Texte de la conférence de carême de Notre-Dame de Paris du 22 mars 2020

Le dimanche 22 mars, le père Guillaume de Menthière a donné sa quatrième conférence du cycle 2020 sur le thème “L’Église de Paul : apostolique, eucharistique, missionnaire”.

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Texte de la conférence
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Les conférences seront publiées, avec les références et les notes, dans un livre aux éditions Parole et Silence.

L’Église de Paul
apostolique, eucharistique, missionnaire

L’aveugle-né

Une grande page évangélique copieuse, vigoureuse, savoureuse nous fut servie ce matin dans nos églises ! Par l’eau de Siloé un aveugle-né est rendu à la lumière. Par-delà le symbole baptismal, j’aime contempler la personnalité attachante du miraculé. Comme il est remarquable notre aveugle ! Il ne sait pas comment le prodige fut possible, il ne connaît pas l’homme qui lui a procuré la guérison, il ne prétend pas tout maîtriser ou tout comprendre, mais il y a une chose qu’il sait : il était aveugle et maintenant il voit. Il n’en démordra pas. C’est un fait. N’allez pas lui raconter d’histoire, chercher midi à quatorze heures, échafauder des théories. La cécité, sa vieille compagne, l’a quitté subitement. C’est inexplicable, mais c’est ainsi. Les parents de l’aveugle sont doués du même bon sens que leur fils, ils sont de ces gens à qui on ne la fait pas, de ces êtres que trop de malheurs ont mis à l’abri des illusions et des idéologies : Nous savons que c’est notre fils, disent-ils, et nous savons qu’il était aveugle, mais comment il voit maintenant, nous ne le savons pas…(Jn 9,20-21) Les pharisiens peuvent bien discuter, pinailler, ergoter, tergiverser, couper les cheveux en quatre : les faits sont têtus, l’aveugle a recouvré la vue, point.

Les faits sont têtus

La foi chrétienne ‒ faut-il le rappeler ? ‒ ne repose pas sur des spéculations, de pieuses rêveries, des élucubrations de théologiens mais sur des faits. Des faits bien difficiles à réfuter. Aussi est-ce moins à nous de démontrer notre foi qu’aux incroyants de rendre compte des faits qui la soutiennent. Combien d’esprits forts veulent des miracles pour croire et ne veulent croire nul miracle ! Quelle étrange inconséquence ! La charge de la preuve incombe à ceux qui refusent de croire. C’est à eux d’expliquer comment cet aveugle voit à présent. C’est à eux de nous dire comment il est possible qu’un monde harmonieux, incroyablement bien structuré, existe sans qu’aucune intelligence n’ait présidé à cet ordre. C’est à eux de nous donner la raison pour laquelle tant de martyrs ont joyeusement donné leur vie pour proclamer la résurrection du Christ si rien ne s’est passé au matin de Pâques. C’est à eux de douter de leur incroyance face au fait massif de milliards d’êtres humains qui ne conçoivent leur existence que dans un rapport à Dieu. Qu’ils expliquent comment ce Jésus qu’ils disent n’avoir jamais existé ou qu’ils déclarent mort depuis 2000 ans peut rassembler aujourd’hui une telle foule de disciples autour de lui, un tiers de l’humanité environ. Névrose générale ? stéréotype d’éducation ? contexte socio-politique ? implacable enchaînement de causes et d’effets ? Qu’ils fournissent leurs explications, on verra bien ce qu’elles valent, et on rira un peu sans doute à notre tour, mais ils ne peuvent nier les faits, et surtout pas le plus évident d’entre eux : l’existence même et la pérennité de l’Église.

Qu’il est beau le cri de l’aveugle en face du Fils de l’homme : Je crois, Seigneur ! (Jn 9,38). Je crois ! Non pas : j’opine, je pense que, j’incline à, j’ai un certain penchant pour, je suis enclin à imaginer que… Non, je crois ! Cette parole superbe que vous direz, chers catéchumènes, au soir béni de votre baptême. Je crois, c’est à-dire je mets résolument ma confiance en Toi, Seigneur. Oh ! Je ne comprends pas tout, bien des choses m’échappent, mais Toi, tu ne m’échapperas pas, Seigneur, car je mise ma vie sur Toi.

Qu’elle est belle cette foi qui illumine les simples ! L’illumination, c’était le nom ancien du baptême. Non pas que les baptisés fussent des gens particulièrement brillants dans le monde mais parce que la foi les transfigurait et que, le Christ les illuminant, ils étaient devenus des enfants de lumière (Ep 5,8).

Saint Paul

Or s’il en est un qui connut une illumination décisive, c’est bien le foudroyé du chemin de Damas, Saul de Tarse devenu saint Paul. Il importe grandement de nous pencher sur ce personnage clef du Nouveau Testament puisqu’on lui fait à la fois la gloire et le grief d’avoir été l’inventeur de l’Église. Qui n’a entendu dire que Paul serait le vrai fondateur du christianisme ? Après l’incomparable et mystique Jésus prêchant dans les campagnes un royaume de miséricorde, Saul de Tarse serait venu siffler la fin de la récréation et organiser de main de maître une Église dont Jésus n’aurait pas même eu l’idée… Le christianisme ne serait qu’un paulinisme.

Dans le film « Le Défroqué », Maurice Morand, prêtre ayant quitté les ordres et abjuré la foi, écrit un livre au titre provocateur : 33 ans Jésus, 2000 ans Judas. Il rejette toute église comme une imposture, et prétend connaître « le Christ, lui, mais pas les mensonges entassés en son nom par vingt siècles de trahison depuis Saul de Tarse jusqu’à M. Paul Claudel ». Curieuse inclusion d’un Paul à l’autre, du converti de Damas au converti de Notre-Dame. Claudel qui disait de sa sœur Camille « elle a du génie, elle aussi » ne serait pas fâché, je pense, de se voir mettre ainsi au même rang que son saint patron, Paul, l’Apôtre des nations.

Paul fondateur du christianisme ?

« Le Jésus auquel Paul s’est converti n’est pas le prédicateur du Règne de Dieu » écrivait, apodictique, l’austère Loisy, Alfred de son prénom. A la foi juive de Jésus, l’Apôtre aurait substitué une religion nouvelle : le christianisme. Géniale récupération ! Jamais Jésus n’aurait pu soupçonner qu’on fît un tel usage de son enseignement et de sa personne. Ce détournement, Paul l’aurait réalisé en remplaçant le Jésus de l’histoire par le Christ de la foi, une prédication de plein vent par une religion engoncée dans le dogme. Ainsi le christianisme ne serait rien d’autre que cette molle maladie de l’Orient tombée sur l’Occident parce qu’un jour un petit fanatique de Tarse échappa par malheur à la tempête ….. Popularisée à la fin du XIXème siècle par les courants protestants libéraux, cette caricature grotesque court encore, hélas, dans bien des esprits.

Un soupçon permanent pèse sur l’Église : a-t-elle bien été voulue par Jésus ? Est-il vrai que Jésus ne se soit aucunement soucié de se perpétuer, prêchant un message éruptif et annonçant une fin imminente des temps ? Quelle est la légitimité de celui, venu sur le tard, qui n’avait même pas vu le Seigneur mortel, qui ne faisait aucunement partie des Douze et qui revendiqua pourtant le titre d’Apôtre et joua, de toute évidence un rôle considérable dans l’implantation de l’Église. Car enfin rien n’est plus étonnant que le surgissement de Saul de Tarse. Si Jésus avait tout préparé, s’il avait pourvu son Église de colonnes apostoliques et d’un chef en la personne de Pierre, que vient faire ce nouveau venu bénéficiaire d’une révélation latérale et toute personnelle ?

Paul contre Jésus

Certes il est aisé de forcer le contraste entre Paul et Jésus. Jésus est un rural, un prophète campagnard dont les merveilleuses paraboles fleurent bon le terroir. Il n’a jamais quitté sa contrée, la Palestine. Il garde quelque chose d’éminemment provincial, jusqu’à son accent galiléen qui le trahit.

Paul, lui, est un citadin. Il est originaire de Tarse, ville portuaire de renom dont les historiens nous disent qu’elle rivalisait avec Athènes et Alexandrie en fait de culture et de philosophie ! La différence avec l’humble bourgade de Nazareth saute aux yeux. Paul n’est pas l’homme d’un lac parcimonieux mais de la grande mer. Son horizon est le vaste empire...

Là où Jésus n’est qu’un docteur improvisé, dont la sagesse surprenait parce qu’il n’avait pas étudié aux écoles, Paul est un intellectuel, un rabbin formé à Jérusalem, disciple du grand Gamaliel ! Le premier n’a jamais rien écrit, l’autre nous a laissé un ensemble de lettres. On les a comparés parfois à Socrate et à Platon. Au prédicateur oral, génialement inspiré (Socrate, Jésus), doit suivre le théoricien écrivain (Platon, Paul). Comment reconnaître dans la pensée systématique de Paul les accents imagés et lyriques du prédicateur galiléen ? Où retrouver l’enseignement simple et cordial du Nazaréen dans les spéculations juives ou la rhétorique païenne dont l’Apôtre fait usage ? N’a-t-il pas enseveli le pur évangile sous l’éteignoir de l’érudition ? Dans ses lettres, il ne fait d’ailleurs quasiment jamais référence aux miracles, aux rencontres, aux évènements de la vie de Jésus…. Où sont passées les paraboles dont Jésus a émaillé ses discours et qui étaient si propres à toucher le cœur des foules ?

Pourtant, loin de jouer les francs-tireurs, Paul se veut l’homme de la tradition. La Révélation toute personnelle dont il a bénéficié n’en fait pas un inspiré marginal. Au contraire il a souci de l’inscrire dans la continuité et de se soumettre à l’autorité apostolique. Il ne fait que transmettre ce qu’il a lui-même reçu (cf. 1Co 11,23 ; 15,3). Il est le héraut du Kérygme, ce noyau de la prédication chrétienne primitive. Il fait chorus avec les Apôtres unanimes pour proclamer que Jésus, ressuscité d’entre les morts, est Christ et Seigneur. Il donne la première attestation écrite de cette tradition orale commune. Faut-il le rappeler, en effet : les évangiles ont été probablement écrits bien après les lettres de Paul. Quelque vingt ans plus tard !

Les épîtres de Paul constituent donc le témoignage le plus ancien que nous possédions sur Jésus. Elles sont connues de Pierre et de l’Église-Mère qui est à Jérusalem. Or dans ce berceau de la catéchèse on ne les juge pas infidèles à ce qu’on sait de Jésus, Fils de Dieu. D’ailleurs, à cette génération apostolique nul ne pouvait se permettre de broder ou d’inventer sans être immédiatement démenti par les témoins oculaires. En effet tout cela ne s’est point passé dans un coin (Ac 26,26), mais au vu et au su de témoins qui sont toujours vivants au moment où Paul écrit et en contact régulier avec cet apôtre, tard venu, certes, original, assurément, mais non point dissident.

L’eschatologisme

A la question du paulinisme est souvent associée la question de l’eschatologisme. Si Jésus et les premiers disciples étaient persuadés d’une fin imminente des temps, pourquoi se seraient-ils souciés de fonder une structure ecclésiale durable ? Jésus a annoncé le Royaume et c’est l’Église qui est venue disait Loisy, résumant la thèse de l’eschatologisme. L’idée d’une communauté organisée n’aurait pas du tout été dans les plans du Seigneur. En quittant ce monde il aurait promis son retour prochain. Ses disciples n’auraient donc constitué qu’une structure d’attente, ils auraient bricolé du provisoire, quelques aménagements pour un temps bref, un semblant d’ordre pour une durée éphémère. Or le Maître ne revenant pas, toutes ces improvisations temporaires se seraient pérennisées en se réclamant indûment de l’autorité même du fondateur. Et Paul aurait joué dans ce tour de passe-passe un rôle déterminant.

Il est certain que si le retour du Christ était imminent l’urgence n’était pas à la fondation d’une Église. Il suffisait de prêcher à tout vent et au plus vite pour préparer à la fin prochaine des temps. L’aventure apostolique ne devait être qu’une criée hâtive et universelle. Qu’allait-on s’encombrer de structure, d’autorité, de hiérarchie, d’organisation avec tous les tracas et les querelles que cela suppose ? On pouvait se dispenser de ces embrouillements et livrer une parole cinglante, comme des urgentistes de l’Évangile. Or ce n’est pas ce que nous voyons qu’il arriva. Catéchisés par le Seigneur lui-même, mus par l’Esprit de Pentecôte, les premiers disciples n’eurent de cesse que d’implanter des Églises là où ils passaient. Ils les dotèrent de tout un bagage de long terme, d’un équipement pour la durée. Persuadés que tout allait finir bientôt, ils agissaient comme si tout commençait à présent. Quel sens y avait-il à ces fondations dans un monde en voie de disparaître soudainement ?

Le plus étonnant tient à ce que ces communautés vont produire les évangiles où est clairement annoncé le retour tout proche du Seigneur. C’est dans une Église qui a déjà connu la longue durée de l’attente que sont canonisés des textes annonçant la fin imminente des temps. Le recueil des écrits sur Jésus ne s’est constitué que dans des communautés chrétiennes déjà organisées depuis des dizaines d’années. Il est donc parfaitement illusoire d’établir une coupure entre le temps de l’Évangile, pur message portant la marque du divin Maître, et le temps de l’Église, institution humaine postérieure et contingente. Il y a une continuité parfaite, un enchaînement entre Jésus, l’Église et l’Évangile.

Mais alors comment expliquer qu’une Église établie dans la durée n’ait pas vu une remise en cause d’elle-même dans les paroles de Jésus sur la fin des temps ? Pourquoi au moment où elle élaborait les évangiles n’a-t-elle pas cherché à masquer des paroles du Seigneur qui, manifestement, ne s’étaient pas accomplies. Pourquoi les a-t-elle divulguées sans craindre d’altérer la crédibilité de son fondateur ?

La plénitude des temps

Pourquoi sinon parce que l’Église avait conscience qu’elle était l’institution de la fin des temps. Il y a deux manières en effet de comprendre cette expression fin des temps, comme plénitude ou comme terme. Il y aura un terme de l’histoire, nul n’en connaît le jour ni l’heure. Mais il y a aussi une plénitude qui est venue consommer l’histoire, l’achever au sens de la parachever, la parfaire et l’accomplir. Ce temps de la plénitude c’est le temps de l’Incarnation : Quand vint la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils, né d’une femme (Ga 4,4). Or cette incarnation se continue en l’Église qui est Jésus-Christ répandu et communiqué selon le mot célèbre de Bossuet. C’est pourquoi l’Église est établie dans ces temps qui sont les derniers. Le temps de la plénitude est son temps propre. Elle ne craint pas la durée, ou les vicissitudes de l’histoire, elle sait qu’en Jésus-Christ tout est accompli, consummatum est, tetelestaï ! Pourtant, Sérénissime Église du Christ, installée dans la plénitude, elle est aussi dans l’attente de la consommation finale. Elle est l’Épouse qui dans le souffle de l’Esprit dit : Marana tha ! viens bientôt, Seigneur Jésus ! (1 Co 16,22 ; Ap 22,20). L’établissement dans le temps plénier lui donne la paix et la patience, l’attente du temps final lui donne l’élan et l’énergie de la mission. Elle vit la certitude sereine de la foi et l’urgence ardente de la charité.

Développement

Admettons donc que Jésus ait voulu fonder une Église dans la durée et qu’il en ait établi les bases. Reste à savoir si l’Église, telle que nous la connaissons aujourd’hui est bien la même que cette Église fondée par le Christ. Evidemment, au premier coup d’œil, les différences sautent aux yeux. Un observateur extérieur dirait certainement que l’Église catholique romaine présente fort peu de similitudes avec la petite communauté qui est sortie du Cénacle le jour de la Pentecôte. C’est qu’il n’a égard qu’aux apparences. Car la question est plus profonde. Il ne s’agit pas de savoir si l’Église du XXIème siècle ressemble à l’Église des Apôtres. Il s’agit de savoir si c’est le même être. Prenons un exemple. Une vieille femme qui regarde dans un album les photos jaunies de sa jeunesse a bien du mal à se reconnaître. Et pourtant elle sait que c’est elle, indubitablement, ce poupon rose dans son berceau, cette petite fille aux nattes avec son cerceau, cette mariée rayonnante dans sa robe nuptiale. Ces visages juvéniles ne ressemblent que très peu à la face ridée qui est la sienne maintenant, mais c’est pourtant bien elle, la même femme, à des âges différents de son existence. Le temps ne consiste pas à répéter l’origine, mais à développer ses virtualités. Quel sens cela a-t-il de vouloir faire rentrer l’Église dans son berceau pour s’assurer qu’elle est identique à son origine galiléenne ? Une femme de cinquante ans reproduit-elle l’apparence du jour de sa naissance ? L’identité n’implique pas similitude mais continuité dans le développement.

Saint Cardinal Newman

A la suite de saint Vincent de Lérins, le saint Cardinal Newman, au siècle de Darwin, a été le penseur du développement de l’Église. Ce qui l’a amené à rejoindre l’Église romaine c’est le grand phénomène notoire et historique de l’unité essentielle entre l’Église primitive et le catholicisme. En se pénétrant de la réalité de l’Église de l’antiquité, on ne peut être que catholique ou infidèle, dit-il. Newman fait remarquer qu’un organisme vivant doit, pour rester fidèle à ce qui le constitue, évoluer et s’adapter sans cesse. Il change pour rester le même. Il est déjà pleinement constitué par ce qu’on appellerait à notre époque son patrimoine génétique, et c’est ce donné qui se déploie dans le temps, n’altérant pas sa substance mais métamorphosant ses apparences au fil des âges. Ainsi il y a un lien continu entre l’origine d’un être dissimulé dans le sein maternel, son émergence dans les premiers temps après sa naissance et son développement à un stade ultérieur. Entre l’origine de l’Église dans le dessein de Dieu et les gestes fondateurs de Jésus-Christ, son émergence dans les Actes des Apôtres et les premières communautés chrétiennes structurées et son développement dans les deux mille ans d’histoire, on observe une remarquable continuité d’être dans une étonnante variété de formes. Le Seigneur n’a-t-il pas comparé son Royaume à une semence qui devient un grand arbre (Mt 13, 31-32) ? Et qu’est-ce que l’Église sinon le Royaume en croissance ?

Est-ce à dire que demain pourrait advenir une Église extérieurement tout autre qu’elle n’est aujourd’hui. Oui et non. Oui car les aléas du temps amèneront certainement l’Église, sous l’inspiration de l’Esprit, à changer pour répondre aux exigences et aux sollicitations de l’époque. Non car l’Église, comme chaque être vivant, est tributaire de son histoire. Lorsque j’étais nouveau-né j’aurais pu apprendre aussi bien l’espagnol ou le chinois que le français. Mais maintenant je ne peux plus changer de langue maternelle. Ce qui s’est passé dans mon enfance me constitue. De même pour l’Église, sa structure fondamentale s’est constituée au cours des premiers siècles de son histoire, à travers les Conciles et l’enseignement des Pères. On peut toujours penser que les choses auraient pu ou auraient dû se passer autrement. Mais ce qui a eu lieu en ces temps fondateurs n’est pas indifférent à ce que l’Église est aujourd’hui. On ne peut revenir en amont.

L’Apôtre des nations

A cette époque fondatrice, celle de l’émergence de l’Église, appartient sans conteste saint Paul. Il en constitue un chaînon décisif. Quel souffle dans ce petit homme que l’iconographie ancienne nous dépeint petit, malingre, chauve, barbu et dont les capacités oratoires sont jugées nulles (cf. 2 Cor 10,10) ! Oui vraiment Dieu se plaît à choisir ce qui est faible pour confondre les forts (cf. 1 Cor 1,27) ! C’est à ce point que Bossuet s’est attaché dans son admirable panégyrique de l’Apôtre. Il remarque que Paul ne se glorifie que de ses infirmités. Soit qu’il prêche, soit qu’il combatte, soit qu’il gouverne : il est faible dans tous ces emplois.

Le chemin de Damas

La conversion de Saul de Tarse sur le chemin de Damas est un événement si considérable que saint Luc ne craint pas de le raconter trois fois dans les Actes des Apôtres (9 ; 21 et 26). Les peintres en ont fait un sujet de choix. On a brodé allègrement : le cheval, les hommes en armes, le corps en sueur, l’éperon du zèle, l’œil enflammé de haine…Qu’on songe à l’admirable tableau du Caravage dans l’église Santa-Maria-del-Popolo à Rome. Le cheval, énorme, prend la plus large part sombre du tableau tandis que le désarçonné gît dans la lumière.

Souvent lorsque je lis ce récit de la conversion de l’Apôtre, je pense à Sabine, cette prostituée étonnante du Bois de Boulogne qui avait acquis à peu près tous les livres existant sur saint Paul et les avait dévorés. Quand on lui demandait d’où venait cette passion pour l’Apôtre elle répondait, un éclair dans le regard : j’aimerais tant qu’il m’arrive la même chose que lui ! Sabine espérait depuis des années que le Seigneur se manifeste à elle, ignorant que cet espoir même était déjà une première manifestation du Seigneur. Cette attente ardente d’une conversion fulgurante, témoignait d’une patiente conversion qui s’était opérée à son insu et qui porterait des fruits en temps voulu (Ps 1,3).

Ce qui frappe dans le cas de saint Paul, c’est que le retournement fut complet, radical et durable. Saul de Tarse demeurera toujours désormais ce foudroyé du chemin de Damas, vaincu par la Lumière. Que s’est-il passé exactement ? Nous ne le saurons jamais, c’est indicible. Renan, ce mécréant mesquin, a parlé d’insolation ! Mais quel soleil est-ce là pour produire un effet si décisif et si durable ? Car quand bien même nous ne savons pas ce que fut cette expérience, nous en connaissons fort bien les suites et les conséquences. Dès cet instant Paul ne vivra plus que pour Jésus. Jamais il ne déviera d’un iota de cette ligne. Tout ce qui faisait naguère sa raison d’être et sa fierté est tenu maintenant pour rien, pour balayures dit lui-même l’Apôtre. (Ph 3,7-8)

Laissant de côté l’imagerie, revenons aux textes bibliques. Saint Luc tient à nous apprendre que Saul était présent lors du martyre d’Étienne. Un peu à l’écart, gardant les vêtements des bourreaux, Saul a contemplé la scène et approuvé ce meurtre (cf. Ac 7,58). Il a vu le séraphique Étienne la face irradiée de lumière comme aspiré par le ciel. Il a entendu le protomartyr intercéder pour ceux qui le lapidaient en disant : Seigneur Jésus, ne leur compte pas ce péché (Ac 7, 60) Lorsque, quelques jours plus tard, Saul fut interrogé par le Seigneur : Pourquoi me persécutes-tu ?(Ac 9,4) n’est-ce pas le visage tuméfié et radieux d’Étienne qui lui revint à l’esprit ? Si abrupte et exceptionnelle que nous apparaisse la conversion de saint Paul il faut dire que son premier contact avec la personne de Jésus eut lieu à travers le témoignage de la communauté chrétienne de Jérusalem, avec ceux qu’il appellera les saints. Qui peut prétendre à un contact direct avec le Seigneur qui ne soit pas passé par la médiation de l’Église ? Certainement pas Saul de Tarse qui confesse : J’ai persécuté l’Église de Dieu. (1 Co 15,9)

L’Église, Corps du Christ

Telle fut la première rencontre de Saul avec Jésus car en persécutant l’Église, c’est le Christ qu’il persécutait. Pourquoi le Ressuscité pouvait-il prétendre être persécuté par Saul de Tarse alors que celui-ci ne l’avait jamais personnellement rencontré ? Sur le chemin de Damas, en effet, le Seigneur, ne dit pas : « Saul, pourquoi persécutes-tu ceux qui me suivent ? » mais bien « Pourquoi me persécutes-tu ? » Et ce n’est pas tout. Saul réclame légitimement des explications : qui es-tu toi qui m’apparais céleste et glorieux pour prétendre que je te persécute sur la terre ? Et le Seigneur de répondre : Je suis Jésus que tu persécutes (Ac 9,5). Non pas « Jésus dont tu persécutes les disciples » mais bien encore une fois « Jésus qui est persécuté par toi ». Quelle chose étrange ! Le Ressuscité est au ciel, exempt désormais de tout péril, et il se dit maltraité et combattu par ce pharisien radicalisé. Jamais Saul n’oublierait cela : c’est le Seigneur de gloire que l’on persécute lorsqu’on s’en prend à l’un des chrétiens, c’est Jésus que l’on bafoue lorsqu’on maltraite ses serviteurs, ce que l’on fait au plus petit d’entre les siens, c’est au Christ lui-même qu’on le fait (Mt 25,40). Le Christ s’identifie pleinement à ses disciples humiliés. On peut dire que la conversion de Saul de Tarse est indissociablement une conversion au Christ et à l’Église.

Plus tard, devenu l’Apôtre des nations, Paul expliquerait cela aux Colossiens : Le Christ est la Tête de son Corps qui est l’Église (Col,1, 18.24). Pour définir ou pour décrire la véritable Église de Jésus-Christ on ne peut rien trouver de plus juste, de plus beau, de plus pertinent que cette expression si profondément scripturaire : elle est le Corps du Christ. Il ne s’agit pas simplement d’une comparaison, comme si l’organisme de l’Église ressemblait un peu à un corps humain, à la manière dont on parle du corps social ou des grands corps de l’État. D’ailleurs l’Église n’est pas appelée corps des chrétiens, mais corps du Christ. Saint Paul n’a pas en vue un corps moral ou métaphorique. Il faut se garder de comprendre ainsi les mots « corps mystique ». Le cardinal de Lubac a montré, dans une étude magistrale, que l’expression « corps mystique » désignait primitivement l’Eucharistie qui précisément n’est pas un symbole ou une allégorie du Christ mais le « vrai corps né de la Vierge Marie » rendu sacramentellement présent. Le même réalisme s’applique à l’Église « Corps mystique de Jésus-Christ ». Les chrétiens ne sont pas réunis un peu à la manière des organes d’un même corps, ils sont très concrètement les membres du Christ dans une solidarité qui ne supporte ni division ni mépris. Un membre souffre-t-il ? Tous les membres souffrent avec lui, écrit saint Paul. Un membre est-il à l’honneur ? Tous les membres se réjouissent avec lui (1 Co 12,26). Dans une de ses fables La Fontaine décrit la mutinerie de tous les membres contre l’estomac, cet éternel percepteur, qui leur semblait un organe nuisible, superflu, méprisable. Mais bien vite ces rebelles s’aperçurent :

Que celui qu’ils croyaient oisif et paresseux,
À l’intérêt commun contribuait plus qu’eux.

Même les chrétiens les plus humbles et les plus cachés ont leur fonction essentielle dans l’unité du Corps. Pourra-on écraser les pieds d’un homme sans que sa tête véhémentement proteste comme si elle souffrait elle-même ? Certes non ! N’allez pas dire à la langue : « Quel grief me fais-tu ? Pourquoi parles-tu contre moi ? Je ne t’ai fait aucun mal, ce sont les pieds que je violente. » Car la langue aussitôt répliquera : « apprends, homme insensé, que je ne fais qu’un avec mes pieds que tu maltraites ». Ainsi en va-t-il pour le Christ qui pâtit des maux qu’on inflige à son Corps, la sainte Église, de sorte qu’il sera en agonie jusqu’à la fin du monde.

Christ-Total

Par le baptême nous sommes devenus non seulement des chrétiens, mais le Christ lui-même. Tête et membres sont en effet une seule et même personne mystique pour ainsi dire. Le Christ et l’Église, c’est le Christ-Total. Combien de fois Jésus lui-même n’a-t-il pas enseigné cette imbrication de ses disciples avec lui ? Il est le Cep, nous sommes les sarments, hors de lui nous ne pouvons rien faire, il nous faut demeurer en lui comme il demeure en nous (cf. Jn 15,4-5). Il n’a pas voulu rester avec les siens simplement dans un rapport de bon voisinage. Il n’a pas voulu simplement venir à nos côtés mais en nous. Chaque chrétien vit désormais dans le Christ et le Christ vit en lui. L’Église n’est pas rassemblée autour de Jésus comme un club de militants ou de fans. Elle est unifiée en lui, dans son Corps. Et il est en elle comme dans son Temple. Elle est son Tabernacle sans fissure. Elle n’est pas simplement la compagne de Jésus, elle est son Épouse ne faisant avec lui qu’une seule chair. Saint Jean Chrysostome était frappé de ce que saint Paul ne craignait pas d’employer de manière interchangeable les deux noms de Christ et d’Église. Comme s’il se fut agi de deux synonymes : tantôt Paul met l’Église à la place du Christ tantôt il nomme le Christ à la place de l’Église ! Dans une formule abrupte et bien ciselée dont il a le secret, saint Augustin pourra affirmer : Le Christ prêche par le Christ , car quand l’Église prêche c’est le Christ qui prêche et qui est prêché. Sainte Jeanne d’Arc, douée du sensus fidelium, a résumé devant ses juges tout l’enseignement patristique dans la célèbre sentence : De Jésus-Christ et de l’Église m’est avis que c’est tout un et qu’il n’en faut point faire difficulté.

Cette intimité du Seigneur et de ses disciples se manifeste et se réalise dans la communion eucharistique. Lorsque Jésus se fait notre nourriture, toute distance est abolie, nous sommes en lui et il est en nous : Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui (Jn 6,56). Ô sainte présence du fidèle à son Dieu et de Dieu au plus humble fidèle ! Présence dont le moindre communiant fait la vive expérience, lorsque revenu à sa place, il referme son manteau doucement sur cette flamme au plus intime de son être, sur cette palpitation de l’amour captif .

L’Eucharistie fait l’Église

Qu’il est émouvant en ce sens le témoignage des martyrs d’Abitène ! Nous sommes en l’an 304 près de Carthage en Afrique du Nord. Cinquante chrétiens ont été arrêtés à la fin de leurs agapes fraternelles. Ils sont mis à la question : ont-ils, oui ou non, participé au culte interdit ? Il leur suffit de nier pour avoir la vie sauve. Mais nier l’eucharistie c’est renier le Christ. Sous la torture le lecteur Eméritus explique ainsi sa participation au culte : sine dominico non possumus, sans messe nous ne pouvons pas vivre, et à la même question Félix répond fièrement à l’adresse du juge : Ne sais-tu pas, Satan, que les chrétiens font la messe et que la messe fait les chrétiens. Voilà l’origine antique et vénérable de la célèbre formule remise au goût du jour notamment par le Père de Lubac : L’Église fait l’Eucharistie et l’Eucharistie fait l’Église.

Nous retrouvons dans cette maxime percutante et paradoxale les deux sens du mot Église, convocatio et congregatio, organe de sanctification et communauté des sanctifiés, l’Église qui communique et l’Église qui communie.

« L’homme est ce qu’il mange » a dit un philosophe athée. Il voulait exprimer qu’il n’y a pas en l’homme de différence qualitative entre matière et esprit. Que tout l’humain se réduit à la composante organique et matérielle. Mais à son insu cet incroyant a trouvé la meilleure formulation du mystère eucharistique. En communiant le chrétien devient véritablement ce qu’il mange ! Dans la manducation ordinaire nous assimilons l’aliment consommé. Mais lorsque nous consommons le corps du Christ c’est l’inverse qui se produit : nous sommes assimilés à ce que nous mangeons, nous devenons « concorporels et consanguins du Christ » dit Saint Cyrille de Jérusalem. Saint Léon le Grand est encore plus explicite : Notre participation au corps et au sang du Christ ne tend à rien d’autre qu’à nous faire devenir celui que nous mangeons.

En nous agrégeant au même Corps du Christ, l’Eucharistie fonde notre unité. Tous ceux qui participent à un pain unique, deviennent à plusieurs un même corps. (1 Co 10, 16-17, BJ) Il y a là une idée fondamentale. Notre communion, notre solidarité n’est pas d’ordre social, intellectuel, sentimental, ou moral. Nous ne sommes pas unis entre frères chrétiens parce que nous nous aimons bien, que nous avons les mêmes valeurs et que nous partageons en gros les mêmes idées sur Jésus. Non ! Nous sommes unis parce que nous partageons le même pain et que nous buvons à la même coupe ! Ou encore parce que nous avons été baptisés dans le même Esprit. Notre unité est théologale et pas morale. Elle prend sa source dans les sacrements et non dans des idées ou des options que nous aurions en commun, des actions que nous mènerions de concert, ou encore l’affection que nous nous porterions. La communion des saints, c’est d’abord la communion aux choses saintes. Souvent on s’interroge : comment se fait-il que la messe, réalité si essentielle pour notre foi, ne figure pas dans le Credo ? En fait elle y figure, mais nous ne nous en apercevons plus. Lorsque nous disons au Symbole des Apôtres croire « à la communion des saints », nous désignons d’abord la communion aux choses saintes (sancta) et c’est cette communion aux choses saintes, c’est-à-dire à l’Eucharistie qui fonde la communion des personnes saintes (sancti).

Sacrement de notre unité

Saint Augustin se fera par la suite le champion de cette idée : l’eucharistie est le sacrement de l’unité. O signum unitatis ! O vinculum caritatis ! En communiant nous recevons le corps sacramentel du Christ, pour devenir le corps ecclésial du Christ. D’où la fameuse interpellation augustinienne : Recevez ce que vous êtes et devenez ce que vous recevez. Dans leur langage particulier les scolastiques diront que l’unité de l’Église dans la charité est la res tantum du sacrement de l’Eucharistie, c’est-à-dire sa finalité ultime. Très concrètement cela veut dire que nous communions pour que l’amour qui nous lie les uns aux autres s’accroisse. Pour que nous soyons abreuvés de l’Esprit-Saint, lien de la paix, âme de ce Corps qu’est l’Église. Pour qu’il n’y ait plus qu’un seul Corps et un seul Esprit (Ep 4,4). A vrai dire la finalité de toute la vie chrétienne, son but ultime, sa res tantum, n’est autre que l’édification du Corps du Christ. Tout le reste est de l’ordre des moyens, des signes, des sacramenta pour manifester et réaliser le rassemblement de l’Église dans la charité. C’est une question que nous devrions nous poser quotidiennement : en quoi ce que je fais construit-il l’Église ? Aujourd’hui, comment ai-je fait croître le Corps du Christ ?

L’Homme de Jésus

Chez saint Paul, l’obsession quotidienne de toutes les Églises (2 Co 11,28) va de pair avec son amour du Christ. Il ne veut plus rien savoir sinon Jésus et Jésus crucifié (1 Co 2,2). Il n’a plus que Jésus dans le cœur et sur les lèvres. Il prêche non parce que quelqu’un lui manque, mais parce que quelqu’un l’habite et l’attend. Non par indigence, mais par surabondance. Non par nostalgie mais par tension de tout son être vers ce Christ, espérance de la gloire ! Jésus-Christ lui tient lieu de tout, dit excellemment Bossuet. Il est son soutien, son sauveur, son hôte, son maître, son élan, sa joie.

La mondialisation de l’Évangile

On sait comment l’Apôtre, se faisant tout à tous pour en gagner à tout prix quelques-uns (1 Co 9,22) prêcha le Christ d’abord chez ses frères de la synagogue puis dans les milieux païens tout autour du bassin méditerranéen. Il fut dans le souffle de l’Esprit un des premiers acteurs de la mondialisation de l’Évangile. Luc a rapporté avec quelle audace et quelle intelligence, Paul adapta son langage pour le rendre compréhensible et recevable sur l’Aréopage d’Athènes par les philosophes stoïciens et épicuriens (Ac 17,22-31). Or comme le soulignait Jean-Paul II cet aréopage peut aujourd’hui être pris comme symbole des nouveaux milieux où l’on doit proclamer l’Évangile.

Pour nous chrétiens les domaines de l’économie, des médias, de la politique, de la culture, des réseaux sociaux ne sont-ils pas ces nouveaux aréopages ? Paul sut habilement tirer parti de l’uniformisation qu’apportait avec elle la Pax romana. Il ne considéra pas l’Empire romain uniquement comme un régime politique haïssable, persécuteur, cruel et païen. Il sut saisir la chance que ses routes, sa langue, ses lois pouvaient offrir à l’évangile. Et nous ? Comment voyons-nous la « mondialisation » qui s’opère sous nos yeux ? Craintivement comme une menace ? Naïvement comme une panacée ? Saurons-nous percevoir et estimer à sa juste valeur l’opportunité qu’elle offre pour l’évangélisation ?

Le pluralisme culturel et religieux est le lot de nos sociétés. On peut bien sûr s’en alarmer et rêver avec nostalgie aux temps, plus ou moins chimériques, où la France et l’Europe formaient un inexpugnable bastion de chrétienté. Mais saint Paul nous invite plutôt à la bienveillance et à l’audace. Après tout, ce brassage d’opinions, ce kaléidoscope de croyances plus ou moins superstitieuses si typique du monde païen, l’Apôtre l’a connu, lui aussi tout autour du bassin méditerranéen. Nos grandes villes ne ressemblent-elles pas à cet immense capharnaüm d’humanité que devait être le port de Corinthe ? Est-ce une raison pour nous retirer en nous drapant dans nos vertus, à l’abri de ces voisins aux mœurs dépravées et aux opinions malsaines ? Certes, non ! Ces gens si divers que nous côtoyons ne sont pas des êtres à jamais imperméables à la grâce et à la vérité. Saint Paul nous apprend à les estimer comme « ces frères pour qui le Christ est mort » (1Cor 8,11).

Lumière des nations

Ce n’est pas un hasard, si la grande constitution dogmatique du Concile Vatican II sur l’Église commence par ces mots qui forment son titre : Lumen Gentium. C’est le Christ bien-entendu qui est la Lumière des nations. L’Église n’a pas d’autre lumière à diffuser que celle du Christ, comme la lune reflète l’éclat du soleil. C’est la nuit et non le brouillard qui est la patrie d’un catholique. Dans la nuit du monde, l’Église est ce grand luminaire qui tient du Seigneur tout ce qu’elle projette de clarté. Certes, elle connaît elle-même des parts d’ombre, mais continue pourtant de guider le peuple qui marche dans les ténèbres.

Elle est, comme l’a exprimé le Concile Vatican I, l’étendard du Christ dressé parmi les nations , sa mission est son être même, l’Église n’existe que pour évangéliser.

Nous confessons que l’Église est apostolique, c’est-à-dire qu’elle est fondée sur les Apôtres de Jésus comme sur des colonnes. Elle est la Cité sainte, solidement bâtie sur douze assises portant chacune le nom de l’un des douze apôtres de l’Agneau (Ap 21,14). Mais apostolique veut dire aussi envoyée. Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie (Jn 20,21) dit le Ressuscité à ses disciples. Le ministère apostolique est la continuation de la mission du Christ dans le même souffle de l’Esprit ; c’est Jésus-Christ répandu et communiqué.

L’Église envoyée

L’Église est envoyée. Ite missa est, ainsi se conclut la messe : allez, elle est envoyée. Qui donc est envoyée ? La victime du sacrifice vers le Dieu auquel elle est offerte. Mais aussi l’assemblée qui vient de célébrer. Envoyée vers qui ? L’obsession cléricale de compter qui vient à l’église, ne doit-elle pas céder le pas au souci apostolique de savoir vers qui va l’Église ? Et les neuf autres, où sont-ils ? demande Jésus à l’unique lépreux venu le remercier pour sa guérison (Luc 17,17). C’est à vrai dire une question qui me hante tous les dimanches : où sont les neuf autres ? Bien sûr je suis heureux d’être dans une paroisse où les fidèles sont nombreux, les réunions multiples, les activités foisonnantes… C’est une joie, quand même, de célébrer dans une église pleine. Mais soyons clairs. Les gros dimanches, quand il commence à faire froid, nous sommes environ 1500 à venir à une des messes de la paroisse. Mettons pour faire bonne mesure que cela représente 10% des baptisés habitant notre territoire paroissial. Un sur dix vient donc rendre grâce dans l’Eucharistie. Et les neuf autres, où sont-ils ? Où sont les 90 % qui font la messe buissonnière ? Qu’avons nous fait de nos frères ? Neuf fois sur dix n’avons-nous pas été un obstacle pour qu’ils viennent rendre grâce ? Oh moi qui trouve dur d’être un serviteur inutile, puissé-je n’être qu’inefficace et me garder d’être nuisible ! Aurons-nous l’audace d’appeler explicitement à la foi tout un peuple que nous côtoyons et qui, peut-être, dans le désarroi ambiant, n’attend au fond que cela ?

Dans le contexte des révélations effarantes sur le péché des clercs la tentation de beaucoup de chrétiens – et surtout de prêtres– est de faire profil bas, de raser les murs, de s’enfouir dans la consternation et la honte, de passer de la mission à la démission. Or il ne faut certes pas que le légitime esprit de repentance quant à nos péchés se mue en esprit de repli quant à la joyeuse annonce de la foi.

Mission

L’Église est envoyée. Elle est une race choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple que Dieu s’est acquis afin qu’il annonce les perfections de Celui qui l’a appelé des ténèbres à son admirable lumière (1 P 2,9). Qui annonce ? Qui sont les missionnaires ? Bien sûr, lorsqu’on parle de mission on pense tout de suite à ces pays lointains où des hommes et des femmes en grand nombre sont partis se faire couper la tête, on imagine l’héroïsme des confins de la terre, l’exotisme barbu et déchaussé…

Oh ! Comme je revois ce vieux lazariste à genoux devant la grotte de Massabielle. Dans ce lieu de silence et de paix, troublé seulement par le doux roulis du Gave, il avait failli déclencher une émeute. Ayant sorti, en effet, de son sac un magnétophone d’un autre âge, il avait diffusé, là, dans le sanctuaire de Lourdes, une musique égrillarde et sonore. Les bonnes âmes confites en dévotion et toujours prêtes à se scandaliser réagirent vertement en sommant le bon père de faire cesser ce crin-crin. Il eut toutes les peines à leur expliquer le pourquoi de son comportement étrange. « Voilà, parvint-il à articuler enfin la voix brisée par l’émotion, je suis depuis vingt ans missionnaire au Vietnam. Aux enfants du collège j’ai appris à aimer la Sainte Vierge et Bernadette la pauvre bergère. Ils ont formé une chorale et chantent des cantiques à Notre-Dame. Lorsqu’ils ont su que je partais en France et que je me rendrais à Lourdes ils m’ont supplié de les emmener avec eux. C’était impossible, bien sûr. Alors je leur ai promis qu’ils chanteraient l’Ave Maria devant la grotte, là même où sainte Bernadette avait eu le bonheur de contempler notre Mère Immaculée. Cette musique qui trouble votre prière, c’est la leur, ce sont leurs voix enfantines qui chantent pour Notre-Dame… » Le missionnaire rangea alors son magnétophone, il avait tenu promesse. Du haut du ciel, la Vierge avait entendu la prière des enfants du Vietnam et accueilli la piété de ce prêtre portant en tout lieu avec lui le peuple qui lui est confié.

Le cœur de l’Église

Nul n’est besoin, cependant, d’aller aux confins de la terre, d’y demeurer vingt ans ni d’être ecclésiastique pour vivre la mission. Il nous faut revenir à des vues plus immédiates : sont missionnaires tous ceux qui dans l’Église ont charge de mission, en vertu du sacerdoce des baptisés. J’appelle missionnaire toutes ces mamans catéchistes que je vois le mercredi instruire de l’évangile les enfants du Bon Dieu. J’appelle missionnaire cet homme d’affaire qui montre à ses collègues le beau visage de la probité chrétienne. J’appelle missionnaire cette vieille femme alitée qui continûment égrène son chapelet pour le salut de ses petits enfants. On peut donc être missionnaire en des lieux, en des états, en des conditions fort diverses. Sainte Thérèse de Lisieux avait découvert que la charité était l’âme de la mission, le cœur de l’Église. Je compris, écrit-elle, que si l’Église avait un corps, composé de différents membres, le plus nécessaire, le plus noble de tous ne lui manquait pas, je compris que l’Église avait un Cœur, et que ce Cœur était brûlant d’amour. Ainsi dans le cœur de l’Église, sa Mère, Thérèse sera l’Amour et deviendra ainsi – ô merveille ! – sans jamais quitter les quatre murs de son Carmel, la patronne universelle des missions.

On pourrait dire que le Concile Vatican II invite l’Église à passer des missions – avec la tonalité exotique voire légèrement coloniale de l’expression– à la mission, c’est-à-dire à cet effort conscient de transmettre qui doit être le fait de tous les baptisés et non seulement de quelques spécialistes dévolus à cette œuvre. Car la mission n’est pas simplement une des tâches de l’Église, sa tâche primaire, elle est son être même. L’Église existe pour évangéliser. Elle est apostolique, c’est-à dire missionnée et missionnante. L’Église n’est pas seulement celle qui envoie quelques-uns de ses membres plus valeureux ou plus inconscients vers l’extérieur, elle est elle-même envoyée.

Évangélisation

Frères chrétiens, avons-nous vraiment conscience d’être en mission auprès de ces personnes que nous côtoyons chaque jour ? Une intense propagande laïciste a propagé en France l’idée que toute conviction religieuse devait être cantonnée dans la sphère privée et n’avait pas à s’exprimer publiquement. Par crainte d’être accusé de prosélytisme, péché le plus grave et terrible menace pour l’Église, les chrétiens préfèrent se taire. Or il faut le redire avec Vatican II : L’obligation incombe à l’Église, en même temps qu’elle en a le droit sacré, d’évangéliser. On ne peut d’ailleurs véritablement croire de cœur sans annoncer de bouche (cf. Rm 10, 10). La foi, rappelle le pape François, n’est pas un fait privé, une conception individualiste, une opinion subjective, mais elle naît d’une écoute et elle est destinée à être prononcée et à devenir annonce.

On ne voit pas du tout pourquoi dans une société où toutes les opinions peuvent s’exprimer librement, les seules opinions religieuses seraient exclues du champ médiatique. Ce serait là une discrimination incompréhensible. D’ailleurs la liberté religieuse, principe si essentiel de nos sociétés démocratiques, ne consiste pas uniquement à avoir le droit d’opiner en matière de religion. Elle consiste également à pouvoir manifester sa foi et son appartenance religieuse comme le rappelle l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948).

Sous couvert de ne pas empiéter sur la liberté d’autrui les chrétiens eux-mêmes se sont parfois accoutumés à ce confort frileux qui consiste à ne rien dire du tout publiquement de leur foi, comme s’il s’agissait d’une affaire privée strictement personnelle. Jean-Pierre Denis dans son livre au titre évocateur Un catholique s’est échappé décrit admirablement l’aliénation gentillette, émolliente, invisible dans laquelle les chrétiens se sont laissé enfermer au cri de : Diversité ! Tolérance ! Vivrensemble ! Sphère privée !

Le mur de clandestinité

Dans un premier temps, cette chape de silence sur le fait religieux a pu servir d’alibi commode à la paresse apostolique ou de justification toute faite à la couardise missionnaire. Mais peu à peu on en est venu à se persuader que taire ses convictions religieuses était une forme de respect, peut-être même de charité, à tout le moins de courtoisie minimale. Comme si mettre l’évangile en veilleuse était en fait profondément évangélique. Insensiblement on a admis comme une évidence le fait que parler religion, ça ne se fait pas. Combien de fois n’ai-je pas constaté cela au catéchisme et à l’aumônerie. Si les jeunes ne parlent pas de Jésus à leurs camarades, ce n’est pas parce qu’ils ont peur, ou parce qu’ils manquent de conviction ou de langage, c’est parce qu’ils sont convaincus qu’aborder ce sujet serait un grave péché social. « Ça s’ fait pas », comme ils disent fréquemment de nos jours et même « ça s’fait trop pas » ! Dans notre société française, dans la culture ambiante, dans nos règles de politesse et de savoir-vivre : on ne parle pas de ces choses là. La concorde civile exige qu’on taise le religieux comme autrefois la paix des familles nécessitait qu’on tût l’affaire Dreyfus. La foi est aussi taboue aujourd’hui que le sexe a pu l’être à une autre époque. Le Cardinal Vingt-Trois invitait les fidèles à franchir ce mur de clandestinité. Avec l’humour qu’on lui connaît, il écrivait : Nos chrétiens ont progressivement intériorisé cette conviction que la foi était d’usage privé. Quelquefois on fait des excursions hasardeuses en allant à la messe le dimanche mais à condition que les voisins ne le sachent pas et que l’on soit rentré avec les commissions qui justifient que l’on soit sorti… La question est de savoir si on laisse seulement la grand-mère, qui n’a plus rien à perdre, dire à quoi elle croit, ou si on remonte un peu dans les générations et que l’on accepte que la question de la foi devienne une question actuelle dans l’éducation, dans l’échange entre membres de la famille, etc…

La religion taboue

Le Père Guy Gilbert est venu il y a quelques années parler dans un grand collège catholique de ma paroisse. Il a rencontré d’abord les élèves, collégiens et lycéens, puis le soir leurs parents issus principalement d’un monde bourgeois de l’ouest parisien. Il leur a dit ceci : « Lorsque je suis dans une assemblée de jeunes et que je demande qui croit en Dieu, seuls les jeunes musulmans lèvent aussitôt et sans hésiter la main. Les jeunes chrétiens, eux, ils ne savent pas bien, ils hésitent, ils regardent si le voisin va se manifester pour savoir s’ils vont le faire aussi…Pourquoi cela ? Parce que dans les familles musulmanes Dieu est constamment présent. Ne serait-ce que dans le langage. Un jeune part en classe le matin sa maman lui dit Dieu te garde. La famille prend son repas, elle bénit Dieu et pose des gestes rituels- ablution-bénédiction- typiquement religieux. Mais dans les familles chrétiennes quand parle-t-on de Dieu ? Le mot même "Dieu" n’est-il pas tabou, totalement absent des conversations familiales ordinaires ? »

Dans toutes les familles un jour ou l’autre en voyant le fils ou la fille grandir, on prend l’enfant à l’écart, solennellement, en lui disant :
— Mon fils, ma fille, maintenant tu es grand, il faut qu’on te parle des choses sérieuses de la vie.
— Très bien papa, qu’est-ce que tu veux savoir ? répond l’enfant, ironique.
En général c’est de sexualité que les parents souhaitent parler au jeune pubère. Et le papa ou la maman d’expliquer à leur progéniture la beauté et la complexité des relations garçons-filles, les méandres de la vie affective, les dangers de la drogue ou du tabac…. Fort bien. Mais y a-t-il un jour où les mêmes parents ont pris leurs adolescents à l’écart en disant : mon enfant, maintenant tu es grand, je voudrais qu’on parle de ce qu’il y a de plus important dans l’existence : Dieu.
Un père de famille me disait l’autre jour qu’il avait pris en tête à tête son grand fils de 15 ans pour lui expliquer clairement les dangers de l’alcool, vrai fléau dans la jeunesse branchée actuelle. Très bien. Mais fera-t-il la même chose avec son fils pour lui expliquer que le danger le plus grand c’est la perte de la foi, c’est l’impiété, l’irréligion, le blasphème et le nihilisme ?
Avec son courage et sa lucidité habituels le pape émérite Benoît XVI a révélé le lien entre la prolifération des crimes sexuels dans toutes les couches de la société et l’absence de Dieu qui en est, dit-il, la raison ultime. Nous les chrétiens et les prêtres, nous choisissons parfois de ne pas non plus parler de Dieu, parce que c’est un discours inconfortable. Et le pape théologien de nous exhorter à nous remettre à vivre de Dieu et pour Dieu(…) Car cela change tout quand on présente Dieu au lieu de le présupposer. Quand on ne le relègue pas à l’arrière-plan mais qu’on lui donne sa place au centre des pensées, des paroles et des actions.

Pourvu que Christ soit annoncé

La mission du chrétien commence à la maison, mais elle se déploie largement dans tous les milieux que nous côtoyons : le club de sport et l’assemblée des copropriétaires, les collègues de travail et la belle-famille, l’association loi 1901 et même, faut-il le dire, les fidèles de la messe de 11 heures….

Il s’agit partout où nous sommes d’annoncer Jésus-Christ. Oui, malheur à moi si je n’évangélise pas ! (1 Cor 9,16). Mais, me direz-vous, cela va surprendre, choquer, interroger, déplaire sans doute. Oui, et alors ? Le but n’est pas de plaire aux hommes en annonçant ce qu’ils veulent entendre mais de prêcher le Christ. Si je voulais plaire aux hommes je ne serai pas serviteur du Christ, dit saint Paul (Ga 1,10). Un évêque se lamentait un jour en disant : « quand Jésus entrait dans un village, on lui jetait des pierres ; moi quand je vais en visite pastorale, on me sert le thé… » Serions-nous devenus ces tièdes que le Seigneur vomit (Ap 3,16) ? Qu’avons-nous fait du poil à gratter évangélique ? Le sel de la terre a-t-il été changé en miel de la terre ? Le levain évangélique s’est-il laissé empêtrer dans une pâte affaissée ? L’Église est-elle encore signe de contradiction, ou un EHPAD d’évêques équivoques ?

Prêcher a pris dans la langue française une connotation péjorative, comme si tout discours religieux ne pouvait être qu’un prêchi-prêcha de bons sentiments ou qu’un sermon lénifiant d’observances moralisatrices. L’Église est si souvent perçue comme celle qui dit non à tout. Est-il nécessaire de rappeler avec saint Paul que l’Église n’est pas le peuple de l’interdit, mais le peuple de l’appel, pas le peuple de la Loi, mais le peuple des Béatitudes : Heureux les pauvres, heureux les doux, heureux les miséricordieuxC’est pour que nous soyons vraiment libres que Christ nous a libérés (Ga 5,1). Dans la langue des évangiles, prêcher (kerusso) ce n’est pas sermonner ou faire la leçon, c’est crier. Le christianisme ne commence pas par discourir sur ce que l’homme doit faire, mais par crier ce que Dieu a fait pour lui. Chrétiens nous sommes dépositaires d’un trésor que nous portons dans les vases d’argile (2 Co 4,7). La charité nous presse de le partager, à temps et à contretemps. (2 Tm 4,2)

Franc-parler

Il fut une époque où certains clercs pour ne pas paraître arrogants et triomphalistes croyaient bon d’estomper les vérités de la foi, de se présenter incertains, partageant les doutes du plus grand nombre. Ils voulaient donner ainsi l’image d’une Église plus humaine, plus accommodante, moins imbue d’elle-même. Certes l’Église n’a pas toujours réponse à tout et elle désire joindre les lumières de la Révélation à l’expérience de tous (Gaudium et Spes n°33). Mais en ce qui concerne le trésor de l’Évangile et le dépôt de la foi, elle ne peut en aucun cas être hésitante ou conciliante ou rétractée. Elle est tenue de professer hautement ce qu’elle a reçu du Seigneur. C’est son devoir et sa joie. Si pour l’heure sa joyeuse affirmation est en total porte-à-faux avec le scepticisme et le relativisme ambiants, on lui saura gré, un jour, de ne pas avoir cédé un pouce de terrain dans le domaine de la vérité. Ce n’est certes pas par solution de facilité que les chrétiens sont intransigeants sur le dogme. À notre époque, en effet, il est beaucoup plus confortable de douter que d’être certain. C’est par charité que nous sommes inébranlables, pour ne pas offrir une gourde percée aux générations assoiffées de sens et de vrai. Ce n’est pas le consensus mou sur les valeurs du plus petit dénominateur commun qui peut assurer la paix de la société et des cœurs, mais seulement l’espérance enthousiasmante que Jésus a fait lever sur la terre. C’est notre mission de le faire savoir à tous. Ce serait notre péché de le taire. Ce sera notre gloire de l’avoir dit.

Que l’Esprit nous donne cette parrhèsia, cette assurance, ce franc-parler qui portait saint Paul à annoncer Jésus-Christ jusque dans la capitale de l’Empire ! Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis. Elle est ici, à Paris, ville lumière. Il me plaît de rappeler que selon une étymologie -certes fantaisiste- Rabelais fait précisément dériver le nom de Paris de cette parrhèsia grecque, parce que les parisiens, quelque peu imbus d’eux-mêmes, ont bon bec et jactance. N’est-il pas vrai que les habitants de la capitale vivant sous le commandement des tours de Notre-Dame, ont appris d’icelles le devoir de prêcher les biens d’en haut ? Comme les cloches répandent à tous vents leur prédication aérienne.
L’Église qui est à Paris, c’est l’Église de Sainte Geneviève, c’est, nous le verrons dimanche prochain, l’Église catholique, aussi fervente que menacée.

Introduction par le père Guillaume de Menthière

L’Église de l’an 2020 est-elle celle que Jésus a instituée ? Elle a changé d’aspect au cours des âges, bien évidemment, mais reste-t-elle le même être ? Dès l’origine ne lui a-t-on pas substitué un organisme dont le Christ n’aurait même pas eu l’idée mais dont Paul serait l’initiateur ? La thèse selon laquelle saint Paul aurait fondé une Église en lieu et place du Royaume dont Jésus annonçait l’imminence continue de polluer les esprits. Pourtant Saul de Tarse ne fait que transmettre ce qu’il a lui-même reçu. Le Seigneur de gloire s’est révélé à lui comme indissociable du moindre de ses disciples. L’Église est le corps du Christ. L’Eucharistie est célébrée pour que les chrétiens ne forment qu’un seul Corps et soient remplis d’un unique Esprit. Désormais, chez le foudroyé du chemin de Damas, l’obsession quotidienne de toutes les Églises ira de pair avec l’amour irradiant de Jésus. L’Apôtre sera l’agent et de cette mondialisation de l’Evangile qui se poursuit dans tous les siècles par la mission. Dépassant le mur de clandestinité qu’une certaine laïcité voudrait leur imposer, les baptisés annoncent hardiment le Christ. Ils sont l’Église apostolique, l’Église envoyée, l’Église en sortie.

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