Texte de la conférence de carême de Notre-Dame de Paris du 14 mars 2021

Le 14 mars 2021, le père Guillaume de Menthière a donné sa quatrième conférence du cycle 2021 sur le thème “L’homme réparé, qui est sauvable ?”.

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Texte de la conférence
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Les conférences seront publiées, avec les références et les notes, dans un livre aux éditions Parole et Silence.

L’homme réparé
Qui est sauvable ?

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, je me plais à me draper devant vous du signe de la croix au seuil de cette quatrième conférence, car c’est de la croix que nous parle l’évangile de ce dimanche et c’est vers la croix aussi que doivent se tourner tous ceux qui prétendent être sauvés. Ah ! le signe de la croix. Combien de fois, caché au seuil de l’église, j’observe les gens. Il y a les croyants qui viennent prier, les touristes qui viennent visiter, les passants qui viennent s’abriter ou se recueillir dans le silence et la pénombre. Quelques uns d’entre eux esquissent un furtif signe de la croix, le plus souvent bâclé, mesquin, non-repérable. Oserai-je vous le dire même certains fidèles, abêtis de propagande laïcarde, ne hasardent plus guère que des signes de croix lilliputiens, honteux, imperceptibles…

La Croix du Seigneur

Eh ! quoi ? Ne devons-nous pas nous habiller du signe de la croix, mettre notre fierté dans la croix du Seigneur, poser ce grand geste barrière qui nous protège de toutes les intrusions sataniques ? Il me souvient d’une des toutes premières leçons du catéchisme. Elle ne concernait pas la doctrine, mais la pratique. Que fait un chrétien quand il se lève le matin ? Il se vêt du manteau de la croix : au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. Oh ce grand acte audiovisuel qui place notre journée sous les meilleurs auspices. « La croix du Seigneur a fait de moi un crucifié pour le monde, écrivait aux Galates l’Apôtre. On raconte que le bienheureux Abbé Poppe, prêtre belge dont la réputation de sainteté allait bien au-delà de Morzeke, son petit village de Flandres, recevait sur son lit d’agonie d’innombrables visites venant de tout le pays. Un de ses dévots admirateurs le supplia qu’avant de quitter ce monde, le saint prêtre lui donnât une photo de lui, si possible dédicacée. On vit alors l’abbé Poppe dans un dernier effort se dresser sur son lit, décrocher le crucifix qui le surmontait, tendre à l’importun la croix en disant : « Voici ma photo, priez pour qu’elle soit ressemblante ! »

Il s’est livré pour moi

Ne cessons pas de contempler le mystère saintement épouvantable de la Croix Qui n’a ressenti ce mélange d’admiration et de malaise devant le Crucifié du retable d’Issenheim ? Le Christ dont tous les membres sont convulsés par la souffrance, mon doux Sauveur, rendu torve par la contraction de ses muscles suppliciés ; l’effroyable réalisme du tableau de Mattias Grünewald. Et dire que ce sont nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé (Is 53,4) ! Non, vraiment, ce n’est pas pour rire que Dieu nous a aimés, ce n’est pas pour de faux qu’il a donné sa vie, c’est bien pour moi qu’il a versé telle goutte de sang.

J’ai raconté autrefois l’histoire d’Albert le brocanteur. En fouinant dans un grenier Albert avait découvert un crucifix enfoui sous la poussière. Pour pouvoir estimer l’objet, il l’essuie professionnellement avec délicatesse. Les pieds du crucifié se découvrent, percés, les genoux pliés, le côté troué, les bras étendus, le torse crispé, puis le visage enfin, cette face qui vous regarde et qui vous happe par ses grands yeux ouverts et quémandants. Albert ne résista pas à cette anatomie suppliante du Christ. Et quand il témoignait de sa conversion il ne savait que répéter avec saint Paul : Il m’a aimé et s’est livré pour moi (Ga 2, 20).

Le serpent d’airain

Sur la croix Jésus n’avait plus figure humaine. Il s’était comparé lui-même, nous l’entendions ce matin, à ce serpent d’airain que Moïse façonna et dressa sur l’ordre de Dieu. Tous ceux qui regardaient l’effigie sur son mât obtenaient la guérison de tout venin mortel.

Il y a un commentaire rabbinique qui raconte ceci. Les serpents au désert commencèrent à mordre les mollets hébraïques juste après que les fils d’Israël, lassés de manger chaque jour de la Manne, ont récriminé contre Moïse et contre Dieu. Alors Moïse se tourna vers Dieu pour lui faire des reproches :

— Seigneur, pourquoi permets-tu que les serpents nous agressent, pour nous faire périr dans ce désert ?
— J’envoie des serpents, répondit le Très-Haut, car désormais le serpent dominera sur l’homme.
— Comment cela, répliqua Moïse stupéfait, mais au jardin de la Genèse n’avais-tu pas promis le contraire ?
— Si fait, confirma le Seigneur. J’avais dit au serpent « tu ramperas sur le sol et tu te nourriras de la poussière de la terre ». Quant à mon peuple je lui ai au contraire donné le pain du ciel, l’exquise Manne. Or que croyez-vous qu’il arriva ? le serpent qui se nourrissait de la poussière du sol n’a pas récriminé contre moi, tandis que mon peuple que j’abreuvais de délices a récriminé contre moi, voilà pourquoi désormais le serpent dominera sur l’homme.

Ah ! Qu’il y a d’enseignements dans ces vieilles histoires rabbiniques, et combien devons-nous recevoir avec gratitude le pain que Dieu donne, ce pain de l’eucharistie, le pain des anges, ce vrai pain descendu du ciel qui est Jésus, notre nourriture. En contemplant à chaque messe, la petite hostie, cette miette de pain sensible pour le salut du monde nous comprenons dans la plus grande profondeur de la foi, la parole immense qui nous fut adressée ce matin : Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils Unique !

Dieu a tant aimé le monde !

Son Unique, l’évangile insiste là-dessus. Qu’est-ce à dire ? Dieu n’a pas un grand nombre de Fils pour nous sauver, il n’en a qu’un et il l’a donné. Il n’a rien qu’il puisse nous donner en surcroît. Il n’a pas gardé par devers soi une petite miséricorde de surplus pour ceux qui refuseraient le Fils en qui il a mis tout son amour. Le refus total de l’amour, l’Enfer, est rendu possible par le don total de l’amour, le sacrifice de la croix.

Dieu n’a pas épargné son propre Fils (Rm 8,32). Nous n’aurons jamais assez de toute notre vie pour méditer cela. Les Pères de l’Église n’hésitent pas à dire que Dieu nous a en quelque sorte préférés à son Fils bien-aimé puisqu’il l’a livré pour nous….

Cela me rappelle cette parole étonnante de sainte Catherine de Sienne, docteur de l’Église. Elle contemple la Vierge Marie debout au pied de la croix comme le prêtre à l’autel. Elle dit que la Vierge Marie acceptait volontiers de donner son Fils unique pour le salut du monde. Que notre rédemption tenait tellement au cœur de cette Vierge sainte qu’elle eût été prête à servir d’échelle pour que son divin Fils montât sur la croix En parfaite soumission à la volonté divine, elle acceptait de payer à sa manière, ô combien douloureuse, le prix de la rédemption du genre humain.

Il a donné son Fils Unique

Dieu a tellement aimé le monde. Il ne veut pas la mort du pécheur (Ez 18,23) mais il permet que son Fils meure pour notre salut. Comment ne pas évoquer ici la scène superbe du Film Monsieur Vincent. On y voit saint Vincent de Paul trouvant sur le seuil de son église un petit bébé abandonné dans le froid de l’hiver. Il apporte le nouveau-né déjà bien mal en point dans une assemblée de nobles dames, les dames de la charité réunies autour de Louise de Marillac. En voyant cet enfant trouvé ces dames s’écrient avec un air de dégoût : voyons mon père cet enfant est l’enfant de l’adultère et du péché il doit mourir Dieu l’a voulu ! Alors on voit Monsieur Vincent imposer le silence à toutes ces dames et promener sur elles un regard de colère et de feu, si bien rendu par les yeux de Pierre Fresnay. Et après les avoir toutes transpercées par ce regard il dit : Apprenez, Mesdames, que lorsque Dieu veut que quelqu’un meure pour le péché : il envoie son propre Fils.

Parole superbe qui reprend comme en écho celle de saint Jean : Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique.

Aimer, c’est tout donner

L’Amour absolu est don absolu. « Aimer c’est tout donner et se donner soi-même », une mélodie habile glissée sous ces paroles de sainte Thérèse nous donne d’entendre fréquemment chanter des mots dont une musique envoûtante risque d’émousser la force. Car tout de même, quand on y pense : « aimer c’est tout donner » avec une telle définition de l’amour qui d’entre nous peut encore prétendre aimer ? Bien sûr, Dieu seul est Amour, et Lui véritablement, il a tout donné, puisqu’il a donné son Fils Unique (Jean 3,16). Mais moi… Quand je songe à tous mes agrippements, à tout ce que je n’abandonnerai pour rien au monde : mon bridge, mes vacances, ma messe de 11h, mes prérogatives, … Quand la mort m’aura dépouillé de tout, je graverai sur ma tombe l’épitaphe de l’agrippement dernier : Du moins, j’aurai vécu. Et c’est bien vrai, cela au moins, cela seulement ne me sera pas enlevé. « Cela du moins est à moi ». Ma souffrance, mes réussites, mon jardin secret : Cela du moins est à moi. Mes péchés, surtout, que je dissimule soigneusement : Cela du moins est à moi.

Saint Jérôme après avoir connu l’honneur et le prestige de Rome, vint s’installer comme ermite à Bethléem au plus près de la grotte où naquit le Sauveur. Là il poursuivait une vie frugale sans que le sommeil n’interrompît ses oraisons, ni l’excès de bonne chère ses labeurs. Tout amoureux du bon Dieu, il le priait en disant :

— Seigneur, le jeûne auquel je m’astreins, et toutes mes mortifications, je vous les offre, elles sont pour vous !
— C’est bien Jérôme, c’est bien, et que me donnes-tu en outre ?
— Ah mon Dieu, mes veilles des nuits durant, recevez-les, elles sont pour vous !
— C’est bien Jérôme, et quoi en surplus ?
— Mon bien-aimé Seigneur, mes travaux inlassables sur les saintes Ecritures, je vous les donne !
— Excellent, Jérôme, et qu’ajoutes-tu encore ?
— Mon Dieu et Père, ma vie entière d’érémitisme et de prière vous est offerte !
— C’est bien Jérôme mais n’as-tu rien d’autre à me donner ?

Le vaillant ascète de Bethléem se renfrogna, fort dépité. N’avait-il pas tout livré au Seigneur ? Que pouvait-il céder davantage ? C’est alors qu’il entendit une voix céleste lui dire :

— Et tes péchés, Jérôme, tu ne me les donnes pas, tes péchés ?

Le saint exégète se souvint aussitôt de cette parole de l’évangile : allez apprendre ce que veut dire : c’est la miséricorde que je veux et non le sacrifice. Non que le Seigneur n’agrée nos modestes efforts, il ne méprise certes pas notre prière, notre jeûne, nos aumônes en ce temps de carême, mais que serait tout cela si nous n’allions humblement plier les genoux pour offrir nos péchés à sa miséricorde ? La seule boutique qui ne sera jamais fermée, le commerce le plus essentiel, c’est ce confessionnal que tant de chrétiens, hélas, n’ont pas attendu le confinement pour déserter. Ce qu’il agrée ce ne sont pas nos prouesses ascétiques, mais l’offrande de tout nous-mêmes. Car le sacrifice qui plaît à Dieu c’est un esprit brisé, un cœur humilié (Ps 51,19). Il ne veut pas d’holocaustes mouillés, de demi-mesure dans l’oblation. Jésus est radical, dit notre Pape François, il donne tout, et demande tout… Il ne se contente pas d’un pourcentage d’amour : nous ne pouvons pas l’aimer à 20 à 50 ou à 60 %. Ou tout, ou rien !

Le purifiant passage

De toute évidence il y a quelque chose à réparer dans l’homme, blessé, amoché, esquinté par le péché. Ici encore la figure de l’Exode est parlante. Il ne suffit pas que les hébreux soient délivrés des égyptiens. Il faut encore qu’ils s’arrachent aux habitudes de l’esclavage, qu’ils apprennent à vivre en hommes libres. Les quarante ans du désert ne seront pas de trop pour les rendre dignes de s’établir en Terre Promise. Ce temps du passage, de l’entre-deux, du désert purificateur, a lui aussi une dimension salutaire qu’il nous faut considérer maintenant. Car le salut n’est pas seulement arrachement à une situation périlleuse et entrée dans un état désirable, il est aussi une pâque, un passage réparateur de l’un à l’autre.

La réparation

Pour entrer dans la vie éternelle, l’homme pécheur a besoin d’être réparé. Certes, Jésus n’est pas venu simplement bricoler l’humanité ! L’œuvre salutaire du Christ ne consiste pas à faire retourner l’homme blessé par le péché à l’état d’Adam avant le péché. Le mot réparateur ne suffit donc pas à rendre compte de la nouveauté inouïe apportée par le Christ. Il garde néanmoins quelque pertinence. Il a l’avantage de la simplicité. Il fait partie du langage courant que même les enfants comprennent. Par ses harmoniques mêmes il évoque des dégâts et des dysfonctionnements. Si Jésus répare c’est que quelque chose est cassé ou ne fonctionne plus dans l’Humanité. Or effectivement le péché n’est pas seulement une faute qui peut être pardonnée, il est aussi une peine qu’il faut bien réparer.

La peine du péché

Saint Thomas d’Aquin enseigne que le péché est une rébellion de la volonté qui se détourne de Dieu pour se porter vers une créature. Alors que les facultés inférieures (la sensibilité, les énergies, les passions etc..) étaient soumises à l’intelligence, elle-même soumise à la volonté, elle-même soumise à Dieu, tout ce bel organisme s’est effondré quand la volonté a prétendu s’affranchir de son rapport à Dieu. Chaque puissance a pris son autonomie : c’est la pagaille ! L’homme n’est alors plus maître chez lui, sa volonté est incapable de gouverner son agir, il est le jouet de ses pulsions anarchiques. Il fait le mal qu’il ne veut pas et ne fait pas le bien qu’il veut.

Justification

L’homme a perdu la justice originelle, celle d’Adam et Ève avant le péché, qui consistait en une harmonie des puissances et des facultés, soumises hiérarchiquement à la volonté comme la volonté était soumise à Dieu. Par le péché cet agencement humain est totalement déréglé. L’œuvre du salut comportera donc bien cette part de restauration intime qu’on peut bien appeler réparation, au sens presque mécanique ou du moins médicinal du terme. Saint Thomas parle de « justification », il s’agit de recouvrer la « justice originelle ». Presque au sens où l’on utilise ce mot en typographie, l’homme est justifié par la grâce, il est remis en état, rectifié intérieurement, retrouvant le bel équilibre de sa constitution intime.

La pensée écologique nous avertit aujourd’hui abondamment que nos actions ont une répercussion bien au-delà de ce que nous en percevons immédiatement. Il y a un impact de nos actes et de nos comportements sur l’équilibre de la planète. L’Encyclique Laudato Si nous le rappelle : c’est notre Maison commune, pour une grande part, qui est à réparer. Notre Planète pâtit non seulement des conduites de consommateurs égoïstes, mais aussi plus généralement du péché des hommes. Saint Paul le disait déjà : la création assujettie à la vanité, garde l’espérance d’être délivrée de la dégradation inévitable ; elle gémit en travail d’enfantement (Rm 8,21-22). Si le cosmos tout entier pâtit du péché, combien plus le microcosme du pécheur ! Mon péché non seulement abîme le monde, me coupe de Dieu, altère mes liens avec autrui, mais surtout il me détruit intérieurement. Il m’entraîne dans une corruption dévastatrice de tout mon être. La miséricorde du Seigneur ne me dispensera pas de réparer. Elle soutiendra au contraire, tous les efforts nécessaires pour ma justification, c’est-à-dire pour une pleine et entière réhabilitation de ma personne.

Il en va comme d’un homme qui a pris l’habitude de boire et d’ignorer le code de la route. Un jour l’accident arrive. Le conducteur de la voiture qu’il a violemment emboutie peut bien être bonne pâte et ne pas lui tenir grief d’avoir brûlé le feu rouge, il n’en reste pas moins qu’il va falloir réparer les voitures endommagées et sans doute se remettre des blessures occasionnées. Cela sera long, pénible, onéreux. Peut-être notre chauffard prendra-t-il conscience de ses fautes et les regrettera-t-il amèrement, cela lui vaudra assurément le pardon et la bienveillance divine, mais cela ne le dispensera pas de l’effort nécessaire avec l’aide de Dieu pour arrêter de boire et pour apprendre le code de la route.

De grands liens

Avouons-le cet aspect onéreux du salut est largement passé sous silence. Il y a pour chacun de nous, soyons francs, bien des renoncements à opérer. Comme l’alcoolique doit abandonner sa bouteille s’il veut recouvrer la santé, nous avons nos attachements à dénouer si nous prétendons être sauvés. Rappelons-nous ce jeune homme riche qui ne suivit pas Jésus mais s’en alla tout triste car, dit l’évangile, il avait de grands biens. Il me souvient d’un vieux vicaire dont la langue avait fourché à ce passage de saint Marc et qui lut « il s’en alla tout triste car il avait de grands liens ». Bienheureux lapsus, car effectivement ses richesses liaient ce jeune homme, il était ficelé par sa fortune. N’allons pas nous imaginer qu’une moindre richesse nous met à l’abri d’une telle mésaventure. Comme Bossuet l’exprime admirablement : l’opulence et la disette connaissent de semblables attaches. Il en est comme des cheveux, qui font toujours sentir la même douleur, soit qu’on les arrache d’une tête chauve, soit qu’on les tire d’une belle tête qui en est couverte : on sent toujours la même douleur, à cause que, chaque cheveu ayant sa racine propre, la violence est toujours égale. Saint Jean de la Croix compare l’homme à un oiseau appelé à voler librement vers son Seigneur. Cet oiseau a un fil à la patte qui le retient à terre. Que ce lien soit un mince fil de laine, un brin ténu, ou une lourde chaîne de fer : l’oiseau est empêché de voler. Peu importe que nous soyons retenus de suivre le Christ par une longue vie de péché et de vices ou par quelques bricoles encombrantes, le fait est là : dans un cas comme dans l’autre nous ne suivons pas le Christ. Celui qui vend tout ce qu’il a pour acquérir la perle du Royaume (Mt 13,45-46), sauf son dernier sou, celui-là est bien fou, car la perle coûte précisément ce dernier sou…

Chameau

« Comme il sera difficile à ceux qui ont des richesses, d’entrer dans le Royaume de Dieu ! » Ce n’est pas pour les riches que l’accès au Royaume est difficile mais bien pour « ceux qui ont des richesses ». Qui échappe à ce couperet ? Qui est dépourvu de richesses. On peut être pauvre matériellement et avoir des richesses. Le vrai pauvre est celui qui est détaché même de sa pauvreté…

C’est bien ce que frère Jean comprit un beau matin. Ce pieux moine s’était acquis une solide réputation de perfection. Quarante ans de vie religieuse et pas un manquement à la règle, pas un écart, pas une faute à lui reprocher ! Mais le Seigneur lui fit comprendre que lorsqu’on avait tout donné on pouvait rester riche d’une réputation. Aussi le lendemain quand la cloche sonna, convoquant tous les moines à l’office, frère Jean ne bougea pas. Ce matin-là, il arriva ostensiblement en retard aux Laudes. Ce retard qui passa aux yeux des siens pour sa première imperfection fut en fait aux yeux du Seigneur la magnifique offrande de cette réputation que frère Jean avait mis quarante ans à acquérir. « Seigneur mon Dieu, d’un cœur libre et joyeux, j’ai tout donné ». Cette sublime offrande nul ne la perçut que Dieu seul.

Celui qui s’agrippe à sa vie la perd. Celui qui l’offre en sacrifice la garde pour la vie éternelle. On peut donner sa vie tout à coup dans le martyre, on peut aussi la donner peu à peu, à coups d’épingle, disait la petite Thérèse, en livrant chaque jour un peu de soi, dans les multiples sacrifices de la vie présente. Notre existence sur la terre est cette école du don de soi, l’apprentissage de l’amour qui se donne.

Le purgatoire

Oui mais voilà, si la mort nous surprend sans que nous ayons fini cet apprentissage, si nous ne sommes pas encore libérés de tous nos agrippements, si nous ne sommes pas purifiés de nos tares au moment de notre décès, qu’adviendra-t-il de nous ? Quelle réparation sera encore possible dans l’au-delà ? Vous le savez, frères chrétiens, c’est à ces questions que répond le dogme du purgatoire.

Le purgatoire ! il ne me manquait plus que cela dans la panoplie du théologien obsolète ! Voilà bien une des notions, en effet, qui a le plus vieilli ! En dehors d’un vieux tronc dans un coin obscur de l’église où on parvient à peine à déchiffrer l’inscription « pour les âmes du purgatoire », le mot a complètement disparu du vocabulaire chrétien contemporain Il est très urgent de sortir le purgatoire du purgatoire !

De nos jours on s’empresse souvent d’affirmer que les défunts sont au Ciel, auprès de Dieu. En propulsant directement au Paradis nos défunts on s’évite à bon compte d’avoir à compatir et à prier pour eux. Sur des feuilles d’informations paroissiales on trouve l’annonce des décès de la semaine introduite par la formule : « est retourné à la maison du Père : N.……. ». Cette formulation interroge. Qu’en savons-nous ? Qui nous dit que tel ou tel défunt a été jugé digne d’accéder à la Maison du Père ? Est-ce monsieur le Curé ou la secrétaire paroissiale qui est Juge du sort éternel des défunts ? Ne vaudrait-il pas mieux annoncer ces décès par une invitation à prier pour les personnes défuntes : « Confions à la miséricorde de Dieu : N, défunt…. ». Quand je serai morte, disait une vieille religieuse entourée de la vénération de ses sœurs, ne me mettez pas trop vite au Paradis, priez plutôt pour moi !

La prière pour les défunts

Dans son beau roman Les animaux dénaturés Vercors raconte la découverte d’une île inconnue habitée par des êtres anthropoïdes. Quel est le statut de ces « sauvages » simiesques ? Sont-ils des singes ou des hommes ? Doit-on les traiter comme des animaux ou comme des personnes humaines sujettes dès lors à tous les « droits de l’homme » ? On conçoit l’importance primordiale de ces questions. A quoi bon parler des droits de l’homme si l’on n’a pas défini au préalable ce qu’est un homme ? Mais à qui revient de définir ce qu’est un homme ? Est-ce au médecin ? au philosophe ? au juriste ? à l’ethnologue ? au théologien ?

Le récit de Vercors propose comme critère décisif d’hominisation : le culte des morts. Le trait caractéristique de l’humain est la ritualisation de la mort et la vénération durable des défunts. On retrouve effectivement cette dimension dans toutes les sociétés humaines. Le fait que durant des mois de confinement, on ait envisagé de réduire au minimum, voire de supprimer, la ritualisation du deuil dit quelque chose d’effarant sur la déshumanisation de notre société française. D’implacables Créon ont empêché que les défunts soient dignement accompagnés et enterrés par les leurs. On n’a pas vu beaucoup d’Antigone se rebeller, au nom de leur conscience, contre les lois de la Cité…

Or la prière que les fidèles ont toujours fait monter vers Dieu pour les défunts suppose l’existence du Purgatoire. Nous ne prions ni pour les saints, ni pour les damnés mais bien pour les défunts en voie de purification.

Vestiaire

Le Purgatoire est le « dogme du bon sens », Il est l’antichambre du Paradis, comme un ultime vestiaire pour revêtir l’habit de fête. La Parabole du festin nuptial (Mt 22,1-14) est éclairante à ce sujet : il faudra que le dernier jour nous trouve splendidement vêtus. Vous vous souvenez de ce pauvre hère qui a été ramassé sur le chemin. Au terme d’une sorte de rafle générale on fait entrer notre homme plus ou moins de force dans le Palais du Roi. Or il se trouve dépourvu du vêtement de noces et, à cause de cela, il est jeté dans les ténèbres extérieures. On reste abasourdis par cette conduite du Roi qui nous paraît bien injuste. On peut entrer dans le palais du roi débraillé mais on ne peut prendre part au festin des noces sans la tenue adéquate. Dans l’Eglise on peut être dépenaillé mais pour entrer dans le Royaume de Dieu, il faut se changer. Tiens comme l’expression française est belle : se changer. Se changer cela veut dire communément, changer de vêtement. Mais plus profondément se changer cela veut dire se convertir.

Ainsi comme la fiancée se pare pour son Epoux, l’âme est ornée dans le vestiaire du Purgatoire, des mille splendeurs qui séduiront le Créateur. On ne passe pas d’une vie errante aux carrefours du monde au palais du grand roi sans un minimum de toilette !

Il en va comme d’un homme qui sort d’une cave obscure et qui vient subitement en plein soleil de midi. Un temps ne lui est-il pas nécessaire pour que ses yeux s’acclimatent à la lumière ? Qui voudrait précipiter le passage de l’obscurité au plein jour se brûlerait les yeux. Bienheureuse Providence divine qui par le stage pénitentiel du purgatoire prépare les âmes à jouir de la présence du Père des Lumières (Jc 1,17). Celui qui nous fait passer des ténèbres à son admirable lumière (1 P 2,9), prend soin de ne pas brusquer notre nature chétive. Il nous prépare et nous proportionne peu à peu au bonheur qu’il nous réserve. Le Purgatoire n’est pas autre chose que cette école du bonheur.

Cohérence de la vie humaine

Seule la doctrine du Purgatoire permet de comprendre la cohérence de l’aventure humaine depuis la conception jusqu’à la vision béatifique. On n’ imagine plus une vie humaine sur terre que viendrait sanctionner l’intervention abrupte du jugement miséricordieux de Dieu et à laquelle succèderait une félicité sans rapport avec elle. Non ! ce qui se découvre c’est un long cheminement progressif et continu vers le bonheur, une propédeutique de la joie, un développement harmonieux de toutes les vertus. Voilà notre vie, dit saint Augustin, nous exercer en désirant. Commencée ici-bas notre ouverture au bonheur se prolongera si nécessaire, non pas en de multiples réincarnations, mais dans le purgatoire, avant de s’accomplir dans le Paradis.

Nous serons sauvés comme à travers le feu, dit saint Paul. Le même feu a des effets bien différents selon les êtres qui l’approchent. Il brûle la paille, purifie le minerai, fait scintiller l’or pur. Le même feu inextinguible de l’amour divin peut torturer les uns en enfer, purifier les autres au purgatoire et béatifier les troisièmes au paradis.

L’infirmerie du Bon Dieu

Les âmes éprouvées au Purgatoire savent qu’une purification leur est nécessaire et bénéfique. Comme le malade qui ne peut présentement avaler les mets qu’il dévorera goulûment aussitôt rétabli, elles sont, compte tenu de leur état déficient, incapables de jouir immédiatement du grand bonheur qui leur est promis. Elles sont heureuses d’être soignées dans cette infirmerie du Bon Dieu dont parlait le Curé d’Ars. Elles supportent cet éloignement douloureux dans la pensée que les saints travaillent à lui donner au plus vite un terme glorieux. Si crottées soient-elles, elles comptent spécialement sur la Vierge Marie, maîtresse des novices des âmes du Purgatoire, en disant avec le poète :

Nous ne demandons rien Refuge du pécheur, Que la dernière place en votre Purgatoire, Pour pleurer longuement notre tragique histoire Et contempler de loin votre jeune splendeur

La Résurrection de la chair

Si l’âme est purifiée au Purgatoire, reste encore une ultime réparation à opérer. L’homme doit retrouver son intégrité métaphysique par la résurrection de la chair. En effet, « le corps est pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps. »(1 Cor 6,13-14).

Saint Grégoire le Grand dut réfuter les railleurs qui opposaient au dogme de la résurrection de la chair une casuistique stérile. « Un loup a dévoré un homme,
disaient ces discoureurs, ce loup fut lui-même mangé par un lion qui vint à mourir. Comment démêler en vue de la résurrection, la chair du lion du loup et de l’homme ». Que je hais ces sottises, dirait Blaise Pascal. Une fois que l’on a admis que Dieu a tout créé à partir de rien, quelle est pour Lui la difficulté de démêler la chair humaine des fauves, et de restituer à la personne la plénitude de son intégrité. L’hilarité de nos contradicteurs tourne d’ailleurs à leur confusion. S’ils estiment que la chair humaine n’est plus démêlable de la chair des fauves qui l’ont dévorée, ils doivent considérer aussi que tous ceux qui ont mangé le Corps du Seigneur dans le sacrement de l’Eucharistie se trouvent intrinsèquement liés au Seigneur Ressuscité. N’est-ce pas ce qu’avait enseigné Jésus : « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie en lui et moi je le Ressusciterai au dernier jour » (Jn 6,54) ?

Qui mange ma chair

Le Christ fait lui-même le lien entre manducation et résurrection. Il s’agit de se restaurer, dans tous les sens du terme. Le thème du boire et du manger occupe une place majeure dans toute la Révélation. Le paradis n’est pas présenté dans la Bible comme une académie de subtils penseurs mais comme un joyeux banquet de convives. Pourquoi ? Parce que l’on peut penser sans sortir de nous-mêmes, en revanche se nourrir suppose une radicale dépendance. Lorsque nous mangeons nous sommes tributaires de la création qui nous fournit ce que nous consommons.

Présenter l’au-delà comme un repas, c’est affirmer que le salut n’est pas l’indépendance. Tout le monde rêve d’être indépendant : l’adolescent de ses parents, l’employé de son patron, le vicaire de son curé, l’âme du corps, l’entreprise de ses fournisseurs, le peuple de l’Etat etc… Mais le salut pour l’homme n’est pas de secouer le joug du divin, de vivre en autarcie, de s’affranchir de l’influence de Dieu. Tout au contraire nous serons sauvés lorsque tout notre être vivra dans une totale dépendance de Dieu, lorsque nous nous rassasierons de son amour. Lorsque sera enfin guérie cette blessure narcissique qui nous rend insupportable de ne pas exister par nous-mêmes. C’est bien cela qui est à réparer : ce lien au Créateur esquinté par nos orgueilleuses revendications de self-made man. La béatitude des pauvres c’est de se recevoir entièrement du Créateur avec gratitude et joie. Voilà bien pourquoi l’Eucharistie est décisive. En recevant à chaque messe le Pain de vie, nous faisons l’apprentissage de la radicale dépendance de tout notre être suspendu au bon vouloir divin, nous apprenons notre métier de sauvés.

Notre pensée s’accorde à l’Eucharistie

Je n’ignore pas que je m’adresse à des fidèles qui ont été privés durant des mois de l’Eucharistie. Certes si la messe n’était qu’une distraction pour personnes légèrement plus pieuses ou plus oisives que la moyenne, nous aurions pu nous en dispenser. Mais puisque le Corps du Christ reçu en communion est, comme disait saint Ignace d’Antioche, pharmakon athanasias, le remède d’immortalité, l’antidote pour ne pas mourir, il était insupportable de nous en interdire l’accès pour raison sanitaire.

Il est très notable que les plus anciens Pères de l’Eglise lient fermement la résurrection de la chair au dogme eucharistique. J’ai admiré que par delà les siècles nos jeunes chrétiens fassent preuve de ce même sensus fidelium en se tenant aux portes des églises pour réclamer que la messe leur soit rendue. Parce que la messe n’est pas un ornement de notre foi, mais notre vie même. Source de ce que nous sommes, sommet auquel nous aspirons, gage de notre salut.

Quand il trouva l’église close - un matin que le curé malade ne s’était pas réveillé - le jeune Joseph Sarto resta une demi-heure en adoration à genoux sur le seuil dur et froid de l’édifice, adorant à travers la lourde porte de chêne le Christ présent là-bas au loin, tout au bout de la nef, dans le saint tabernacle. Il avait huit ans. Il y croyait. Il deviendra le pape Pie X qui permit aux enfants de recevoir la sainte communion dans leur jeune âge, parce qu’il était quand même trop cruel qu’ils en fussent privés. Sans la messe nous ne pouvons pas vivre, répondaient les glorieux martyrs d’Abitène à leur bourreaux qui les pressaient d’abandonner le culte interdit.

Contre la tentation si fréquente de nos jours de voir le salut comme une libération de la chair, une évasion des limites et des contingences corporelles, l’Eglise oppose son dogme et sa pratique eucharistiques. Qui célèbre la messe ne peut plus regarder le corps humain comme une guenille sans importance.

Comparution

Pour que le corps participe au salut, il faut aussi qu’il comparaisse au jugement. C’est pourquoi la Résurrection de la chair précède la Parousie et le Jugement dernier. Que le corps n’aille pas dire : pourquoi me réveille-t-on ? en quoi suis-je coupable ? c’est l’âme qui péchait, moi je n’étais qu’un serviteur. Que l’âme ne prétende pas : quel grief me porter ? c’est le corps qui m’entrainait vers la terre et les vils plaisirs. Car le corps et l’âme seront jugés ensemble comme deux complices indissociables. Le Talmud illustre cela par une parabole :

Un roi humain possédait un magnifique verger, où se trouvaient des fruits de premier choix. Il préposa à sa garde deux employés, l’un était boiteux, l’autre aveugle. Le boiteux dit à l’aveugle : je vois dans le verger quelques fruits de premier choix, laisse-moi monter sur ton dos et nous nous en procurerons pour les manger. Le boiteux monta donc sur le dos de l’aveugle ; ils prirent les fruits et les mangèrent. Au bout d’un certain temps le maître du verger y vint et demanda : que sont devenus les fruits de premier choix ? Le boiteux lui dit : ai-je des jambes capables de courir après ? Et l’aveugle dit : ai-je des yeux pour les voir ? Que fit le roi ? il ordonna au boiteux de monter sur l’aveugle et les jugea comme s’ils n’étaient qu’à eux deux qu’un seul homme. De même dans l’au-delà, le saint Unique (béni soit-il) prendra l’âme l’enfermera dans le corps et les jugera ensemble.

Au dernier jour, au Jour du Jugement définitif, nous comparaîtrons tous devant le Christ, souverain Juge. Ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie, ceux qui auront fait le mal ressusciteront pour la damnation (Jn 5,29). Ce n’est pas une partie de nous même, la plus éthérée, la plus subtile, qui sera jugée, mais bien nous tout entiers, corps et âme.

Dans cette chair ressuscitée, tous se tourneront, pleins d’amour ou de terreur, vers ce Christ glorieux au jour de son ultime avènement. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père (Mt 13,43). Alors sera venu le temps de l’homme béatifié, nous le verrons dimanche prochain.

Introduction par le père Guillaume de Menthière

Il ne suffit pas que les hébreux soient délivrés des égyptiens. Il faut encore qu’ils s’arrachent aux habitudes de l’esclavage, qu’ils pansent leurs blessures, qu’ils recouvrent toutes leurs facultés. L’écologie nous fait comprendre que notre Maison commune est à réparer, mais combien plus le cœur de l’homme, blessé, amoché, esquinté par les peines du péché ! La doctrine de la Réparation n’est plus guère au goût du jour. La tentation est grande d’évacuer la croix du Christ et tout ce qui relève du sacrifice, du renoncement, du labeur nécessaire sur nous-mêmes, de cette « grâce qui coûte » dont parlait Dietrich Bonhoeffer.

Si nous sortons de ce monde sans être justifiés, c’est-à-dire sans que l’harmonie de nos facultés ne soit rétablie, une certaine réparation sera encore possible au Purgatoire. Dieu a prévu ce dernier vestiaire pour rectifier notre tenue avant de paraître au festin du grand Roi. Puis viendra la réparation métaphysique de notre être au jour de la Résurrection de la chair, lorsque notre âme et notre corps seront à nouveau réunis. À la tentation si fréquente de voir le salut comme une libération de la chair, l’Église oppose son dogme et sa pratique eucharistiques. Qui mange la chair du Seigneur a la vie en lui et Jésus le ressuscitera au dernier Jour. Ce jour-là corps et âme comparaîtront ensemble pour le jugement.

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