, de ce Dieu unique en trois personnes divines. Ce n’est pas une digression ou un hors sujet. A l’origine de l’Eglise, communion de personnes dans l’amour, il y a un Dieu qui est lui-même communion de personnes dans l’amour. Pour scruter le mystère de l’Eglise, il convient de méditer d’abord son origine dans le dessein de la Très Sainte Trinité, dit le catéchisme de l’Eglise catholique (CEC n°758). Commencer moins haut, c’est commencer trop bas.

La Trinité

Hélas ! je n’ai pas plutôt prononcé ce mot « Trinité » dans une assemblée chrétienne que j’en vois qui se prennent la tête entre les mains ou même qui se prennent la tête tout court, comme si la Trinité était avant tout une énigme indéchiffrable, un casse-tête pour théologiens, un labyrinthe rationnel, une sorte de rébus chinois, quelque chose en tout cas de tout à fait hermétique.

Or le chrétien n’est pas d’abord celui qui pense que Dieu est en trois personnes ou celui qui disserte, qui pérore, qui discourt subtilement sur la périchorèse des trois hypostases divines. Il n’est même pas d’abord celui qui croit à la Trinité. Il est celui qui vit de la vie Trinitaire dans laquelle il a été plongé au jour de son baptême. Car la Trinité n’est pas seulement un objet de spéculation mais "le mystère central de la foi et de la vie chrétienne" lit-on dans le Catéchisme de l’Eglise catholique (n° 234). Pas simplement le mystère central de la foi, de la théologie, de la dévotion, de la mystique ou de la liturgie chrétienne. Mais bien le mystère de la vie chrétienne. Nous ne faisons pas que compter trois personnes en Dieu, nous vivons de la vie trinitaire.

Ce mystère, probablement, beaucoup d’entre nous l’ont appris avant de raisonner lorsque sur les genoux de nos mères, nos mains guidées par les leurs, nous avons tracé sur nous-mêmes nos premiers signes de croix, marquant ainsi l’empreinte, l’emprise du Dieu trois fois saint sur nos êtres. C’était le grand adoubement des chevaliers de la paix ! Nous étions drapés dans le nom entrelacé du Père, du Fils et du Saint Esprit comme dans les plus beaux langes de la tendresse. Cette emprise de la Trinité sur l’être du baptisé, ce caractère, ce sceau gravé dans son cœur, nous les retrouvons pour l’Eglise dont Tertullien allait jusqu’à dire qu’elle est « le corps des trois » personnes divines.

Ce mystère est bien grand, certes. On se persuaderait peut-être qu’il est abstrait et sans conséquences pratiques. Quelle erreur ! Jamais vérité ne fut plus décisive. Aucun dogme n’a marqué autant l’histoire des hommes que le dogme trinitaire. Ses conséquences métaphysiques, politiques et morales sont décisives.

Divine Altérité

L’homme, en effet, est créé à l’image de Dieu. Il importe donc grandement de savoir comment est le modèle. Si Dieu est un être monolithique, l’homme devra se comprendre lui aussi comme un être solitaire. La vie sociale ne sera plus qu’une contrainte pesante. Autrui sera de trop. L’enfer sera l’autre qui viole mon espace vital…. Mais si au contraire nous sommes créés à l’image d’un Dieu qui est communion de personnes dans l’amour, alors autrui devient mon partenaire aimé, mon complément précieux et solidaire. S’il y a du « jeu en Dieu », alors la pluralité n’est pas une déchéance, la différence n’est pas une marque de finitude. Nos sociétés plurielles ne sont pas forcément des formes abâtardies de modèle social. Ce n’est pas seulement ce qui nous unit qui est signe de Dieu, mais aussi ce qui nous diversifie. Ce sont nos différences aussi bien que nos similitudes qui parlent de Dieu !

Il me souvient de cette anecdote d’un prêtre en soutane et d’une religieuse en civil dans un compartiment de chemin de fer. La conversation s’engage entre eux et devant les six autres voyageurs. Très vite on s’aperçoit que ces deux personnes consacrées au même Seigneur ne sont à peu près d’accord sur rien, que leurs options s’opposent même sur la façon de concevoir la mission, la place des chrétiens dans la société, le rôle et la nature de l’Eglise et sur bien d’autres sujets encore. N’eût-été cette forme de courtoisie légèrement hypocrite qu’on adopte d’ordinaire entre gens d’un certain monde, il est certain que la conversation se serait envenimée dangereusement ou aurait tourné court pour se briser dans une totale incompréhension. La religieuse et le prêtre se sentent bien un peu gênés d’étaler ainsi leur désaccord et de donner en spectacle leurs opinions irréconciliables. La sœur s’adresse alors aux autres voyageurs restés neutres et un peu médusés par cette confrontation. Vous devez être bien choqués, leur dit-elle, de nous voir, le, père et moi, d’avis si divergents ! Quel piètre témoignage nous rendons à Dieu ! Mais voilà que la voisine de la religieuse lui rétorque du tac au tac : Mais pas du tout ma sœur, ce sont précisément vos différences qui nous parlent de Dieu. Quelle édifiante réponse ! Pourquoi imaginer que l’uniformité soit un meilleur témoignage au Dieu Trinité que les différences vécues dans la communion fraternelle ? Pourquoi durcir nos options théologiques et transformer en oppositions ce qui pourrait être autant de nuances sur la gorge de la tourterelle et contribuer à la beauté de l’Epouse ?

L’Eglise est un peuple qui tire son unité de l’unité du Père et du Fils et de l’Esprit Saint . Les chrétiens ne sont pas unis entre eux parce qu’ils pensent globalement la même chose, ou parce qu’ils adoptent des attitudes semblables, mais parce qu’ils ont été plongés dans le Nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. Ils sont unis par leur baptême et non par leurs ressemblances, leurs opinions ou leur agir. Ils sont la « famille de Dieu », comme une mystérieuse extension de la Trinité dans le temps.

Création

Après avoir scruté l’origine trinitaire de l’Eglise, il nous faut considérer sa réalisation progressive dans l’histoire. « Dieu a tout créé en vue de l’Eglise ». Ainsi depuis le commencement de la création jusqu’à la Jérusalem céleste, cité définitive où sont rassemblés tous les élus, l’histoire du salut apparaît dans sa remarquable unité : elle n’est pas autre chose que l’Eglise en genèse, ou mieux, Dieu en quête de l’Eglise. Conçue dès l’origine dans le dessein de Dieu le Père, préfigurée dans l’antique Eve sortie du côté d’Adam, préparée dans le peuple issu d’Abraham, l’Eglise est née du côté ouvert du Christ sur la croix. Manifestée et fortifiée par l’Esprit le jour de la Pentecôte, elle poursuit son pèlerinage au cours des âges jusqu’au retour de son Epoux où enfin elle paraîtra ce qu’elle est : le Royaume de Dieu. Le vieux Clément d’Alexandrie (IIème siècle) résumait cela de manière éloquente : « Dieu n’est jamais déficient ("asthénique") : de même que la volonté de Dieu est un acte et qu’elle s’appelle le monde, ainsi son intention est le salut des hommes, et elle s’appelle l’Eglise ».

Comment Dieu fit-il venir le monde à l’existence ? En l’appelant. En appelant à l’être ce qui n’était pas. Avons-nous encore suffisamment d’esprit métaphysique pour percevoir en toute créature cet appel de l’être, la voix du Créateur qui nous hèle en nous disant : « sois » ! Saint Paul parle du Dieu d’Abraham comme de « Celui qui donne la vie aux morts et appelle le néant à l’existence » (Romains 4,17). Regardons le réel qui nous entoure. Il n’est pas là simplement en vertu de la vitesse acquise. Il ne gît pas simplement dans sa visqueuse facticité, dans son en-soi nauséabond pour parler comme Jean-Paul Sartre. Il est là en vertu d’un appel du Créateur.

Il serait bon sans doute que nous prenions quelques secondes de silence et d’émerveillement métaphysique pour percevoir cet appel de l’être, pour palper l’étoffe vocationnelle de tout le réel. Notre triomphe sur le néant n’est pas le fruit d’une bataille que nous livrons, mais le fruit de l’appel de Dieu qui met par le tonnerre de sa voix le néant en déroute. Nous ne sommes pas là de plein droit, en vertu de je ne sais quelle nécessité. Nous existons en vertu d’un appel gratuit que Dieu nous adresse. Quel mystère ! Je suis pensé donc je suis. Il faudrait que nous puissions dire comme Sainte Claire d’Assise sur son lit de mort : « Béni soit Dieu de me créer ».

Convocation

De même que l’appel divin fait surgir l’univers du néant, il convoque l’Eglise. "Dieu nous a sauvés et appelés d’un saint appel en vertu de son propre dessein" écrit saint Paul (2 Tim l, 9). Les chrétiens sont " les appelés de Jésus Christ " (Rm 1, 6 ; cf Jude 1). La vocation définit l’Eglise. Contrairement à l’armée française l’Eglise sera toujours un peuple d’appelés, elle le porte jusque dans son nom grec ek-kaleô, peuple de l’appel, convocation sainte. Saint Jean désigne tout simplement l’Eglise par les vocables « l’Elue, l’Ekletè » ou « l’Appelée, l’Ekklèsia » ( 2 Jn 1). « La vocation constitue l’être profond de l’Eglise, explique Jean Paul II, avant même son action. Le nom de l’Eglise, Ecclesia, indique que sa nature est liée en profondeur à la vocation, parce que l’Eglise est vraiment “convocation”, assemblée des appelés »

Le mot grec ἐκκλησία on le sait, a pour origine l’hébreu Qahal qui désigne dans les saintes Ecritures l’assemblée sainte des israélites réunis autour de Moïse au temps de l’Exode, la communauté du désert. Le latin hésite à rendre ἐκκλησία par convocatio ou par congregatio. Cette dualité de traduction est à vrai dire irréductible et significative. L’Eglise est à la fois convocation et congrégation. Elle est l’appel que Dieu adresse à l’humanité, mais elle est aussi la communauté de ceux qui ont répondu à cet appel. Elle est l’Eglise qui sanctifie mais aussi l’Eglise des sanctifiés par un saint appel (1 Co 1,2). C’est pourquoi on peut dire de l’Eglise des choses qui peuvent paraître à tout le moins paradoxales. On entend souvent dire, avec un brin de fierté revendicatrice voire revancharde : l’Eglise, c’est nous. Ce n’est certes pas faux, car nous sommes la communauté des baptisés, rassemblés et sanctifiés par l’Esprit. Mais on ne doit pas oublier en disant cela que l’Eglise est aussi notre Mère, celle précisément qui nous a engendrés pour que nous devenions l’Eglise. L’Eglise fraternelle est née de l’Eglise maternelle. L’Eglise est « ma Mère et mes frères ». Revendiquer d’être membre de l’Eglise congregatio, c’est reconnaitre être enfant de l’Eglise convocatio. En ce sens on peut dire avec Bède le Vénérable : Chaque jour l’Eglise enfante l’Eglise.

L’écoute de l’appel

Hélas ! un grand nombre de fidèles ne perçoivent plus guère la vocation que comme une donnée extrêmement rare, qui ne saurait concerner que quelques êtres d’exception, marginaux ou inspirés. Or une exception, forcément, c’est pour les autres… Combien de chrétiens tomberaient des nues si on leur disait qu’ils « ont la vocation », comme on dit, par le simple fait qu’ils sont baptisés. Je me souviens lorsque je suis entré au séminaire de cette vieille paysanne qui disait à mes parents : « Dites-donc votre drôle – c’est ainsi qu’on appelle les enfants dans le Poitou – votre drôle comment qu’il l’a attrapé la vocation ». Comme si j’avais eu la rougeole ou les oreillons…

Cela n’a l’air de rien mais répondre le dimanche matin aux grandes voix de bronze des cloches convocatrices, cela contribue à ancrer en nous que nous sommes les bienheureux appelés du Seigneur. Bien sûr à l’appel de Dieu s’opposent bien des voix discordantes. L’homme peut se rendre sourd à la voix de son Créateur et ne plus entendre le Seigneur s’écrier « Adam où es-tu ? ». On sait comment le bel univers harmonieux que Dieu avait en vue fut disloqué par le péché, Adam éparpillé, façon puzzle, aux quatre points cardinaux. Les forces de dispersion l’emportèrent : Adam dénonça Eve ; Caïn tua son frère Abel. Le péché fit son œuvre destructrice dans l’humanité, Satan, le grand diviseur devint le Prince de ce monde. L’orgueil des hommes s’élevait sans limites et certains prétendirent monter jusqu’à la condition divine en construisant une tour aussi haute que le ciel. Ce fut la dispersion de Babel, la cacophonie, la communication rompue avec Dieu et entre les hommes.

Abraham, préparation lointaine

Quel plan Dieu mit-il en œuvre pour enrayer un si funeste engrenage si contraire à son dessein d’unité dans l’amour ? Ce plan, frères et sœurs, nous le connaissons fort bien, il a un nom qui nous est cher, ce plan ce n’est autre que l’Eglise. Le rassemblement de l’Eglise est pour ainsi dire la réaction de Dieu au chaos provoqué par le péché. Le créateur qui s’était un temps repenti d’avoir créé, revint à son projet initial : l’union des êtres humains en lui. Mais comment parvint-il à renouer les liens de ce peuple rebelle ? Appela-t-il à la cantonade pour que de toutes parts on revint à lui ? Hélas ! Il connaissait trop la sourde obstination des hommes pour agir de cette manière. Aussi résolut-il d’en appeler un seul, de réunir d’abord en cet élu une famille de la terre, afin que le grand rassemblement qu’il appelait de ses vœux commençât d’exister en ce clan misérable pour s’étendre par lui à l’humanité tout entière. Et voilà par cet appel d’Abraham, l’Eglise inchoative ; voilà le projet de Dieu qui commence tout petitement d’exister sur la terre. Voilà « l’Eglise avant l’Eglise ». Car l’Eglise des élus est une, qu’ils aient précédé ou suivi l’Incarnation.

La grande voix du Créateur qui s’était fait entendre six jours durant pour établir l’univers résonne à nouveau pour qu’existe un peuple qui sera son Eglise : « Le Seigneur, en effet, dit à Abram : Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, je magnifierai ton nom ; sois une bénédiction ! Je bénirai ceux qui te béniront, je réprouverai ceux qui te maudiront. Par toi se béniront tous les clans de la terre. (Gn 12,1-3) La grande œuvre du rassemblement de l’humanité commence paradoxalement par une mise à part.

« La préparation lointaine du rassemblement du Peuple de Dieu commence avec la vocation d’Abraham à qui Dieu promet qu’il deviendra le père d’un grand peuple » (CEC n°762)

Il n’est pas innocent que le grand rassemblement de l’Eglise soit préparé par l’appel personnel que reçoit Abram. Il ne faudrait pas s’imaginer en effet que tout occupé à l’œuvre de son grand projet collectif, Dieu se moque éperdument des individus. Il ne faudrait pas imaginer l’Eglise comme un grand tout où se dissolvent toutes les personnalités. Comme si le souci de l’Eglise globale rendait superflue la considération particulière due à chacun de ses membres. Un peu comme dans les systèmes collectivistes, l’individu cédait complètement le pas à la masse. Ici encore le mystère de la Trinité, éclaire le mystère de l’Eglise.

Les personnes divines sont réellement distinctes entre elles. Impossible de parler comme cet enfant du catéchisme qui priait en disant : « Mon Dieu qui êtes en quelque sorte en trois exemplaires…  ». Il est aussi périlleux d’oublier l’unité de la substance divine que d’oublier la trinité des personnes divines. Comme le disait Saint Grégoire de Nazianze le théologien : Je n’ai pas commencé de penser à l’Unité que la Trinité me baigne dans sa splendeur. Je n’ai pas commencé de penser à la Trinité que l’unité me ressaisit.

Toute âme est l’Eglise

Le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint Esprit est Dieu, chaque personne divine est Dieu et jouit donc des mêmes prérogatives, de toutes les prérogatives divines. Chacune des personnes divines reçoit « même adoration et même gloire » comme on dit dans le Credo. De même chaque homme reçoit de droit toutes les prérogatives qui reviennent à la nature humaine. Tous les droits de l’homme s’appliquent à lui quelles que soient son implication ou sa place dans le groupe, la tribu, le peuple. Aux yeux de Dieu, chaque humain a autant d’importance que l’humanité entière, chaque chrétien autant de poids que l’Eglise dans son ensemble. Ce que l’on dit généralement de l’Eglise on peut le dire particulièrement de l’âme, affirmaient les anciens. En effet, appelée par Dieu à la sainteté, épouse de Jésus-Christ, Temple de l’Esprit, chaque âme est l’Eglise.

Il paraît important de rappeler cela à l’encontre de ceux qui prétendraient agir pour le bien de l’Eglise comme le communiste pour le parti, c’est-à-dire en sacrifiant au besoin la considération du droit des personnes à la justice et à la vérité. On ne peut, par exemple, et combien il m’est cruel de prendre cet exemple, on ne peut dis-je, sous prétexte de défendre l’Eglise passer par perte et profit la cause de cette malheureuse victime qui a eu à souffrir des exactions d’un clerc. Car ce petit cruellement blessé est l’Eglise, jouit des mêmes droits et de la même considération que la communauté ecclésiale tout entière. Le dogme trinitaire nous préserve aussi bien de l’individualisme qui coupe les solidarités que du collectivisme qui brime ou étouffe les personnalités. Jamais dans l’Eglise l’individu n’est subordonné ou sacrifié à la société.

Mais inversement on n’est jamais chrétien tout seul. Il faut le dire à l’encontre de certaines élites qui méprisent un « christianisme sociologique » ou une dévotion populaire pour s’enfermer dans une foi toute personnelle et privée. Dieu n’a que faire d’une collection d’individus pieux, il établit son peuple, l’Eglise, comme sacrement de l’unité du genre humain.

Personnalisme communautaire

N’allons donc pas supposer que le Bon Dieu tout occupé à son projet de grand rassemblement néglige de ce fait les cas particuliers. Très spontanément, en effet, on imagine Dieu comme un être très lointain dont l’administration gigantesque est absolument débordée et très au-dessus de nos petits problèmes. Dans la paperasserie du paradis mon dossier doit être tout au bas de la pile. Dieu a des milliards d’affaires plus intéressantes que moi sans compter les moineaux qui réclament leurs becquées quotidiennes.

Curieusement il est bien plus facile de croire que Dieu existe, que de croire que nous existons pour Dieu. Je me souviens de cette paroissienne qui trouvait que croire en Dieu n’était pas assez, qu’il s’agissait de l’aimer. A chaque fois qu’aux jours solennels on l’interrogeait « croyez-vous en Dieu » au lieu de répondre « oui je crois » elle disait « oui, je l’aime ». Cela m’agaçait ! je trouvais cela inapproprié et mièvre jusqu’au jour où sa réponse a changé. Lorsque le prêtre lui demanda « croyez-vous en Dieu » elle répondit « oui, il m’aime » !

Quelle sublime vérité ! Je crois que Dieu existe, mais est-ce que je parviens à croire vraiment que j’existe pour Dieu, que j’ai du prix à ses yeux ? Dieu n’est pas un grossiste en Création. Il aime, dit le livre de la Sagesse, tout ce qui existe. Jésus n’a pas seulement donné sa vie pour son Eglise qu’il s’est acquise au prix de son sang, il a aussi très consciemment versé telle goutte de sang pour moi. Pour celui qui aime le moindre détail de l’être aimé prend une importance infinie, combien plus pour celui qui est l’Amour-même. Avez vous déjà vu un fiancé dire à sa fiancée : « ma chérie je t’aime, en gros »….L’amour s’attache au détail et en tire toute son efficace.

D’une certaine manière, chacun de nous, si modeste soit sa condition, est l’Eglise. Chaque chrétien doit en quelque sorte reproduire en lui-même le mystère de l’Eglise, être une Eglise en miniature, être le microcosme de ce macrocosme. Le baiser que le Bien-aimé du Cantique donne à sa bien-aimée, chaque fidèle le reçoit en tant que membre de l’Eglise. Chaque âme est aimée d’un amour singulier, mais aucune n’est aimée séparément.

En appelant de manière personnelle Abraham afin de former par lui un peuple immense, Dieu manifeste que son projet n’est pas la fusion de toute l’humanité dans le grand tout indifférencié Eglise, mais la communion d’êtres humains qui gardent toute la richesse de leur personnalité et qu’il poursuit d’un amour de préférence.

Israël, préparation immédiate

Les dons de Dieu sont sans repentance, le Dieu qui parle est un Dieu qui tient parole, le serment juré à nos pères en faveur d’Abraham et de sa race à jamais ne peut rester lettre morte. Aussi tout au long de l’histoire le Seigneur va-t-il inlassablement rechercher les enfants d’Abraham jusqu’au plus bas de leurs fourvoiements à répétition. Ce peuple d’étoiles et de grains de sable promis au patriarche nous le voyons risquer mille fois de se perdre et se dissoudre dans les querelles et les menées fratricides. C’est Esaü qui part en guerre contre Jacob petit-fils d’Abraham, c’est Joseph qui est vendu par ses frères. La prestigieuse descendance en laquelle doivent être bénies toutes les nations de la terre, la voici bientôt lamentablement réduite à un troupeau d’esclaves au pays d’Egypte. Que restait-il des promesses du Très-Haut lorsque les hébreux criaient sous le fouet de pharaon ? La postérité d’Abraham n’était même pas un peuple, mais plutôt ce « chaos de hurlements sauvages » (Dt 32,10) que décrit l’Exode, des nomades sans culture ni instruction menant leur maigre cheptel dans la lugubre solitude de la steppe, des tribus dépareillées d’esclaves en Egypte, des hébreux, aux sens étymologiques du terme, c’est-à dire des errants… ? « Mon père était un araméen errant… » (Dt 26,5). Comment cet attroupement disparate est-il devenu une nation ? Il n’est pas un peuple constitué selon les ressorts de la sociologie naturelle qui se serait doté d’un système religieux propre. Israël est né d’une expérience particulière et unique. Ce n’est pas le peuple qui s’est choisi ou façonné ses dieux, c’est un Dieu qui l’a choisi et façonné. Le seul motif de l’existence et de la permanence d’Israël c’est l’Election : le choix qu’un Dieu a fait d’agréger des tribus en un peuple porteur de son Nom, un peuple qui lui soit consacré : « Car tu es un peuple consacré au Seigneur ton Dieu ; c’est toi que le Seigneur ton Dieu a choisi pour son peuple à lui, parmi toutes les nations qui sont sur la terre. »( Dt 7,6 ; 14,2). Le signe de cette élection c’est le don de la Torah. Tout peuple a ses lois. Or Israël ne forge pas sa loi, il reçoit de Dieu une Loi qui le constitue comme peuple.

L’Eglise, Israël de Dieu

On ne peut pas dire que l’Israël ancien ait brillé par l’éclat de sa culture, de ses arts, de sa science, de ses lettres…Les Sumériens développèrent l’écriture, les Egyptiens ont bâti des pyramides, les Grecs ont inventé la philosophie et la démocratie, les Chinois excellaient dans les arts médicaux… Israël n’a rien laissé sinon la théologie nouvelle et révolutionnaire du Dieu Unique. Il faut dire que ce peuple n’a été choisi et formé par son Seigneur que pour cette tâche : sanctifier aux yeux des nations le Nom du Dieu unique.

Pourtant la tâche qu’il devait accomplir « sanctifier le Nom de Dieu parmi les nations », faire connaître et resplendir la gloire du Très Haut, force est de constater que d’autres l’ont pour une large part accomplie à sa place. Comme l’écrit Armand Abécassis : Israël avait pour vocation d’annoncer le Dieu vivant au monde mais ce sont les chrétiens qui l’ont fait. C’est L’Eglise qui s’en est chargée.

L’Eglise est donc bien, selon le mot de saint Paul, l’Israël de Dieu(Ga 6,16). Le fait que le même mot quahal, ekklesia désigne l’assemblée des Israélites au désert et le peuple qui confesse Jésus-Christ manifeste l’admirable continuité du plan de Dieu. L’Eglise n’est pas tant le nouvel Israël que le véritable Israël, l’Israël accompli. Déjà les anciens patriarches appartenaient à ce même corps de l’Eglise que nous sommes, enseigne saint Thomas d’Aquin. Saint Paul ne dit-il pas que l’Eglise est fondée sur les Apôtres et sur les prophètes (Ep 2,20) ? Or Adam lui-même est compté au nombre des prophètes. L’Eglise n’est pas une session de rattrapage, une nouvelle Epouse que le Seigneur aurait choisie après avoir essayé une concubine insatisfaisante. Elle n’est pas le fruit d’une « miséricorde tardive » d’un Créateur qui se serait ravisé ou aurait suivi un nouveau conseil. Non, si haut que l’on remonte le cours des âges, l’Eglise est déjà présente. Elle est cette Vigne qui, depuis Abel le juste jusqu’au dernier des élus à naître, aura poussé autant de sarments qu’elle aura produit de saints. Le monde a été fait pour elle explique le Pasteur d’Hermas, elle a été créée la première avant toute chose c’est pourquoi on lui donne les traits d’une femme âgée quoiqu’elle ne vieillisse jamais et que sa vigueur soit éternelle. Elle est plus haute que le ciel et plus large que la terre et on la trouve cependant enclose dans la barque d’un pécheur de Galilée du nom de Simon-Pierre, nous le verrons dimanche prochain.

Introduction par le père Guillaume de Menthière

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