Texte de la Conférence de carême à Notre-Dame de Paris du 28 février 2016

S’engager pour une culture de vie, par Caroline Roux, d’Alliance Vita.

Le pape Jean-Paul II a introduit l’alternative entre « culture de vie » et « culture de mort » en 1993 et l’a développée dans son encyclique Evangelium vitae. Pourquoi recourir au terme de « culture » ? Cette distinction éclaire-t-elle la situation culturelle de notre temps et les défis de l’évangélisation ? Alors qu’elle semble dénigrer la culture contemporaine, cette alternative pourrait indiquer des chemins d’espérance.

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Les conférences seront publiées dans un livre à paraître le dimanche 20 mars 2016 aux éditions Parole et Silence.

Culture de vie culture de mort : s’engager pour une culture de vie

Introduction

Au XIXème siècle, l’Église s’est penchée sur la condition ouvrière car il était nécessaire face à un capitalisme sauvage de rappeler la dignité des personnes, en particulier des travailleurs. Aujourd’hui elle nous invite à regarder en face les défis que posent les atteintes à la vie. Car c’est là que se concentrent beaucoup d’injustices, de souffrances et de pauvretés de notre temps.

Répondre à la question posée, à savoir si la distinction entre culture de vie et culture de mort peut éclairer la situation culturelle actuelle et les défis de l’évangélisation, nécessite de porter un regard sur ce qui qui anime notre société et sur ses paradoxes.

Comment la culture actuelle, dont le référentiel s’appuie sur les droits de l’homme, en arrive-t-elle à la remise en cause de la vie du plus faible, du plus démuni, de celui qui n’est pas encore né ou de la vie vieillissante ou souffrante, en la revendiquant comme un droit ? Cela doit également nous interroger sur les répercussions des mutations technologiques et scientifiques qui prétendent maîtriser la vie et dominer la nature, et sur notre capacité à les orienter dans le respect de la vie et de la dignité humaine.

1. Dynamique de notre société fondée sur la culture des droits de l’homme

La culture actuelle a fait des « droits de l’homme », tels qu’ils ont été élaborés au lendemain de la seconde guerre mondiale, le « corpus juridico moral » qui gouverne les démocraties. L’objectif était d’éviter les conflits et les totalitarismes qui ont été si meurtriers au XXème siècle, ainsi que de favoriser le développement des peuples, comme élément majeur de la paix.

Ces droits, censés définir ce que sont les besoins fondamentaux de l’être humain qui précédent la loi, s’appuyaient sur une vision héritée et éprouvée de la condition humaine : le désir de vivre, de transmettre la vie, de justice, de vérité, de liberté …

Ce sont des droits qui découlent de la nature même de l’homme : droit à la vie, mais aussi à pouvoir se marier, directement lié à l’altérité homme-femme et l’aptitude à fonder une famille reconnue comme « l’élément naturel et fondamental de la société » [1], droit à subvenir à ses besoins, à la liberté de pensée, à la liberté de religion...

Reconnaissons que beaucoup a été fait pour favoriser l’accueil et le déploiement de la vie humaine dans notre société. Pouvoir faire un exercice de mémoire et de contemplation de l’engagement commun pour améliorer la vie et les conditions de vie est un élément clé pour saisir les contours d’une culture de vie.

Un consensus international s’est dessiné pour la paix et le développement. Des instances internationales comme l’Organisation des Nations Unies (ONU) au niveau mondial, le Conseil de l’Europe particulièrement centré sur les droits de l’homme, ou encore l’Union européenne qui a une portée plus économique, ont été créées dans un monde qui aspirait à la paix et qui souhaitait que les droits de l’homme soient au centre. Des grands efforts ont été entrepris en termes de sécurité notamment pour tenter de trouver des moyens de concertation, le plus possible non violents, pour régler des conflits : ce n’est pas chose aisée comme le montre l’évolution actuelle du terrorisme ou des champs de guerre. Beaucoup a été fait et se fait également en termes d’entraide et de coopération internationales. Selon les dernières projections de la Banque mondiale en 2015, le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté passerait sous les 10% de la population mondiale, alors qu’en 1990, le nombre absolu de pauvres dans le monde était de 1,9 milliard, soit 36 % de la population mondiale. Eradiquer la pauvreté reste un objectif majeur. L’émergence de nouvelles pauvretés dans les pays occidentaux doit nous mobiliser.

Les pouvoirs publics sont mobilisés pour prévenir la mort. On peut mentionner la lutte contre la violence routière qui a vu décroître de manière très significative la mortalité routière : en 1972, la France comptabilisait plus de 18 000 morts. Ce chiffre a été divisé par trois à l’heure actuelle. Autre exemple significatif : la lutte contre le suicide qui s’accompagne de politiques publiques de prévention et de l’engagement d’associations multiples [2]. Citons également la lutte contre les addictions, la drogue, le tabagisme …

Parmi les signes d’évolution, on peut noter une réprobation de la peine de la mort tenant compte du fait que les sociétés ont les moyens de se protéger des agresseurs sans les mettre à mort, voire de leur donner un espoir de rachat.

Des politiques nationales et internationales ont été conduites pour lutter contre des conditions de vie dégradantes ou protéger les personnes les plus vulnérables : lutte contre la traite des humains, l’esclavage, le trafic d’organes humains… Dans la lignée des droits de l’homme, on a vu une reconnaissance affirmée des droits de l’enfant et une attention particulière portée à la condition des femmes, contre les violences faites aux femmes par exemple. Attention particulière également pour élaborer des politiques en faveur des personnes handicapées : même s’il reste encore beaucoup à faire, les conditions se sont améliorées ces 50 dernières années. Soulignons également l’immense effort pour garantir des conditions de travail dignes, avec l’adoption de chartes sociales et des politiques plus ou moins satisfaisantes pour lutter contre le chômage. Une étude publiée par l’Insee, parue en décembre 2015, montre que le chômage retarde l’arrivée du premier enfant : l’accès au travail est clé pour permettre aux personnes de fonder des familles ; c’est un véritable enjeu de vie.

La multiplicité des associations, confessionnelles ou non, qui se déploient en France, témoigne du magnifique travail qui se fait dans le silence. Elles sont les signes de cette dynamique de solidarité et de charité pour protéger, aider la vie et améliorer les conditions de vie de manière créative pour s’adapter aux défis humains actuels.

Les progrès technologiques ont été immenses ces dernières décennies. Parmi ces progrès je voudrais souligner les progrès de la médecine qui sont sur bien des points fabuleux. On obtient des résultats impensables il y a encore quelques années, notamment en ce qui concerne la maternité, le traitement des maladies ou encore en matière de lutte contre la douleur ou d’accompagnement de fin de vie. Comment ne pas se réjouir par exemple de la baisse de la mortalité maternelle et infantile ? Le nombre de décès maternels et la mortalité infantile d’enfants de moins d’un an ont été divisés par deux depuis 1990 dans les pays en développement : c’était l’objectif de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) pour 2015. Si ce type de mortalité est rare aujourd’hui dans les pays occidentaux, rappelons-nous qu’en France au XVIIIème siècle près d’un nouveau-né sur trois mourait avant d’avoir atteint son premier anniversaire. Dans le même ordre d’idée, l’espérance de vie a considérablement augmenté dans la plupart des pays : en un siècle, hommes et femmes ont gagné en moyenne 25 ans de vie supplémentaire.

Enfin pour terminer ce panorama rapide, il est important de souligner la mobilisation pour l’écologie. La dégradation de l’environnement, la surconsommation, l’épuisement de certaines ressources naturelles ont un impact sur les personnes : ils peuvent remettre en question les écosystèmes, la qualité de vie, voire la vie humaine elle-même. Cette prise de conscience demande un effort planétaire pour revoir nos modes de développement, remettre la technique aussi à une plus juste place. Nous sommes à un moment charnière, à la fois passionnant et exigeant, qui remet en cause nos styles de vie.

Mais comment s’alerter des atteintes faites à la nature si on ne sait plus reconnaître les atteintes faites à la vie humaine ? Nos sociétés se trouvent actuellement dans une situation paradoxale et contradictoire concernant leurs rapports à la vie humaine.

2. Des nouveaux conditionnements culturels

Le philosophe Pierre Manent, dans son dernier ouvrage Situation de la France (2015) explique ainsi que : « Les droits de l’homme ont été radicalement séparés des droits du citoyen, et, au lieu de libérer les sociétaires pour les rendre capables et désireux de participer à la chose commune, ils sont désormais censés se suffire à eux-mêmes […] Nous sommes probablement les premiers, et nous resterons assurément les seuls dans l’histoire, à livrer tous les composants de la vie sociale, tous les contenus de la vie humaine, à la souveraineté illimitée de l’individu particulier… » Un autre philosophe, Marcel Gauchet, met en garde également vis-à-vis de ce qu’il appelle l’individu total, qui conduit à une forme insidieuse de totalitarisme au service de « libertés individuelles ».

C’est ainsi que l’on a vu émerger la revendication de nouveaux droits qui viennent bousculer, voire renverser dans leur interprétation la signification originelle des droits de l’homme : revendication du suicide assisté, de l’avortement, de la gestation pour autrui, du mariage, de l’adoption ou de la PMA pour des personnes de même sexe…

La réflexion [3] de Pierre Bergé au moment des débats sur le mariage fait réfléchir : « Nous ne pouvons pas faire de distinction dans les droits, que ce soit la PMA, la GPA ou l’adoption. Moi je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? C’est faire un distinguo qui est choquant ». Cette prise de position a fait l’effet d’un électrochoc et a été fortement critiquée : elle en dit long sur une conception utilitariste des êtres humains.

Ce bouleversement de l’interprétation des droits de l’homme, sous l’influence d’une conception individualiste et relativiste, est particulièrement sensible en ce qui concerne la bioéthique.

A l’heure actuelle, nous pouvons distinguer cinq grands types de mutation qui ont des conséquences particulièrement dramatiques. Elles constituent des formes de régressions pour la vie des femmes et des hommes. Il ne s’agit pas ici de juger des situations particulières, qui peuvent être parfois si douloureuses, mais de mettre en lumière des conditionnements « culturels » qui se sont dessinés depuis une cinquantaine d’années et qui nous interrogent tous sur nos styles de vie, sur notre rapport à la vie humaine et à la vie en société.

1. Une difficulté « culturelle » à accueillir inconditionnellement la vie

On ne peut que s’interroger sur les efforts considérables pour abaisser la mortalité infantile alors que l’OMS [4] estime que 44 millions d’avortements sont effectués dans le monde pour 139 millions de naissances (2014). En France, cela représente 229 000 avortements pour 810 000 naissances. Selon l’Ined [5], 33% des femmes connaîtront un avortement dans leur vie féconde.

Le contrôle médicalisé des naissances a été érigé progressivement en norme. Il a profondément modifié le rapport à la sexualité, à la maternité, à la paternité et à la vie elle-même avec la légalisation de l’avortement. Pourtant selon l’IGAS « une maîtrise totale de la fécondité est illusoire [6] »  : en France, 72% [7] des femmes qui recourent à l’IVG utilisaient une méthode de contraception quand elles ont découvert leur grossesse. Conséquence d’oublis ou d’échecs de pilules, d’accidents de préservatifs ou de stérilets, le recours à l’avortement se présente souvent comme une fatalité, ultime recours en cas d’échec de contraception, chez les jeunes et les moins jeunes, dans tous les états de vie de couple stables ou non stables. L’idée de maîtrise de la procréation s’est imposée : l’enfant programmé est devenu progressivement la norme à laquelle se sont conformés nos contemporains. Aujourd’hui peu de grossesses échappent à ce questionnement. Intellectuellement la grossesse s’inscrit dans ce que l’on nomme un « projet parental ». Si la grossesse est voulue, décidée, on va tout faire pour la conduire à terme ou l’accompagner le mieux possible, y compris en mettant en œuvre des processus de procréation artificielle. Si elle n’est pas voulue, décidée, désirée, l’avortement peut être fréquemment l’issue. Cela demeure « intellectuel » car ce n’est pas sans souffrance, questionnement et pression quand on se confronte à la réalité. Peut-on avoir droit à l’erreur, peut-on accueillir un enfant non programmé ? Ce sont des dilemmes souvent douloureux, à la source de tensions profondes dans les couples et les familles. Bien des femmes, jeunes ou moins jeunes, se sentent jugées et rejetées quand elles révèlent être enceintes sans l’avoir planifié. Alors qu’on prétendait les libérer, les femmes sont sommées bien souvent de « choisir » entre le bébé et le conjoint. L’avortement est devenu, dans bien des cas, une revendication des hommes. La notion de détresse et le délai de réflexion d’une semaine pour avoir recours à l’avortement viennent d’être supprimés de la loi française. Ce qui n’est pas sans conséquence sur les femmes, car la société semble ainsi se désintéresser des détresses réelles qu’elles peuvent ressentir. Cela laisse peu de place à l’ambivalence, pourtant au cœur de tant de grossesses « imprévues », faites de sentiments contradictoires entre joie et panique.

Le fait que l’avortement soit légal et qu’il existe une revendication de « droit à l’avortement » rend plus difficile, voire peut empêcher, de regarder objectivement la réalité de l’avortement et que ce sont des vies humaines qui sont en jeu. Cette revendication fait perdre le caractère d’atteinte à la vie dans la conscience collective. Elle rend également difficile de parler de ce que vivent les femmes et des conséquences qui affectent profondément et durablement la vie de certaines. Au final ce sont les femmes qui révèlent à travers leurs souffrances ce qu’est la vie quand la société et la science deviennent sans conscience. Beaucoup de femmes souffrent en silence et dans l’indifférence : elles ne croient pas pouvoir être consolées.

Cela fait partie du « déni de réalité caractéristique de notre société actuelle », expression empruntée à Alain Finkielkraut.

2. La tyrannie du désir

Cette « tyrannie du désir » sans limite s’applique particulièrement à la « révolution sexuelle », qui a abouti à une forme d’absolutisation de la sexualité. On vit dans nos sociétés une forme d’injonction à avoir une vie sexuelle (quelle qu’elle soit) comme nécessaire à l’épanouissement et une fin en soi. Elle est dissociée de toute idée d’engagement, de procréation et de famille : cela concerne les jeunes à qui on enjoint de ne prendre aucun risque de grossesse mais aussi des moins jeunes qui peuvent finalement se retrouver dans des situations très bancales si une grossesse survient.

La médecine est devenue otage du désir, en lien d’ailleurs avec la redéfinition de la santé par l’OMS en 1946 : « la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en l’absence de maladie et d’infirmité ». C’est ainsi qu’a été inventée l’expression « santé reproductive » qui inclut la contraception, la stérilisation ou l’avortement, « véritable révolution car la médecine intervient à présent sur des « bien portants » au nom de ce nouvel idéal sanitaire », comme le souligne le psychiatre Benoît Bayle [8].

L’enfant programmé doit être aussi celui du désir. Cette approche ne traduit pas l’ambivalence et l’évolution possible du désir quand on sait combien la maternité bouscule physiquement et psychologiquement. En réalité, comme le souligne le philosophe Marcel Gauchet [9], « La société qui met en avant le modèle de l’enfant du désir est objectivement la société du refus de l’enfant ».

Dans ce que l’on nomme la « liberté sexuelle », le désir peut s’alimenter de pornographie, particulièrement dégradante pour l’image de la femme, traitée comme un objet, et qui dégrade aussi l’homme. Toutes les figures de la sexualité deviennent possibles jusqu’à en nier la réalité sexuée : mon sexe ne définit pas mon genre. Je me choisis homme ou femme. C’est toute la question du genre qui envahit nos sociétés occidentales, qui s’impose dans l’éducation et qui trouble profondément le rapport au corps, à la réalité de ce qui nous fait hommes ou femmes.

On aboutit à la consécration de la liberté [10] de choix comme une fin en soi. Cette notion déviée de la liberté comprise comme autonomie et négation de la contrainte guide nos vies, souvent sans que nous le sachions, si bien qu’elles risquent de finir par nous échapper.

3. L’effritement du lien social

On constate combien ces « conditionnements » rendent plus difficiles l’engagement dans les couples et plus largement entre les personnes. Les femmes et les hommes sont en quelque sorte conditionnés à la consommation les uns des autres, plus qu’à l’accueil inconditionnel de l’autre.

L’indifférence individualiste nous sépare inexorablement les uns des autres. Les liens deviennent ténus et véritablement fragiles dans une situation de changement constant aboutissant à la société liquide dont parle le sociologue Zygmunt Bauman [11]. Il explique que les relations amoureuses sont un domaine où cette « liquidité de la vie s’exprime dans toute sa gravité ». C’est le lieu des ambivalences « porteuses des plus grands enjeux de la vie contemporaine » : à la fois chacun a besoin d’un partenaire loyal et cependant chacun est effrayé à l’idée de s’engager. « Et si le partenaire était le(la) premier(ère) à décider qu’il ou elle en a assez, de sorte que ma dévotion finisse à la poubelle ? »

La « culture du déchet » que dénonce le Pape François prend une résonnance particulièrement dramatique quand elle s’applique aux relations humaines. Ces engagements à durée déterminée et révocables sont un élément important à prendre en compte dans la crise de la famille, qui affecte gravement les personnes et particulièrement les jeunes générations. Le manque d’accueil inconditionnel de l’autre contribue à l’affaiblissement du lien social lorsqu’il se fragilise dans le lieu même où il devrait être le plus fort.

Autre indice qui doit nous alarmer : la solitude et particulièrement celle des personnes âgées en France. Près de 67 % des plus de 75 ans ont des liens relativement faibles avec leur famille, selon une étude [12] de la Fondation de France sur les solitudes en France publiée en 2013. Et c’est chez les plus de 85 ans que l’on atteint le plus haut taux de suicide.

4. Le développement d’un eugénisme « démocratique »

Dans cette société liquide qui tente de fuir la fragilité prédomine la pensée que certaines vies ne valent pas la peine d’être vécues parce qu’elles seraient condamnées à une existence souffrante ou qu’elles seraient dépourvues d’intelligence.

Actuellement un mouvement de réprobation mondiale condamne les avortements sélectifs selon le sexe en Chine ou en Inde : 120 millions de femmes seraient manquantes dans ces pays, en lien avec des conditionnements culturels. Le Parlement européen a voté une résolution en 2013 pour condamner le « gendercide » dont les fœtus féminins sont victimes. Nos mentalités occidentales sont choquées à juste titre de voir la vie des filles ainsi dévalorisée.

Mais sommes-nous scandalisés par ce qui se passe en France en constatant que 96% des fœtus diagnostiqués trisomiques sont avortés, ce qui s’apparente à un forme d’eugénisme pourtant admise dans nos démocraties ?

J’ai entendu une gynécologue de renom dire dans une réunion publique : « Si j’attendais un enfant trisomique, je ne le garderais pas. Certains, au nom de leurs croyances, les gardent, c’est leur droit. »

Il s’agit d’un double déni de réalité. D’une part, nous sommes tous confrontés aux mêmes souffrances et difficultés : y répondre en supprimant les être fragiles avant leur naissance plutôt que d’exprimer de la solidarité avec eux et leur famille, plutôt que d’orienter les recherches vers le soin, et l’amélioration de la santé, ce n’est pas du progrès mais bien une véritable régression à la fois scientifique et humaine. D’autre part, c’est un terrible leurre de croire que les choix individuels, d’autant qu’ils sont légaux, n’affectent pas la société tout entière sur le regard posé sur les personnes handicapées. Il ne s’agit pas de fermer les yeux sur la détresse que peuvent ressentir des parents à l’annonce de handicap du bébé qu’ils attendent, ni de les juger. Mais nous sommes tous plongés dans une grande tension quand il devient héroïque de poursuivre une grossesse en cas de handicap

Cette volonté de maîtriser la vie, quitte à la supprimer, et cette difficulté à appréhender la souffrance se retrouvent en cas de grande dépendance et de fin de vie avec la tentation de l’euthanasie. Elle est amplifiée par un contexte culturel qui met en avant jeunesse, beauté et argent. « Il faut faire la guerre à toutes les fausses paix, celles qui nous promettent un monde sans épreuve » nous prévient le philosophe Martin Steffens [13].

En rejetant les plus fragiles, c’est finalement nous-mêmes que nous rejetons à terme.

5. La technique considérée comme un absolu

Les progrès techniques et scientifiques, qui sont bénéfiques à l’homme dans beaucoup de domaines, ne doivent pas faire oublier que l’homme doit exercer sa responsabilité morale pour les orienter, tout particulièrement dans le domaine bioéthique.

Il est préoccupant de constater que la procréation artificielle devienne la réponse quasi systématique aux problèmes d’infertilités, au détriment d’une véritable recherche sur les causes de l’infertilité et les manières d’y remédier, sans couper la procréation de la relation entre l’homme et de la femme. Avec à la clé des questions humaines pour les couples qui y sont confrontés. Ces techniques demeurent éprouvantes physiquement, particulièrement pour les femmes, mais aussi psychologiquement pour les couples, quand la médecine intervient dans le lieu même de leur intimité. Il faut savoir que la moitié des couples qui y ont recours n’auront pas d’enfant à l’issue. De plus, comment passer sous silence les questions éthiques liées à la production d’embryons surnuméraires détenus congelés ? On en comptabilise plus de 191 000 [14] en France dont plus d’un tiers sont dépourvus de « projet parental ».

Non seulement la science peut aujourd’hui concevoir la vie mais l’embryon humain est aussi entre les mains de l’Homme, objet de recherches qui peuvent conduire à sa destruction. On atteint aujourd’hui la racine de la vie avec le pouvoir de sélectionner, voire de cloner, et de faire des manipulations génétiques qui pourraient aboutir à changer la nature humaine elle-même. Cette volonté de domination sur la vie atteint son paroxysme au sein du mouvement transhumaniste avec ses tentations de transformer l’homme à l’aide des nanotechnologies, de la biologie, des neurosciences et de l’informatique. La culture actuelle a de plus en plus de mal à distinguer ce qui est humain et ce qui ne l’est pas.

Une autre conséquence de cette emprise de la technique sur la procréation, c’est l’émergence d’un « droit à l’enfant » comme une réponse au désir des adultes. La revendication de la PMA pour des personnes seules ou pour des couples de femmes de même sexe ou encore de la gestation pour autrui (GPA) qui instrumentalise gravement la femme n’est pas sans conséquence sur les enfants. Ces derniers sont considérés comme des êtres « hors sol », qui pourraient être coupés délibérément de la femme qui les a portés, ou de leurs origines biologiques. L’enfant devient un objet modulable et échangeable. Le « business » de la procréation prospère. Il est estimé à plusieurs milliards de dollars et s’appuie la plupart du temps sur l’exploitation des femmes pauvres : location des ventres de mères porteuses, vente de gamètes … La marchandisation de l’être humain est une régression absolue qui s’apparente à l’esclavage et à la traite d’êtres humains.

Récemment, la Thaïlande a revu sa législation pour interdire la GPA à des personnes étrangères, après le scandale causé par le refus d’un couple australien qui avait eu recours à une mère porteuse thaïlandaise d’accueillir le petit Gammy né porteur d’une trisomie. L’Inde et le Népal sont en train de revoir également leur loi, prenant conscience de l’exploitation des femmes pauvres de leur pays, preuve que la conscience n’est jamais totalement éteinte et que les choses peuvent évoluer.

L’ensemble de ces constats mettent en lumière que les droits de l’homme, s’ils s’appuient sur la seule liberté individuelle, en viennent à supprimer l’exercice de leurs droits aux êtres humains les plus fragiles ou sans voix. On glisse ainsi vers le droit du plus fort. Nous assistons à une forme de désastre humanitaire qui nous interroge sur ce qu’est l’homme et sur le sens de la vie. Notre époque qui entend « déconstruire » l’expérience des siècles passés nous pousse dans nos retranchements en remettant tout en cause. Les questions posées sont complexes car le cœur de l’homme est compliqué, nous dit le prophète Jérémie : elles sont essentiellement anthropologiques.

3. Comment la culture peut-elle prendre en compte cette confrontation entre la vie et la mort ?

Le philosophe François-Xavier Bellamy a récemment partagé une réflexion lors d’une conférence d’Alliance VITA qui rejoint bien notre expérience d’écoute des personnes confrontées à des épreuves de la vie. « Nous avons appris à distinguer ce qu’est une culture de vie d’une culture de mort. Mais à bien des égards, il n’y a pas de culture de mort. La culture de mort, ce n’est que la mort de la culture. Et c’est là une distinction importante  ». La mort de la culture se révèle quand la culture et nos lois ne nous mettent plus en capacité de reconnaître la réalité, de distinguer la vie de la mort, la liberté de la domination, la vérité du mensonge, ce qui est bon et ce qui est mauvais pour les humains... Quand les conditionnements culturels nous poussent à relativiser la vie au point de la supprimer, ce n’est plus de la culture. Il y a bien tautologie entre culture et vie.

« Vois, je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur... Je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que toi et ta postérité vous viviez » (Dt 30, 15. 20). Cette proposition de Dieu à Moïse s’adresse à chacun d’entre nous. La confrontation entre la vie et la mort est d’abord personnelle et intérieure : elle nous habite tous. C’est le combat entre la vérité et le mensonge, entre le bien et le mal. Elle est adressée à Moïse qui a su voir la misère de son peuple et qui a été appelé à le faire sortir de l’esclavage et de la domination pour le conduire sur le chemin de la libération et trouver la terre promise.

Cette proposition contient à la fois une dimension personnelle et universelle. Si le Seigneur nous enjoint de choisir la vie, c’est qu’Il sait que ce n’est pas si simple pour l’Homme. Il n’y a pas les bons qui aiment la vie et les méchants qui veulent la mort ; nous sommes tous plongés dans cette ambivalence, traversés par ce combat entre la vie et la mort. Choisir la vie est à la fois un chemin intérieur et collectif. Le chrétien a conscience du « conditionnement » originel qui est le péché, cette négation de l’amour qui met les humains en grande tension. Elle se traduit notamment par cette difficulté à s’accueillir soi-même et accueillir les autres inconditionnellement.

Plus largement cette violence qui habite le cœur de l’homme fait partie de l’expérience et de la réalité humaine qui va orienter l’organisation de la vie sociale et politique pour s’en protéger.

Cette proposition de choisir la vie assortie de bénédiction semble dessiner ce qu’est la culture véritable, qui intègre la dimension spirituelle, sociale et personnelle des êtres humains. Elle prend en compte cette tension par laquelle l’homme serait capable d’abdiquer son humanité et cette formidable dignité qui le rend mystérieusement différent des autres créatures.

La culture a un rôle de premier plan au niveau de l’être, du discernement et de l’accomplissement des personnes. Jean Paul II intervenant à l’ONU en 1980 explique que « l’homme vit d’une vie vraiment humaine grâce à la culture. ». Et comme le rappelle Daniéle Sallenave [15], membre de l’Académie française, la culture « non seulement instruit mais forme le jugement. ». C’est pourquoi une culture de vie ne peut se déployer que par une éthique solide, avec comme boussole le respect de toute la vie et la vie de tous, le respect de tout l’homme et de tous les hommes. Concernant la culture médicale, Suzanne Rameix [16], philosophe et professeur d’éthique médicale rappelle l’importance de la valeur de l’interdit de tuer dans la pratique du soin comme « source fondamentale de l’imagination et de la créativité morale » pour orienter la recherche vers les meilleurs soins, les plus ajustés.

Une culture vivante doit savoir se renouveler en s’interrogeant sur ses conditionnements. Dans la lettre à Diogène V, on retrouve cette liberté chez les chrétiens du IIème siècle : « Leur genre de vie n’a rien de singulier. (…) Ils se marient comme tout le monde. Ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs—nouveau-nés. Ils partagent tous la même table, mais non la même couche. (…) Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l’emporte en perfection sur les lois  ».
Benoît XVI a rappelé dans son discours sur la culture aux Bernardins en 2008 comment le monachisme avait formé une nouvelle culture au Moyen-âge. Il explique que la volonté des moines n’était pas de créer une culture nouvelle, ni de conserver une culture du passé. Ce qu’ils désiraient c’était de « s’appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la Vie elle-même. Ils étaient à la recherche de Dieu. Des choses secondaires, ils voulaient passer aux réalités essentielles, (…) derrière le provisoire, ils cherchaient le définitif. »

A mon sens, nous sommes appelés au niveau culturel à rechercher l’humble sobriété de l’essentiel.
C’est là que la distinction entre la culture de vie et la culture de mort est si pertinente, car elle nous oblige à ne pas perdre de vue que la culture doit être au service de la vie de tous, sans distinction.

Conclusion : comment s’engager pour une culture de vie ?

Les paradoxes nous aident à comprendre l’essentiel : on constate que la prise de conscience écologique qui honore notre société ne peut faire l’économie d’une écologie de l’Homme. Aujourd’hui il est nécessaire de ressaisir ce qu’est la spécificité de l’homme et de la femme pour apporter des réponses concrètes et créatives à l’errance et aux souffrances humaines, et favoriser le développement intégral de tous.

Dans cet approfondissement, les chrétiens ont un rôle essentiel à jouer pour engager un tournant culturel. C’est un véritable défi pour l’évangélisation. Il ne s’agit pas de revenir en arrière, les atteintes à la vie ont existé de tout temps. Il s’agit de ne pas s’y résigner et de pouvoir partager humblement au monde la grandeur du mystère de la vie reçue et donnée et ouvrir ainsi des chemins d’espérance. Les chrétiens ont une Espérance à recevoir sans cesse et à proposer : c’est Jésus, Lui qui a traversé la mort, victime innocente, et qui en est sorti vainqueur par la résurrection, Lui qui est la Vie.
Trois dispositions peuvent servir de guide pour s’engager pour une culture de vie, quelles que soient nos croyances.

Accueillir la fragilité humaine comme le terreau de la culture de vie

Le petit d’homme n’est pas autonome : il fait l’expérience de la fragilité et de la dépendance totale. Il va faire l’apprentissage du langage pour communiquer : c’est un des aspects fondamentaux, véhiculé par une culture. Il a besoin de beaucoup apprendre pour se connaître, être capable de penser, d’imaginer, d’aimer. Il a besoin de beaucoup de protection et d’attention depuis son état embryonnaire et longtemps après pour se construire à toutes les étapes de sa vie, particulièrement quand ses forces déclinent ou qu’il est confronté au handicap. Contrairement à l’animal qui est déterminé, l’homme va progressivement acquérir la capacité d’orienter sa vie de manière totalement créative et non prédéterminée, selon ses talents : c’est dans cet espace que s’exerce sa liberté. Il ne peut pas le faire seul : la culture comme l’amour est transmise d’abord par ses parents. C’est ce qui va le mettre en relation avec les autres. L’interdépendance est une des caractéristiques de l’être humain qui est un être d’une grande fragilité. L’homme a besoin non seulement de connaissance mais aussi de reconnaissance. La solidarité, spécialement avec les plus fragiles, n’est pas une option. C’est un principe de vie et d’humanité.

Passer de l’indifférence à l’intérêt : un « cœur qui voit [17] »

Oser la rencontre : nous sommes invités à passer de l’indifférence à l’intérêt, au risque de ne plus nous comprendre et surtout de laisser des injustices s’installer et perdurer. Péguy rappelle qu’« Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ». Pour cela, il faut faire la différence entre les situations réelles de détresses auxquelles peuvent être confrontées les personnes dont la réponse relève de la solidarité ; et les situations relevant de pratiques et de mentalités qui se sont progressivement forgées, et qui peuvent être remises en question.
Savons-nous voir les souffrances et la désespérance derrière des comportements qui ne respectent pas la vie ? La réalité de ce qui se passe dans les cœurs est complexe : un homme qui aura poussé sa compagne à avorter peut être également celui qui donne sa vie pour sauver son enfant déjà né en train de se noyer. Les humains ont surtout besoin d’écoute, dans la bienveillance qui donne confiance, et d’un langage de vérité qui ouvre à la créativité au-delà des déterminismes. C’est dans un accueil inconditionnel des personnes au cœur de leurs errances que peut émerger le « sanctuaire inviolable de la conscience ».

Croire que rien n’est perdu

Notre société est comme bloquée sans autre issue que l’autojustification pour légitimer les atteintes à la vie et à la dignité. Ce faisant, beaucoup de personnes restent sur le bord du chemin, enfermées dans leurs comportements et souvent leurs remords. Nos contemporains ont une immense soif de miséricorde, d’un regard bienveillant dans l’accueil inconditionnel de leur vie avec et malgré leurs chemins de traverses. Le pardon est toujours possible.
« Rien n’est perdu [18] », c’est la parole de consolation et de libération qu’adresse Jean Paul II aux femmes qui ont connu l’avortement, en les invitant à regarder en vérité ce qui s’est passé et à se tourner vers le Père de Miséricorde qui attend pour offrir son pardon et sa paix, et qui leur donne ce message d’espérance : « Votre enfant vit désormais dans le Seigneur ».

Ne pas se dérober à la misère est le premier pas pour devenir acteur d’une culture authentiquement orientée vers la vie.

[1Article 16 Déclaration des Droits de l’Homme 1948 http://www.un.org/fr/documents/udhr/

[2Wikipédia a mis en ligne en 2015 une liste internationale des services d’écoute de prévention du suicide.

[4Organisation Mondiale de la Santé (OMS) : estimation 2014

[5Dont 10 % deux fois et 4 % trois fois ou davantage. Source INED Populations et Sociétés Janvier 2015

[6Rapport de synthèse de l’IGAS (Inspection Générale des affaires sociales) sur la pratique de l’IVG et l’évaluation des politiques de prévention des grossesses non désirées, publié en 2010.

[7Etude Cocon cité dans le rapport de l’IGAS sur la pratique de l’IVG et l’évaluation des politiques de prévention des grossesses non désirées -2010.

[8A la poursuite de l’enfant parfait : l’avenir de la procréation humaine (2010)

[10« Plus rien ne doit nous emprisonner par avance dans des choix pré établis ; les repères culturels, les héritages familiaux, les morales traditionnelles, et bien sûr les religions, sont par principe suspects de restreindre notre capacité de choix. La liberté que nous projetons se définit comme négation de la contrainte. Nous revendiquons cette liberté de choix comme une fin en soi (...) Notre obsession de rester libres finit par nous murer, en deçà de toutes nos expériences, dans une solitude qui se protège par l’indifférence du risque de la relation.  » François-Xavier Bellamy, Les Déshérités (2015)

[11Entretien avec Zygmunt Bauman sur son livre L’amour liquide : de la fragilité des liens entre les hommes (2004)
http://sspsd.u-strasbg.fr/IMG/pdf/Vivre_dans_la_modernite_liquide._Entretien_avec_Zygmunt_Bauman.pdf

[12Etude de la Fondation de France sur les solitudes en France, 2013

[13Martin Steffens, La vie en bleu ; pourquoi la vie est belle même dans l’épreuve, Marabout, 2014.

[14Source Agence Française de biomédecine

[15D.Sallenave, le don des morts, Gallimard, 1991, p.106-107 : en référence à l’idée de paideia, elle-même issue de la littérature, comme pédagogie de l’âme.

[16.Audition par la mission parlementaire sur la fin de vie (2008) « . L’interdit est source fondamentale de l’imagination et de la créativité morales. S’il n’est plus là, il n’y a plus de recherche acharnée par les personnes de bonne volonté morale, des meilleures solutions, les plus humaines, les plus ajustées, les plus fines, les plus bienveillantes. Lever l’interdit arrête la réflexion morale. »

[17Ndlr Un cœur qui voit comme programme du bon samaritain Dieu est Amour Benoît XVI

[18Extrait Article 99, Evangile de la Vie, Jean Paul II, 1995 : « Mais ne vous laissez pas aller au découragement et ne renoncez pas à l’espérance. Sachez plutôt comprendre ce qui s’est passé et interprétez-le en vérité. Si vous ne l’avez pas encore fait, ouvrez-vous avec humilité et avec confiance au repentir : le Père de toute miséricorde vous attend pour vous offrir son pardon et sa paix dans le sacrement de la réconciliation. Vous vous rendrez compte que rien n’est perdu et vous pourrez aussi demander pardon à votre enfant qui vit désormais dans le Seigneur. »

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