Texte de la conférence de carême de Notre-Dame de Paris du 5 avril 2020

Le dimanche 5 avril, le père Guillaume de Menthière a donné sa sixième et dernière conférence du cycle 2020 sur le thème “L’Église de François : pauvre, œcuménique, fraternelle”.

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Texte de la conférence
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Les conférences ont été publiées, avec les références et les notes, dans un livre aux éditions Parole et Silence.

L’Église de François
Pauvre, œcuménique, fraternelle

Rameaux

Autrefois les gens venaient au moins à la messe une fois l’an pour avoir leurs rameaux. Puis certains ont adopté la coutume de partir juste après la bénédiction des rameaux pour abréger cette liturgie interminable. Les plus astucieux ont même trouvé un stratagème pour obtenir des rameaux en se dispensant totalement de la messe, quitte à être privés de la bénédiction. Mais cette année, ni rameaux, ni bénédiction, ni messe…

Ce matin, en effet, dans la plupart de nos paroisses les prêtres ont célébré la grande liturgie populaire, seuls, ou devant quelques très rares fidèles. Est-ce une sombre prophétie ? N’est-ce que le prolongement asymptotique d’une tendance lourde qui conduit peu à peu nos assemblées dominicales à se clairsemer dangereusement ?

Le petit troupeau

Ne crains pas petit troupeau, dit Notre Seigneur, car votre Père a jugé bon de vous donner part au Royaume (Luc 12,32). Ah ! ce petit troupeau, nous le connaissons bien. Qui n’a vu ici ou là dans notre vieille France catholique le maigre cheptel des fidèles de la messe de onze heures suintant de quelque église béante et délabrée ? Les voici, donc, les héritiers du Royaume, le sel de la terre, la lumière du monde, l’armée de Gédéon, les vainqueurs de l’Apocalypse !

Il ne craint rien pour lui-même, ce petit troupeau tout livré au bon plaisir du Père. Mais il tremble pour le bétail arrogant qui le toise de haut ; ces grosses bêtes émancipées et affranchies ; animaux inconscients et repus, parqués pour les enfers et que la mort mène paître. (Psaume 49,15)

Aussi de tout leur amour éveillé et fraternel, les humbles du Seigneur supplient le Bon Pasteur : souviens-toi, Jésus, tu as encore des brebis qui ne sont pas de cet enclos (Jn 10,16). Sors toi-même à leur recherche. Et nous ton peuple, le troupeau que tu conduis, sans fin nous pourrons te rendre grâce. (Ps 79,13)

Le petit reste

Pour moi rien ne définit mieux l’Église que la belle expression du prophète Sophonie : le petit reste des humbles, un peuple petit et pauvre que le Seigneur laisse subsister au milieu des nations arrogantes. J’avais eu l’occasion, l’an dernier, lors de la dernière conférence de carême, de donner quelques illustrations de cette situation typique de déréliction et de fidélité vécue par les chrétiens de notre pays. Le petit reste, c’est Manon, seule chrétienne dans son lycée, seule jeune dans sa paroisse. Le petit reste, c’est Bernard, 40 ans de ministère de prêtre. Il a vu peu à peu l’assemblée fondre, dimanche après dimanche. Il sait bien qu’il n’a pas beaucoup de talents oratoires, peu de sens du contact et une timidité handicapante. Il connaît ses déficiences, son péché, son manque de charisme. Il sait ce qu’on dit des prêtres et l’opprobre qui est portée sur tous pour la faute de quelques-uns. Et cependant, depuis quarante ans, il célèbre la messe de 8h, il récite fidèlement son bréviaire portant dans sa prière chaque jour les paroissiens qui peu à peu s’éloignent de lui. Heureux es-tu Bernard petit reste qui a refuge dans le Nom du Seigneur !

Le petit reste, c’est Violaine, veuve, qui passe ses vendredis à faire bénévolement le ménage de l’église de sa paroisse. Elle n’en reçoit jamais de reconnaissance, jamais elle n’a eu le moindre remerciement de la part du clergé ou des fidèles. Elle a même entendu un vicaire dire : « oh, elle est à la retraite, il faut bien qu’elle fasse quelque chose, ça l’occupe de chasser la poussière ». Et pourtant Violaine ne s’est jamais laissé aigrir par ce manque de considération et ces propos blessants. Car elle sait bien, elle, que c’est pour son Dieu qu’elle lave, qu’elle balaie, qu’elle astique et elle offre ces affronts pour le salut des ses petits-enfants. Bénie soyez-vous, Violaine, ce n’est pas seulement l’édifice de pierre que vous nettoyez, c’est l’Église que votre foi rend belle !

Manon, Bernard, Violaine : voilà bien les humbles que Dieu aime : ceux qui jamais ne se glorifient sinon dans la croix du Seigneur (Ga 6,14)

Triomphalisme ?

Depuis l’origine, l’Église, comme son Seigneur, apparaît en forme d’esclave (Ph 2,7). Elle s’attire les quolibets des élites. Mettez-vous bien en tête, écrivait Claudel à André Gide, que l’Église a été spécialement et expressément créée et mise au monde pour être le scandale des beaux esprits et des personnes éclairées. C’est une mission à laquelle elle n’a jamais failli depuis dix-neuf siècles qu’elle existe. Comment ose-t-elle se dire divine, cette cohorte grossière ? Ceux qui savent ont toujours méprisé ceux qui croient. Depuis le philosophe Celse jusqu’à l’intelligentsia parisienne contemporaine les chrétiens font l’objet d’un dédain obstiné.

Y a-t-il jamais eu un temps du triomphalisme de l’Église ? Un temps où une certaine gloire temporelle pouvait masquer une indigence naturelle ? S’il a jamais existé, ce temps prétendument constantinien, est bel et bien révolu aujourd’hui. Nous retrouvons à notre époque la situation humiliée de la première communauté chrétienne qui faisait figure d’une petite secte de parias dans un monde tour à tour indifférent ou hostile. Si nous regagnons la modeste condition de nos premiers pères, puissions-nous en recouvrer aussi le zèle ! Souvent pour se consoler les chrétiens d’aujourd’hui se disent comme le général de Gaulle après que tous ses ministres ont démissionné : nos rangs se sont éclaircis, mais la situation aussi….Ils estiment, avec présomption, que la qualité a remplacé la quantité, qu’on s’est débarrassé des chrétiens sociologiques pour ne garder que des confessants. Est-il si sûr, hélas, que nous ayons gagné en intensité ce que nous avons perdu en étendue ?

Comme ils devaient être en butte aux railleries des gens sages et bien en place, les tous premiers disciples ! Ceux que le Seigneur avait rassemblés, ceux qu’il avait glanés sur les routes de Palestine, ce ramassis de chrétiens, Jésus ne l’avait pas trié sur le volet. Aucun n’aurait réussi avec succès un entretien d’embauche. Ils étaient le petit peuple des humbles, des paumés, des chétifs, des mal habiles et des blessés de la vie… Venez ! leur avait dit Jésus vous, les chéris de l’Évangile, les bénis de mon Père. Comme j’aime voir dans nos paroisses toute cette humanité bancale, des gens mal faits pour vivre dans notre société, des personnes contrefaites et inappropriées, impropres à l’impôt et au succès. Tout un petit monde sans pertinence sociale qui trouve toute sa place dans la Sainte Église de Jésus-Christ. Car le Christ appartient aux humbles et non à ceux qui s’élèvent au-dessus du troupeau.

Zabulon et Nephtali

Le Seigneur n’avait pas choisi les siens dans les beaux quartiers de la capitale. Il avait parcouru d’abord, accomplissant les Écritures, la Galilée des Nations, contrée méprisée des Judéens kasher, lieu d’un grand brassage de populations hybrides, capharnaüm d’humanité… La Bible a une expression pour décrire ce terrain de la première mission du Seigneur : Pays de Zabulon, pays de Nephtali. Jésus commence par Zabulon et Nephtali, parce qu’au dire de l’Écriture (2 Rois15, 29) ces tribus, les premières à être exilées par les assyriens, sombrèrent dans le syncrétisme religieux au gré d’unions idolâtres. C’est vers ce peuple misérable qui ne marchait même plus dans les ténèbres mais qui y gisait, prostré, que Jésus se tourne d’abord. Il est venu rechercher ce qui était perdu.

Pays de Zabulon, pays de Nephtali,
Quel bel alexandrin pour dire qui je suis !

En ces deux noms bizarres et entrelacés, je tiens que l’Église se trouve exactement définie. Elle est depuis ses prémices ramassées au bord du lac et sera toujours jusqu’ à la consommation des siècles dans la gloire de la Jérusalem céleste : le pays de Zabulon et le pays de Nephtali. Zabulon signifie, en effet, selon une certaine étymologie : demeure, habitation, maison. Or l’Église est la demeure de Dieu. Elle est une et sainte parce qu’en elle habite le Dieu unique et saint. Mais l’Église est aussi le pays de Nephtali. Car Nephtali signifie, en hébreu, dilatation, élargissement. L’Église est le pays de Nephtali, car elle est catholique et apostolique, envoyée en mission vers l’univers entier. Elle est ce filet jeté comme une toile d’araignée, sur l’océan du monde, elle déploie une énergie arachnéenne pour rejoindre tout homme.

Jésus au bord du lac choisit Simon au nom juif et André au nom grec qui tous deux jettent leur filet. Ils sont l’image de l’Église catholique et apostolique qui toujours lance les filets pour la mission. Mais il choisit aussi Jacques et Jean qui, quant à eux, sont occupés à raccommoder leurs filets. Ils sont l’image de cette Église une et sainte qui sans cesse remmaille les liens de la charité et de la communion. Dans l’Église il faut des missionnaires qui jettent les filets mais il faut aussi des pasteurs qui réparent les filets. Il ne sert à rien de jeter les filets s’ils sont percés ou déchirés. Une Église qui ne communie pas dans l’amour n’est pas missionnaire. Il ne sert à rien de réparer les filets si on ne les envoie pas pour la mission. Une Église qui n’est pas missionnaire est un club de copains ou un cocon paresseux mais pas l’Église apostolique de Jésus Christ.

Les moyens pauvres

Ceux qu’il a ainsi choisis, Jésus les envoie. Il les envoie deux par deux, car toujours la mission va de pair avec la communion. Ne prenez rien pour la route, leur dit-il (Mc 6,8). Chose étrange, le maître ne donne aucune autre directive à ses disciples que d’être pauvres et dépourvus. Les voici lancés sur les routes sans plan de bataille précis, sans carte Michelin ni GPS, sans savoir ce qu’il faut dire ni où ils doivent aller, et même avant d’avoir été pleinement catéchisés. Que pouvaient annoncer ceux dont saint Marc ne cesse de nous dire qu’ils ne comprenaient rien à ce que leur disait Jésus et que leur esprit était bouché ? (cf.Marc 6,52 ; 7,18 ; 8,17 etc…). Aucune consigne ne leur est donnée hormis celle-ci, présentée comme la condition sine qua non : le dépouillement. Il n’y a pas moyen d’être missionnaire sans être dénué de tout. Impossible de partir en mission bardé d’instruments prosélytiques. Il n’y a pas d’autre panoplie de l’apôtre que la nudité du Christ en croix, que l’humilité du cœur qui aime. Il est suffisamment équipé pour la mission celui qui a revêtu le Christ. Il n’est point besoin d’une autre tunique. Tout le reste est parure et n’est qu’habillement, tout le reste est vêture et n’est qu’accoutrement.

Vêture

Chacun connaît la magnifique scène de la vie de saint François où, devant l’évêque, son père et la foule effarée, le petit pauvre d’Assise se dénude entièrement, voulant se dépouiller de tout pour être totalement à Dieu. N’est-il pas vrai que ceux qui ont été baptisés en Christ, ont revêtu le Christ ? Cette bure splendide est amplement suffisante. Croyez-en François, il s’y connaît en matière d’étoffes puisqu’il devait reprendre le métier de son père Pietro Bernardone, riche négociant drapier. Mais toutes les grandeurs du monde lui semblent vaines désormais. Dérisoires. Ô la belle banqueroute que fait ce marchand ! Ô homme non tant incapable d’avoir des richesses que digne de n’en avoir pas ! François choisit la pauvreté. Par manque de place, en quelque sorte, car lorsque Jésus est entré dans un cœur, il prend toute la place. Or le cœur de François est à présent totalement occupé par le Christ, il n’y a plus un espace libre pour les affaires de ce monde. Son corps lui-même devient christique et les stigmates qu’il portera bientôt manifesteront qu’il est de pied en cap investi par le Seigneur. On a pu dire que le Poverello d’Assise était le saint qui a le plus ressemblé à Jésus. Quel éloge pour l’époux de Dame pauvreté !

Tout n’avait pas si bien commencé. On connaît l’ambition primitive du fils de Dame Pica. Il n’a en tête que de s’illustrer dans l’emploi des armes. Il part guerroyer les gens de Pérouse, la ville aussi honnie que voisine. Il est blessé, prisonnier, abattu, furieux, dépressif. Tout son jeune être se cabre dans la révolte et la luxure. Les plaisirs et l’argent ne manquent pas. Son destin est tout tracé, il héritera de son père, fera prospérer le commerce et jouira tranquillement des douceurs de la vie.

Un appel va chambouler cet ordre bien établi des choses. Dans la petite église délabrée de San Damiano François entend cet appel impérieux : Va et répare ma Maison !

L’Église délabrée

L’appel que François comprend dans un premier temps matériellement, il devra peu à peu en découvrir la portée. Ce que le Seigneur attend de lui, ce à quoi il le destine, ce n’est pas seulement de prendre la truelle et le mortier pour redresser le vieil édifice chancelant des environs d’Assise. C’est d’œuvrer pour la réparation de l’Église universelle qui apparaît à cette époque bien mal en point, gangrenée par les jeux de pouvoirs, l’argent, la corruption, le péché de ses membres. Et de fait, on sait comment, dans une parfaite obéissance au Pape et aux évêques, saint François d’Assise et les petits frères mineurs vont profondément réformer l’Église en retrouvant en son sein la sève évangélique, le goût de la fraternité, de la pauvreté, et de la mission. Qui n’a en tête la fresque de Giotto, où l’on voit le petit pauvre vêtu d’un sac et d’une corde soutenir de ses frêles épaules l’énorme édifice d’une église où le Souverain Pontife apparaît endormi et absent ?

Il n’a pas été demandé à François, notons-le, de construire une Église nouvelle, mais de réparer l’Église en ruines. Car si branlante qu’elle paraisse, elle est toujours la Maison du Seigneur. C’est l’Église telle qu’elle est que nous devons servir et aimer. Même lorsqu’elle paraît une pitoyable et fragile bicoque, elle reste la Demeure de Dieu parmi les hommes. Elle garde la physionomie donnée par le Christ lui-même, mieux que les palais et les forteresses que nous pourrions imaginer pour la remplacer. Qui d’autre que le Diable peut nous suggérer que l’Église est un projet raté et qu’il nous faut en fabriquer une autre, meilleure, à la place ?

Je garde en mémoire la scène tragique où la curie romaine se moque de ce moine en guenille qui présente pour toute règle de sa nouvelle communauté le texte impératif de l’Évangile. Qu’il aille plutôt garder les cochons, se gaussent les prélats ! Et le petit François, simple, dévoué, limpide, d’aller aussitôt s’employer comme porcher dans une sinistre ferme. On ne badine pas avec la prompte obéissance. Il faut savoir souffrir non seulement pour l’Église, mais par l’Église. Ces humiliations sont fécondes et mystérieusement rédemptrices quand elles sont unies à celles du Christ qui apprit de ce qu’il souffrit l’obéissance (He 5,8). Voilà de quelle manière la grande œuvre franciscaine de rétablissement de l’Église avait commencé : dans l’auge des porcs, par la docilité et la pauvreté sans concession. Par quelle inspiration subite, nonobstant les avis de son entourage véreux, le pape Innocent III allait-il reconnaître en François un authentique envoyé de Dieu ?

Quand Judas baptise…

Dans la geste de François d’Assise, l’obéissance zélée aux pasteurs de l’Église est une des dimensions les plus édifiantes, dans tous les sens du mot. Le saint obéit aux ministres pécheurs. Car ce qui est à considérer n’est pas la qualité morale des clercs mais le fait qu’ils sont les instruments choisis par Dieu. Jésus a aimé le fidèle Jean, mais c’est au renégat Pierre qu’il a confié de paître ses brebis. Le Seigneur instituait ainsi en quelque sorte une certaine dissociation entre la pureté et la charge. La médiocrité ne retire pas le pouvoir. L’excellence ne le confère pas. Ce n’est pas la vertu qui donne autorité dans l’Église, c’est le choix de Dieu. La déférence particulière qui est due aux évêques ne va pas à leur personne mais à leur mission. Comme le Christ le dit des pharisiens : Ils sont assis dans la chaire de Moïse, faites ce qu’ils disent (Mt 23,2-3) quand bien même leur vie n’est pas en tout point exemplaire. Le péché ou le vice d’un prêtre n’altèrent pas la qualité du sacrement dont il est le ministre. Saint Augustin l’avait enseigné d’une manière très expressive : Quand Pierre baptise, c’est Jésus qui baptise, quand Judas baptise, c’est Jésus qui baptise. Le curé d’Ars disait de façon imagée que les prêtres sont les entonnoirs de la grâce. Que l’entonnoir soit d’or, de cuivre ou de fer blanc, cela ne change pas la qualité de la liqueur qui se déverse par ce goulet dans les cœurs.

Aux pires moments de son histoire l’Église a pu être secourue par d’étonnantes figures de sainteté que Dieu suscite en elle. Qu’on songe à l’action décisive qu’une femme illettrée, sainte Catherine de Sienne, eut sur les Pontifes d’Avignon en qui elle voyait le doux Christ sur la terre. A vrai dire il n’est guère d’époque où l’Église n’ait été profondément menacée par toutes sortes de maux désastreux. De l’origine jusqu’à nos jours, sa fragilité même rend témoignage à son institution divine. Elle semble presque toujours en voie d’écroulement et ne subsiste que par une sorte de miracle permanent. Il fallait bien la sainteté d’un Paul VI pour ne pas être étouffé par les fumées de Satan subrepticement introduites dans le sein de l’Église. Il fallait bien la force indomptable d’un Jean-Paul II pour ne pas trembler face au terrifiant bloc de l’Est et au marxisme gangrénant le clergé. Il fallait bien l’humilité d’un Benoît XVI pour ne pas chavirer quand la barque de Pierre prenait l’eau de toutes parts. Crise et Église, les deux mots semblent être faits pour rimer constamment.

La conversion et le calme

Ce n’est pas l’époque la moins troublée que nous traversons aujourd’hui. Le mystère de Judas plane sur notre temps dit sans ambages notre pape François. La trahison de certains clercs donne des hauts le cœur et paraît devoir nous acculer au désespoir. D’autant qu’elle est peut-être le fruit d’autres reniements moins spectaculaires, plus insidieux, mais qui sont nôtres aussi. Le manque de sagesse et de discernement dans la formation des prêtres. Le déficit de fraternité et d’entraide sacerdotale. L’abandon de la prière au profit d’une mentalité d’efficacité immédiate et activiste. L’enlisement dans la mondanité et la perte progressive d’un regard de foi sur l’Église et sur la marche de l’histoire. La peur panique que nous inspirent l’opinion et les tout-puissants médias. Derrière tout cela, assurément, nous savons qui est à la manœuvre. Le Diable fera tout pour discréditer l’Église, et il semble à tout moment qu’il est en passe de gagner la partie. Des chrétiens en grand nombre ne voient plus en l’Église qu’une institution humaine grevée, comme tant d’autres, de terribles imperfections. Toutes les institutions périclitent aujourd’hui et sont remises en cause. Toute verticalité s’effondre. L’Église n’échappe pas à la règle et subit la défiance qu’inspirent à nos contemporains l’État, la Politique, la Justice, la Police, les médias etc….

Comme toujours, la tentation est de battre la coulpe du voisin. Or dans la conversion et le calme est notre salut (Is 30,15). Il ne s’agit pas de nous en prendre à la terre entière, d’en vouloir au pape, ou à son curé, de dénoncer le rôle néfaste des réseaux sociaux, de juger nos frères chrétiens, d’incriminer les temps calamiteux où nous sommes. Soyons bons et les temps seront bons, disait saint Augustin. Que faudrait-il changer pour que ce monde soit plus juste et plus fraternel ? demandait un journaliste à Mère Teresa. Ce qu’il faudrait changer, Monsieur, répondait la sainte, imperturbable, vous et moi. Il n’est pas d’autres réponses à toutes les crises de l’Église que notre conversion personnelle. Je me souviens de la réponse que fit un aumônier de lycée à un jeune fougueux qui voulait mettre sa juvénile ardeur au service de l’Église : Commence par aller te confesser  ! Se reconnaître pécheur, retrouver par la contrition et la miséricorde de Dieu la santé de son âme : tout commence par là. Rien n’est plus urgent si nous voulons assainir l’Église que d’être en son grand Corps un membre sain. À Luther qui le pressait de quitter une Église romaine corrompue, Érasme répondait avec humilité et malice : Je supporte cette Église jusqu’à ce que j’en aperçoive une qui soit meilleure, et elle est bien obligée, elle, de me supporter, jusqu’à ce que je devienne moi-même meilleur.

Pénurie

La considération de l’histoire permet de constater qu’il ne fut guère de siècles où l’Église n’ait été en butte aux menaces internes et externes. A vrai dire je pense qu’adversité et pénurie ne sont pas pour l’Église des accidents de parcours contingents mais plutôt des existentiaux, au sens heideggérien du terme, c’est-à-dire des conditions même de son existence en ce monde. Pour être fidèle à son Seigneur, l’Église doit demeurer comme lui un signe de contradiction (Lc 2,34). Elle restera toujours dans la situation de manque et de déficit que le Christ décrivait en disant : la moisson est abondante mais les ouvriers pour la moisson sont peu nombreux, priez donc.(Mt 9,37) La disproportion est flagrante entre les petits effectifs et l’immensité de la mission. L’écart est abyssal entre les forces dérisoires dont nous disposons et la tâche colossale à accomplir. La pauvreté des moyens est une constante qui n’est pas une tare de l’Église mais plutôt le signe qu’elle vit toujours sous perfusion de la grâce, qu’elle ne s’est pas établie à son compte, qu’elle s’appuie non sur des capacités humaines mais sur le roc de la Parole de Dieu. Il ne lui a d’ailleurs jamais été demandé de dominer, mais de témoigner. Elle n’est pas toute la soupe mais le grain de sel qui donne saveur. Perdue dans les immenses empires mondialisés des GAFA et des multinationales, elle semble aussi dérisoire que la petite cathédrale néo-gothique Saint Patrick de New-York au milieu des gigantesques gratte-ciel. Sa puissance n’est pas dans la taille, le nombre, la surface. Le Vatican combien de divisions ? demandait, ironique, Joseph Staline. Quel aveuglement ! La force de l’Église n’est pas dans les moyens de puissance mais dans sa confiance en Dieu.

L’Église des pauvres

Non seulement l’Église est pauvre, dénuée de moyens humains pour la mission, mais elle doit devenir toujours plus l’Église des pauvres. Il ne s’agit pas uniquement de se pencher avec commisération sur quelques malheureux et de se gargariser de tout ce que l’Église fait pour les indigents –et de fait cela est considérable. Il s’agit bien plus profondément de se persuader que les pauvres ne sont pas seulement les bénéficiaires de l’Église généreuse mais qu’ils sont l’Église. La question n’est pas : comment laisser une place aux pauvres dans l’Église, mais comment l’Église est-elle l’Église des pauvres ? Ne sont-ils pas les rois de ce Royaume que l’Église rend mystérieusement présent sur la terre : Heureux vous les pauvres, le Royaume de Dieu est à vous(Luc 6,20).

L’éminente dignité des pauvres

Les pauvres sont nos aînés dans la famille de Jésus-Christ, nos seigneurs et nos maîtres affirmait saint Vincent de Paul. Puissions-nous n’oublier jamais cela ! Même à l’époque où l’Église a pu paraître la plus compromise avec le monde et les puissances d’argent, elle n’a jamais cessé de faire entendre la voix des pauvres. L’illustre Bossuet donna, on le sait, un sermon célèbre sur l’éminente dignité des pauvres. Il faut relire ce texte et imaginer le grand orateur interpeller une assemblée de courtisanes poudrées, parfumées et perruquées en disant : Apprenez, que tant sont considérables les pauvres en l’Église de Jésus-Christ que saint Paul semble établir sa félicité dans l’honneur de les servir et le bonheur de leur plaire et il lançait cette belle apostrophe aux nobles dames qui composaient son auditoire : Revêtez-vous, Mesdames, de ces sentiments apostoliques.

On imagine le frémissement de cette auguste assemblée, les remous dans l’assistance en entendant l’orateur s’exclamer : « L’Église dans son premier plan n’a été bâtie que pour les pauvres… Ils sont les bienheureux citoyens de la Cité de Dieu ». Plus qu’un effet de manche et d’éloquence, il s’agit de la doctrine constante de l’Église qu’en des mots plus modernes saint Jean-Paul II a appelée l’option préférentielle pour les pauvres.

Comme je revois ce mendiant interpellant un prêtre à la sortie du métro Strasbourg-Saint-Denis. Il lui tend la main pour recevoir une pièce mais voyant le costume ecclésiastique de celui qu’il sollicite, il se ravise en disant : mieux qu’un euro vous pouvez me bénir. Il se met à genoux, reçoit la bénédiction et lorsqu’il se relève le prêtre à son tour s’agenouille. Et sous le regard étonné de la foule des badauds et des passants, le prêtre reçoit la bénédiction du miséreux, de ce mendiant dont le seul titre à bénir est la sainte pauvreté.

Ce prêtre citadin, rejoignait les propos du curé rural que Bernanos met en scène dans son Journal d’un curé de campagne. Le grand romancier fait tenir à son héros des propos sans équivoque. Il faut relire cette page magnifique : L’Église a la garde du pauvre, elle est seule absolument seule à garder l’honneur de la pauvreté. Il y aura toujours des pauvres parmi vous ( Jean 12,8), ce n’est pas une parole de démagogue tu penses ! Mais c’est la parole et nous l’avons reçue. (…) la parole la plus triste de l’évangile, la plus chargée de tristesse. Et d’abord, elle est adressée à Judas (…). Et le Curé de Torcy d’imaginer la réponse du Christ à son apôtre perfide spéculant sur le prix du parfum : « Je n’aime pas mes pauvres, dit notre Seigneur, comme les vieilles anglaises aiment les chats perdus, ou les taureaux des corridas. Ce sont là manière de riches. J’aime la pauvreté d’un amour profond, réfléchi, lucide- d’égal à égal- ainsi qu’une épouse au flanc fécond et fidèle. Je l’ai couronnée de mes propres mains. Ne l’honore pas qui veut, ne la sert pas qui n’ait d’abord revêtu la blanche tunique de lin. Ne rompt pas qui veut avec elle le pain d’amertume(…) La pauvreté pèse lourd dans les balances de mon Père céleste, et tous vos trésors de fumée n’équilibreront pas les plateaux.

Les pauvres que Dieu aime

Bien sûr, les pauvres ne sont pas toujours ceux que l’on croit. La Bible parle des anawim. Il est probablement trompeur de rendre ce mot simplement par le substantif « pauvre » qui a acquis en français contemporain un sens presque exclusivement économique. Car selon l’étymologie hébraïque les anawim ce sont les courbés. Comme le dit superbement le peintre et poète Georges Rouault, le dur métier de vivre nous courbe sous sa loi et la douleur est dure avec ceux qu’elle accable. Les courbés, les penchés, ceux qui ploient sous le fardeau de la vie, voilà les pauvres que Dieu aime. Ils correspondent peu ou prou à ceux qui sont sans appui dans ce monde, l’Écriture les désigne sous les catégories de la veuve, de l’étranger, de l’orphelin. Notons qu’il n’est pas question d’argent, ni même de tristesse, car une veuve par exemple peut être fortunée et joyeuse, un orphelin très riche suite à l’héritage de ses parents, un étranger peut vivre dans l’opulence. Reste que la veuve, l’étranger et l’orphelin sont pauvres car privés d’un secours familial. Le pauvre biblique n’est pas le sans-argent, mais le sans-famille. À cette aune il reste vrai de dire que les français sont globalement plus pauvres que la plupart des habitants de l’Afrique, car sur ce continent se sont conservées des solidarités familiales qui font aujourd’hui très souvent défaut dans notre pays. Notre société française a tout fait pour dilapider ce qui est la première des richesses, la famille. Nos gouvernements successifs continuent sombrement à œuvrer en ce sens. Le choix a été fait de faciliter le divorce pour des raisons économiques à courte vue. Un choix qui, quelque cinquante années plus tard, s’avère lourd de désastreuses conséquences pour notre société. Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes(Bossuet).

S’entr’aimer

Si elle veut être l’Église des pauvres, l’Église se doit donc d’être la famille des sans-familles. Nul besoin de grandes explications dans les familles, on se comprend à demi-mot. On se connaît par cœur, par le cœur. Point de grands discours, de déclarations ronflantes, on se regarde, on s’aime, on est heureux d’être ensemble, cela suffit. Comme je voudrais qu’il en fût ainsi entre nous, frères et sœurs en Jésus-Christ ! Quelquefois on a l’impression que l’Église est un parti politique, où s’affrontent des courants, où se heurtent des idéologies. Mais non ! L’Église est une famille et le premier devoir des frères et sœurs que nous sommes est de nous entr’aimer selon le commandement de Jésus aux siens : aimez-vous les uns les autres. C’est à cela qu’on nous reconnaîtra comme disciples du Christ (Jn 13,35). Ce commandement, il me plaît de le redire m’incluant dans l’exhortation que j’adresse à mes frères, ne s’arrête pas à la porte des presbytères. Le premier impératif du prêtre c’est d’aimer d’un amour préférentiel son évêque et les prêtres de son presbyterium. De se garder de l’esprit de faction et de coterie qui s’insinue si aisément dans les cercles ecclésiastiques. Les fidèles ressentent très fortement la cohésion de leur clergé, la connivence des prêtres de leur paroisse. Le goût et la manière de concélébrer le mystère eucharistique disent énormément en ce domaine. Les francs tireurs n’attirent personne durablement et finissent toujours par déchirer l’Église… Le Cardinal Lustiger donnait de manière significative le mot d’ordre suivant, fruit d’un amer constat : Pour les prêtres de demain s’entr’aimer doit être une priorité(…)Une des faiblesses insignes de l’Église en France (mais aussi dans d’autres pays) a été la division, la dévaluation de l’amour mutuel jusqu’au sein du clergé.

Quel contre-témoignage ! Des frères prêtres qui s’ignorent et se méprisent, autant renverser le calice et tous les mystères les plus sacrés de la foi. Des chrétiens qui se haïssent et se traînent devant les tribunaux, partout les chicanes, les querelles, les inimitiés qui déchirent la sainte Église. Hélas ! Il me vient les mots rudes du grand Bossuet : Ô damnables infidélités de ceux qui se glorifient du nom chrétien ! Que si vous avez voulu, mon Sauveur, que la sainte union des fidèles soit la marque de votre venue, que font maintenant tous ces chrétiens, sinon de publier hautement que votre Père ne vous a pas envoyé, et que l’Évangile est une chimère, et que tous vos mystères sont autant de fables !

Mondanité

Certes dans les familles, les batailles et les chamailleries existent entre frères et sœurs. Après tout, ils doivent vivre ensemble sans s’être choisis. Il n’est pas imaginable de se débarrasser de l’aîné qui fait des siennes ou du cadet qui agace toute la fratrie par ses pleurs. On ne peut pas licencier un membre de sa famille. Il en va de même pour l’Église. Tous ses enfants qui nuisent si évidemment à sa réputation, elle ne peut pas s’en débarrasser. Elle ne peut pas dégraisser le mammouth en renvoyant des clercs qu’elle juge inefficaces et coûteux, ou des fidèles qui gênent son apostolat.

Je connais ce travers qu’ont beaucoup de paroissiens d’employer à propos de l’Église le vocabulaire et la grille de lecture des entreprises. Vous savez, lorsqu’un fidèle, animé des meilleures intentions, vient vous dire en vous tirant par la manche sous un air de connivence : oh ! vous avez bien réussi, mon Père, vous êtes curé d’une grosse paroisse  ! Ou bien encore lorsque cette dame vous dit : Oh ! Sûrement, Monsieur le curé, doué comme vous êtes, vous serez évêque. Mais Madame, un évêque, sachez-le, n’est pas un prêtre qui a réussi, ni un pasteur plus talentueux. Il faut quitter cette vue toute mondaine des choses. Un curé n’est pas le patron de ses vicaires ni un vicaire le sous-prolétariat du bas-clergé. Tous sont des frères attelés à la même tâche apostolique et non des collègues, des cadres supérieurs ou des subordonnés dans la filiale paroissiale ou diocésaine. Ils ne pensent pas en termes de rendement et d’efficacité, mais ils connaissent la mystérieuse fécondité du grain tombé en terre. Tous vivent de cette fraternité si essentielle dans la famille Église. Méfions-nous des commodes analogies humaines trop hâtivement appliquées, sans discernement, à l’Église. Ne nous modelons pas sur le monde présent (Rm 12,2). Que l’Évangile nous épargne l’esclavage dégradant d’être un enfant de notre temps (Chesterton) !

La barbe d’Aaron

Pour bien comprendre une famille, il faut en être. Car toute famille a ses codes, ses secrets, ses rites qui paraissent bien étranges et hermétiques à ceux du dehors. Il en va comme de celui qui regarde une belle cathédrale. De l’extérieur il voit de grandes baies noires sans pouvoir même imaginer qu’une fois entré à l’intérieur ces surfaces sombres sont de magnifiques et chatoyants vitraux. Entre nous, frères chrétiens, nous partageons des richesses que les païens ne peuvent même pas soupçonner. Et avant tout le bonheur de cette fraternelle connivence qui nous fait dire ensemble « Notre Père ». Ou encore l’espiègle complicité des enfants préparant une surprise pour leur Mère au jour de sa fête. Et surtout la joie du bon repas partagé dans le banquet de l’Eucharistie. Tout cela nous le vivons spontanément avec simplicité, sans chercher midi à quatorze heures, c’est la vie tout bonnement. Nous marchons en disant comme le psalmiste : « Oh qu’il est bon qu’il est doux pour des frères de vivre ensemble et d’être unis, c’est comme un baume qui descend sur la barbe d’Aaaron »(Psaume 132)

Ce que nous vivons en quelques circonstances privilégiées semble avoir été le fond de l’Église des premiers temps. N’était-ce pas d’ailleurs ce qui frappait les païens de l’Antiquité : « Voyez comme ils s’aiment » disaient-ils au spectacle des chrétiens. Tertullien donne un portrait saisissant de ces communautés primitives soudées par la foi et la perspective du martyr. C’est surtout la pratique de la charité, écrit-il, qui, aux yeux de quelques-uns, nous imprime une marque spéciale. "Voyez, dit-on, comme ils s’aiment les uns les autres " -, car eux se détestent les uns les autres ; "voyez, dit-on, comme ils sont prêts à mourir les uns pour les autres ", car eux sont plutôt prêts à se tuer les uns les autres.

Il est des moments où le grand frisson de la concorde devient palpable. De beaux moments d’unanimité chaleureuse. Il me souvient d’un de ces instants précieux. C’était il y a vingt ans peut-être à Lourdes. Jeune aumônier, je menai un groupe de 35 adolescents hirsutes prier le chapelet devant la grotte de Massabielle. La nuit tombait sur les sanctuaires et nos jeunes insoumis, loin du tapage alcoolisé, mêlaient leurs voix sereines au roulis tranquille du Gave. C’est alors, étrangement, que deux canards et un crapaud vinrent déambuler au milieu des jeunes orants, comme s’ils eussent voulu participer à l’harmonie ambiante. Il y eut aussi deux vieilles allemandes qui s’assirent dans le cercle des pieux rebelles, complotant avec eux les Ave de la grâce. Ce qu’il y avait de notable dans cette scène incongrue c’est que personne n’avait plus peur de personne. Cet instant libre, équitable, fraternel, c’était une grâce vraiment mariale et franciscaine. Loué soit le Seigneur pour frère canard, sœur lune et frère crapaud. Ô Credo entier des choses visibles et invisibles, je vous accepte avec un cœur catholique ! L’Église, disait saint Augustin, c’est le monde réconcilié.

Baiser au lépreux

La nostalgie de cette Église primitive qui ‒ aux dires des Actes des Apôtres ‒ n’avait qu’un cœur et qu’une âme (Ac 4,32) monte irrépressiblement en nous. Comme il serait souhaitable que nos communautés fussent plus fraternelles !

Hélas ! Les chaises dans nos églises sont de véritables isoloirs, chacun, sous couvert de piété et de contemplation s’y love dans un splendide dédain du monde environnant, le plus loin possible de ces gêneurs dominicaux que le prêtre là-bas dans le lointain interpelle sous le nom étrange de « bien chers frères ». L’impossibilité de chauffer d’immenses édifices incite encore davantage à s’emmitoufler dans son manteau. Les murs, les gens, l’atmosphère, le sermon, l’ambiance : tout est glacial. Eh quoi ! n’est-ce pas le festin des Noces de l’Agneau qui se célèbre ? N’est-ce pas la famille de Jésus-Christ qui se rassemble ?

Aussitôt sortis de l’église, les fidèles qui viennent de communier au même Seigneur semblent s’ignorer. Serait-il incongru que se croisant dans la rue, ils s’enquissent les uns des autres et échangeassent entre eux une parole ? Aussi incongru qu’un imparfait du subjonctif ? Quelle étrange famille est-ce là que ces chrétiens qui se bousculent à la boulangerie au sortir de la messe sans même se reconnaître ? Dire que saint François empoigna le lépreux et le couvrit d’un long baiser. Dire qu’il fraternisa avec le Sultan, subjugué par ce petit homme tout évangélique. Et dire que nous regardons de si loin ces frères et sœurs membres de la famille chrétienne ! Tout est à l’amour, en l’amour, pour l’amour et d’amour en la sainte Église, écrivait saint François de Sales. Avouons que ça ne saute pas aux yeux…L’évangile me commande d’aimer mes ennemis, et je ne parviens même pas à aimer mes frères, se lamentait saint Augustin…

Dans nos paroisses il arrive souvent que les chrétiens soient lassés de toutes ces réunions tardives et chronophages. On dénonce ‒ quelquefois à juste titre ‒ la « réunionite », maladie qui provoque un épuisement rapide du clergé et des fidèles. Au point qu’un curé parisien, que je ne dénoncerai pas, avait intitulé une de ses années pastorales « je ne veux pas vous voir à l’église ». Il voulait signifier par là qu’être chrétien ce n’était pas être toujours fourré dans les équipes, les groupes, les carrefours, les temps forts, les rencontres entre soi, c’était vivre la grâce de son baptême dans sa famille, dans son milieu professionnel, dans le monde côtoyé chaque jour. Pourtant j’aime à rappeler que déjà au tout début du IIème siècle le glorieux saint Ignace d’Antioche donnait ce conseil à son jeune confrère évêque Polycarpe : Réunissez-vous souvent, multipliez vos assemblées. Pourquoi cela ? Pour déserter notre mission évangélisatrice ? Pour fuir nos responsabilités dans le monde ? Pour nous réfugier frileusement dans un cocon protecteur ? Non, répondait saint Ignace : que vos réunions soient fréquentes car rien ne fait plus fuir le diable que la concorde fraternelle ! Vous voir toujours ensemble, heureux de vivre en frères, voilà ce que Satan ne peut supporter ; la joyeuse unité de l’Église, voilà ce qui le met en déroute.

Blessures

Quand elle parle de la famille, l’Église se souvient qu’elle est elle-même la famille de Dieu. Dès son premier paragraphe, le catéchisme de l’Église catholique écrit : Dieu convoque tous les hommes que le péché a dispersés dans l’unité de sa famille, l’Église (CEC n°1). La famille apparaît donc comme un remède au péché facteur d’éparpillement. Hélas ! de nos jours tant de familles sont malmenées, déchirées, éclatées ! L’Église indivise est elle-même une famille que les divisions entre chrétiens blessent. Blessures cruelles que les efforts œcuméniques sont encore bien loin d’avoir guéries. Au scandale de la division s’ajoute encore celui de chrétiens qui peu ou prou s’en accommodent. L’impératif qui résonnait chez le prophète Aggée de « réédifiez la Maison » (Aggée 1,2-8) s’impose à notre temps comme à celui de saint François : l’Église est à réparer, la planète est à réparer, l’humanité est à réparer. Beaucoup de blessures sont à guérir.

Sans entrer dans un labyrinthe psychanalytique, il faut reconnaître que la famille est le lieu où se dévoile et se guérit un certain nombre de blessures que porte en lui l’individu.

Blessure de n’être pas sa propre origine. C’est l’expérience familiale première. Nos parents nous ont donné la vie. Nous ne sommes pas l’auteur de nous-mêmes. Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? dit saint Paul (1 Co 4,7). Etre dans l’Église, c’est reconnaître humblement que nous ne nous sommes pas donné la foi, ni la grâce, ni la vie éternelle. Nous les avons reçues de Dieu par l’Église, sans aucun mérite ou droit à faire valoir. Cadeau. Beaucoup d’enfants du catéchisme disent « je me suis baptisé » ou « je me suis confirmé », symptôme d’un monde pélagien où se recevoir d’autrui est devenu difficile. Dans une société des droits revendiqués, qui sait encore être redevable ?

Dans la famille s’expérimente et se cicatrise aussi la blessure narcissique de n’être pas tout. La sexualité s’éprouve comme incomplétude. Nous sommes homme ou femme, pas androgyne. Limitation essentielle de nos prétentions ! Nous sommes membres d’une fratrie, nous ne sommes pas toute la famille à nous tout seul, nous devons partager nos parents avec nos frères et sœurs. Chaque chrétien doit accepter de n’être pas toute l’Église, d’avoir sa place dans la grande famille des enfants de Dieu, sans occuper toute la place.
Enfin la famille est un moyen d’exorciser la blessure d’être mortel. Avoir une descendance est une tentative de conjurer la mort, de répondre à cette volonté de pérennité si puissamment ancrée en chacun d’entre nous. Les enfants paradoxalement prolongent les parents mais en même temps marquent leur finitude temporelle. L’Église rassemble dans une même famille des vivants et des morts et témoigne par la vie et le célibat consacrés d’une autre pérennité, la vie éternelle du Royaume de Dieu.

L’Église aime, protège et bénit les familles, ces « écclésioles », ces petites Églises domestiques. Mais elle sait que la famille est en même temps un don à recevoir et une tâche à accomplir. Elle n’idéalise pas la famille mais demande qu’on en découvre, pour reprendre les mots de saint Paul VI, l’austère et simple beauté.

L’Hôpital de campagne

Pour guérir la famille humaine, profondément blessée, saint Jean XXIII voulait que l’Église fût comme ce bon samaritain qui prend soin de l’homme laissé exsangue sur la route (Lc 10,33). Au temps du Concile, après deux atroces guerres mondiales, plus que jamais la compassion et la miséricorde étaient de mise. Les premiers mots de Gaudium et Spes résonnent dans toutes les mémoires et disent cette volonté de rompre avec l’attitude d’indifférence voire d’hostilité à l’égard du monde : Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur.

Les Pères avaient déjà vu dans l’auberge où le Samaritain porte l’homme blessé une figure de l’Église et dans les deux sous laissés à l’aubergiste pour le soin du malade, les deux commandements de la charité. Dans cette ligne notre pape François décrit l’Église comme un hôpital de campagne : Je vois clairement que ce dont l’Église a le plus besoin aujourd’hui, est une capacité de guérir les blessures et de réchauffer les cœurs des fidèles. Cela demande de la proximité. Je vois l’Église comme un hôpital de campagne après la bataille. (…) L’Église s’est parfois enfermée dans de petites choses, des règles étriquées. Le plus important est la première proclamation : Jésus-Christ vous a sauvés. Et les ministres de l’Église doivent être des ministres de la miséricorde, par-dessus tout.

La seule force qui répare, qui guérit et qui panse : c’est la miséricorde. Souvent nous sommes tout préoccupés par les réformes de structures. Nous traçons des plans sur la comète, nous réorganisons les paroisses et les diocèses. Sans doute est-ce nécessaire, mais secondaire, car les vrais croyants ne donnent jamais une importance excessive à la réorganisation des formes ecclésiales. Ils vivent de ce que l’Église est toujours.

Miserando atque eligendo

Or l’Église est la famille de ceux qui ont été l’objet de la miséricorde divine. En intitulant cette dernière conférence de carême l’Église de François, j’avais en vue bien évidemment le petit pauvre d’Assise, mais aussi notre bien-aimé pape. Celui-ci ne cesse de rappeler que l’Église doit être d’abord une oasis de miséricorde. Sa devise Miserando atque eligendo, l’exprime à sa manière. Elle est issue d’un commentaire de saint Bède le Vénérable sur la vocation de saint Matthieu. Le Seigneur a posé sur ce douanier pour en faire son Apôtre un regard de miséricorde et de choix, miserando atque eligendo.

Notre pape l’a souvent dit, il se sent comme Matthieu, il est lui aussi un pécheur sur lequel le regard miséricordieux et convoquant du Christ s’est posé. A l’orée de la grande semaine sainte où nous allons revivre la passion de notre Seigneur, nous terminons ces conférences de Carême en nous tournant avec le pape vers le petit pauvre d’Assise. Comment oublier que celui-ci est aussi le stigmatisé du Mont Alverne ? Lorsqu’il compose le Cantique des Créatures il est cet aveugle au corps perclus de souffrance. Rien ne peut arrêter la louange dans ce petit être fraternel. Nul ne peut altérer la joie de celui qui a donné sa vie au Christ.

La joie parfaite

On se souvient de cette page célèbre où frère François marche avec frère Léon sur une route enneigée. Ils auraient bien des raisons de se plaindre du froid de l’hiver qui gèle leurs pieds nus, de rechigner contre le vent glacé qui s’engouffre dans leur pauvre bure, de maugréer contre les détours de sentiers malaisés. Mais de ces humeurs maussades, point chez les frères mineurs et ce sont précisément ces circonstances pénibles que François va choisir pour enseigner le secret de l’allégresse véritable : Oh, frère Léon ! s’exclama-t-il soudain, si les nôtres donnaient au monde le spectacle de la plus édifiante sainteté, écris que ce ne serait pas la joie parfaite. S’ils multipliaient les miracles à foisons, faisant voir les aveugles et ressuscitant des morts de quatre jours, écris, frère Léon, écris que ce ne serait pas la joie parfaite. Si les frères mineurs étaient si savants qu’ils convertissent les plus réfractaires par la puissance de leurs arguments, s’ils étaient si éloquents qu’ils touchassent les cœurs les plus fermés pour les gagner au Christ, écris frère Léon, écris que là ne serait pas la joie parfaite ».

Pendant plus de deux milles François peignit ainsi toutes sortes de merveilles pour déclarer toujours que ces choses admirables n’étaient pas la joie parfaite. N’y tenant plus frère Léon posa la question qui brûlait ses lèvres gercées par le froid : Père, je te prie, de la part de Dieu, supplia-t-il, de me dire où est la joie parfaite.

C’est alors que François donna à son compagnon l’enseignement sublime : la joie parfaite c’est de marcher avec un frère sur une route enneigée, c’est de frapper à la porte de l’auberge quémandant gîte et nourriture, c’est d’en être chassés comme des malpropres et des vauriens, d’être insultés et roués de coups par le portier, de rester ainsi dehors souffrant le froid et la faim et de penser que cet aubergiste nous a bien connus comme les misérables que nous sommes, qu’il a justement parlé au nom de Dieu en nous traitant de ribauds et de larrons. Si ayant subi tous ces outrages nous les endurons patiemment et avec allégresse, en pensant aux souffrances du Christ béni, écris, oh frère Léon ! écris qu’en cela est la joie parfaite !

Le Christ a aimé l’Église

Il me plaît d’achever ces conférences par cette page célèbre et édifiante de la geste franciscaine. Comme les disciples d’Emmaüs, ils étaient deux sur la route figurant admirablement l’Église en chemin. Sanctifiés par l’appel du Christ, ils se reconnaissaient volontiers pécheurs. L’un enseignait, l’autre était enseigné et ils marchaient du même pas, leur cœur battant à l’unisson. Apostoliques, ils étaient envoyés porter à d’autres la bonne nouvelle du salut. Ils subissaient les rigueurs du temps, les railleries, les quolibets, les persécutions. Ils n’en trouvaient pas prétexte pour maudire leurs bourreaux. Catholiques, ils leur reconnaissaient même une place dans le grand plan universel du créateur. Or ce dessein divin, nous le savons maintenant : c’est l’Église.

Montherlant a rapporté dans Le Maître de Santiago le récit d’un preux chevalier prêt à tout supporter pour le salut de son enfant bien-aimée. Il se tient, ce héros redoutable, devant les douves profondes d’un château fort. La tête basse humblement sous la neige qui tombe, il attend qu’on descende le pont-levis car il vient payer la rançon de sa petite fille retenue prisonnière au château. Les heures s’écoulent, on ajourne d’heure en heure de le recevoir. On le brocarde, la valetaille lui jette des boules de neige et des os rongés ; et il attend toujours. Lui le superbe, lui le féroce, lui la terreur de ses ennemis, il supporte tout parce que c’est pour sa petite fille….Que le Seigneur ne ferait-il pas pour sa petite fille humanité ! Il vit trente ans obscur quand il ne tient qu’à lui de resplendir. Il attend, il patiente, il souffre, il donne sa vie. Toutes ces horreurs que nous lui verrons subir en cette semaine sainte, c’est pour l’Église, humanité rachetée, ne l’oublions pas qu’il les endure. Béni soit Jésus qui a aimé l’Église et s’est livré pour elle !

Introduction par le père Guillaume de Menthière

L’Église au cours des siècles demeure le petit reste, ce petit troupeau que le Seigneur agrège et envoie avec des moyens pauvres pour une mission démesurée. La situation de pénurie qu’elle subit n’est pas pour elle une mauvaise passe temporaire à surmonter mais plutôt sa condition d’existence et comme son élément et son lot. Or l’Église pauvre doit devenir aussi l’Église des pauvres et pour ce faire elle est appelé à être toujours mieux la famille des sans-familles. C’est dire combien elle doit être fraternelle ! Qu’il est bon pour des frères de vivre ensemble et d’être unis dans la grande famille des chrétiens !
Hélas ! Comme beaucoup de familles humaines, l’Église connaît des blessures que les efforts œcuméniques s’évertuent à guérir. Avec François d’Assise nous recevons la mission de réparer la Maison du Seigneur. L’époux de Dame pauvreté s’est acquitté de cette tâche par le dénuement et le choix résolu de l’obéissance aux pasteurs légitimes. C’est ainsi que sous la conduite de notre pape François nous appelons de nos vœux une Église qui soit comme un hôpital de campagne, une oasis bienfaisante de miséricorde.

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