Tribune de Mgr Michel Aupetit dans La Croix

La Croix – Mercredi 15 avril 2020

En ce premier anniversaire de l’incendie de Notre-Dame de Paris, La Croix publie une tribune de Mgr Michel Aupetit, archevêque de Paris, intitulée “Quelle cathédrale pour le XXIe siècle ?”.

« J’avancerai jusqu’à l’autel de Dieu, vers Dieu qui est toute ma joie » (Ps 42). La cathédrale Notre-Dame est un vaisseau qui traverse les siècles. Elle recueille la mémoire de nos pères, elle tourne nos regards vers l’espérance du Royaume. Elle invite l’homme au pèlerinage et empêche l’histoire de se refermer dans l’illusion d’un salut intramondain, dans l’idéologie d’un progressisme qui court frénétiquement vers le néant.

Vers quoi marcher ? Vers où ? Vers qui ? La flèche de pierre dressée au cœur de la cité nous rappelle que l’homme est fait pour Dieu. Elle élève les cœurs vers les réalités d’En-Haut et unifie la ville. Elle est son sommet et la porte du Ciel.

Babylone, la cité orgueilleuse, « repaire des démons, tanières des esprits impurs » (Ap 18, 2) doit devenir Jérusalem, la ville sainte, « où tout ensemble ne fait qu’un » (Ps 121). Mais l’unité ne s’obtient que par le haut, comme la clef de voûte tient l’ensemble. Dans les moments les plus tragiques, la cathédrale est la maison commune où l’on porte le deuil et la supplication. Dans les moments les plus heureux, elle célèbre la louange des hommes et leur action de grâce.

Il faut conduire nos pas vers elle, la belle dame de pierre, pour retrouver le sens de la ville, savoir que nous ne sommes pas des individus isolés, insatiables revendicateurs de droits, mais un peuple appelé à la communion, conscient de ses devoirs, à commencer par celui d’être « gardien de son frère » (Gn 4, 9).

Mais l’homme ne devient frère que dans la conscience de servir plus haut que soi. La grandeur du travail est d’unir les hommes dans la quête d’une même transcendance. Pour nous chrétiens, la Face de Dieu se révèle dans le visage du Christ, le Verbe fait chair, le « fils du charpentier » qui a donné au labeur humain son insurpassable dignité.

L’homme du Moyen Âge était radicalement étranger au concept de « l’art pour l’art ». Il travaillait pour les siècles et pour l’Éternel, dans une joyeuse abnégation, dans l’allégresse des serviteurs inutiles. Il ne signait pas ses œuvres dans la volonté narcissique d’imprimer son nom, il servait plus grand que lui dans la certitude d’appartenir à un corps au service d’un même mystère.

La cathédrale est le miroir du cosmos et le reflet du Ciel. Elle est une œuvre immense qui a vu converger un nombre inestimable d’artisans, chacun selon son génie propre. Elle est ordonnée à la communion des hommes entre eux, et des hommes avec Dieu. Elle est aussi un appel adressé à chacun, à l’intime de son âme. « Citadelle, écrit Saint Exupéry, je te bâtirai dans le cœur de l’homme ». On entre dans la cathédrale comme on renaît des entrailles d’une mère, comme on pénètre à l’intime du cœur, à la recherche du sens ultime de sa vie. L’existence n’est plus alors une course effrénée contre la mort qui gagne, mais un appel à habiter chaque jour de l’espérance qui demeure.

Notre-Dame de Chartres, sitôt le porche franchi, invite le pèlerin à emprunter un labyrinthe inscrit sur le dallage, avant de marcher vers l’autel, point convergent du regard, qui représente le Christ ressuscité. « Adam, où es-tu ? J’ai pris peur et je me suis caché » (Gn 3, 10). L’homme disloqué par le péché, dispersé par le bruissement des pensées vaines, éclaté par les multiples sollicitations de la cité doit, comme l’enfant prodigue, « descendre en lui-même » pour savoir où se trouve le vrai pain. Seuls ceux qui sont perdus peuvent être retrouvés. Seuls ceux qui ont faim peuvent être rassasiés.

La cathédrale est aussi Bethléem, « la maison du pain ». « Je suis le pain vivant descendu du Ciel, dit le Seigneur, celui qui mange de ce pain vivra éternellement » (Jn 6, 50). Non pas le pain de la consommation qui pèse sur l’homme désenchanté, gavé de ces « quantités de choses qui donnent envie d’autre chose », mais celui de la Béatitude proclamée sur la montagne : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice » (Mt 5, 6).

L’Occident est tellement obsédé du « moi » et terrifié par sa fin qu’il en a oublié la saveur d’être libre. La cathédrale est dressée sur la ville comme le mystère de la Croix pour que l’homme comprenne que les chemins de la terre sont les chemins du Ciel et qu’à travers la nuit du tombeau il est fait pour la lumière de la Vie. Telle est la vraie liberté. Tant que nous demeurons au pouvoir de la mort nous sommes des esclaves misérables. Mais « si le Christ nous a libérés, c’est pour que nous soyons vraiment libres » (Ga 5, 1).

La cathédrale est bien un lieu de culture ouvert à l’universel, au-delà de l’appartenance spécifique à une communauté. Sa splendeur gratuite attire le peuple des petits et des humbles, qui ont droit eux aussi à la beauté. Mais elle est infiniment davantage. Elle est d’abord un lieu de culte. La culture n’est en aucun cas un rempart contre la barbarie. Combien de grands assassins et idéologues étaient des êtres parfaitement cultivés et instruits dans nos meilleures universités ? Douch, le bourreau khmer rouge, récitait par cœur La mort du loup d’Alfred de Vigny…

Avant toute chose, la cathédrale est « maison de prière pour tous les peuples » (Is 56, 7) et l’évêque qui siège sur sa cathèdre doit être un serviteur de l’unité des hommes, « de toutes races, langues, peuples et nations » (Ap 5, 9). Une unité qui nous constitue comme un peuple par le rappel de notre vocation commune à la gloire du Ciel, non un « tourisme de masse » fait pour la culture du divertissement et l’empire de la consommation.

L’« église-mère » de la ville nous élève par le Christ jusqu’à la gloire du Père, dans l’unité de l’Esprit. Elle parle au cœur des croyants comme des incroyants, tous au seuil d’un même mystère, tous dépassés par la splendeur de la beauté. La foi ne se garde qu’en la cherchant toujours, l’incroyance doit se laisser questionner par la soif de sens qui constitue le désir de l’homme.

Quelle cathédrale pour le XXIe siècle ? Celle qu’elle a toujours été, ce pour quoi elle a été bâtie : la louange de Dieu et le salut des hommes. Qu’elle demeure fidèle à ce qu’elle est, ou elle perdra son âme. Qu’elle soit le Temple mystérieux de la Présence du Seigneur qui invite chacun au pèlerinage. Que l’homme vienne y chercher la Face de Dieu, « sans argent et sans rien payer » (Is 55, 1). Qu’il vienne y puiser, gratuitement, à la source de Vie. »

+ Michel Aupetit,
archevêque de Paris

Source : https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Mgr-Michel-Aupetit-Rester-fidele-Notre-Dame-perdra-ame-2020-04-15-1201089472

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