L’Église
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Un homme intègre

Mohammad Rasoulof

Mohammad Rasoulof, 2017. Critique du père Denis Dupont-Fauville.

De profundis

Un homme intègre n’est pas sans rappeler Léviathan, que le Russe Zviaguintsev avait tourné voici déjà trois ans. L’histoire est également celle d’un homme tranquille, ayant choisi d’élever sa famille hors des tourmentes du monde, mais dont les autorités convoitent le terrain. Devant son refus de se soumettre ou même de composer avec le système, le héros va voir s’abattre le sort s’acharner sur lui, tel un Job du monde moderne, avec cette différence que les malheurs qui le frappent ne résultent pas d’une volonté imprévisible, mais au contraire du déploiement parfaitement cohérent d’un système régi par une logique au fond inhumaine.

La version iranienne, qui nous est aujourd’hui proposée, se distingue néanmoins de la russe de deux façons. D’abord par son contexte : Mohammad Rasoulof, le réalisateur, a tourné son histoire dans des conditions précaires, sous le coup d’une condamnation de Téhéran qui peut l’envoyer en prison à tout moment. Ensuite et surtout par son art de l’ellipse : le personnage principal refusant toute compromission avec une corruption omniprésente, son jeu consistera à fuir les faux-fuyants, à se dérober à une norme non dite. Partant, le film lui-même ne nous montrera rien de la violence physique ou des pactes secrets qui régissent la société hors de ses principes officiels [1] ; il préfère les faire sentir au spectateur et mener celui-ci aux confins d’une horreur qui jamais ne lui fait face, lui faisant ressentir l’étouffement progressif que le monde inflige désormais à celui qui tente de rester fidèle à des valeurs.

Ainsi un arbre obstruant la vue évoque une agression, une casserole débordante un acte d’amour, un chien qui aboie un danger dissimulé. Tout est dans une forme qui pointe toujours au-delà d’elle-même, notamment par les échos ou les contrastes que son agencement suscite. Nous sommes dans un langage proprement cinématographique, qui culmine à plusieurs reprises dans des scènes où la charge symbolique trouve une transcription visuelle d’une indélébile plénitude : nuée de corbeaux s’abattant sur des étangs couverts de poissons rouges morts [2], défilé de motards la nuit préludant à la vision d’une demeure en flammes, vision de bureaux desquels il faut sortir pour se dire ce qui compte, contraste entre un enterrement officiel où tous jouent un rôle et une inhumation interdite où le désespoir de la mort triomphe…

Cette splendeur cinématographique, malgré des moyens matériels limités, permet de surmonter ce que le scénario peut comporter de didactique. L’enchaînement inéluctable des catastrophes, à plusieurs reprises, est perturbé par des contretemps supplémentaires presque superflus. De même, les commentaires des personnages secondaires, parfois incisifs [3], semblent quelquefois redondants [4]. Ce discours n’a pourtant rien d’artificiel, transcrivant la réalité quotidienne du réalisateur lui-même [5].

Au terme, ce sont peut-être les séquences initiale et finale qui demeurent le plus longtemps dans l’esprit du spectateur. Au début le héros, tapi dans une resserre, injecte dans une pastèque de quoi la faire fermenter, juste avant que sa maison ne soit perquisitionnée, en un viol symbolique, par de jeunes délégués de la mosquée venus vérifier sa conformité aux règles de pureté ; entre la seringue enfoncée dans le fruit et les jaloux entrant dans la demeure, quel est le plus corrupteur ? À la fin le même personnage, se retrouvant maître du jeu au prix de la perte de soi-même, se réfugie une fois de plus dans le lac souterrain où il aime méditer [6] ; mais en y pleurant, sans que son visage ne soit plus désormais visible.

En ce monde, on n’a pas le choix. Il faut transgresser la morale, ou plutôt composer avec la loi du plus fort : la conclusion du film est amère. Peut-on espérer un salut transcendant ? Les chrétiens, exclus de l’éducation et rejetés même des cimetières, montrent ce qu’il en est. Hors la tendresse des femmes et le regard lucide de certains vieillards, la seule espérance du film réside sans doute dans sa forme, précisément donnée comme le témoignage que, par-delà les discours des idéologies et les comportements forcément corrompus, la beauté de l’art est le dernier moyen qui nous laisse pressentir l’accès à une vérité commune.

Denis DUPONT-FAUVILLE
20 décembre 2017

[1À deux exceptions près, significatives. D’une part la maison en flammes du héros, au point d’aboutissement des pressions exercées sur lui par la société ; d’autre part le geste par lequel ce même héros soudoie un policier, point de départ du retournement qui lui permettra de se venger en adoptant la logique du système.

[2Le personnage principal élève des poissons rouges… animaux symbolisant la chance lors du nouvel an iranien.

[3Ainsi du beau-frère du héros l’exhortant à composer et disant : « Certains apprennent vite, d’autres moins. Certains trop, d’autres pas assez ». Ou sa femme déclarant à une jeune élève : « La fierté des hommes crée parfois des problèmes que seule l’intelligence des femmes peut résoudre ». Phrases d’autant plus fortes que ceux qui les prononcent seront eux-mêmes pris dans leurs propres contradictions…

[4Là encore, ces séquences vaudront surtout par leur agencement cinématographique. Ainsi du montage parallèle, lors de l’incursion du héros à Téhéran, entre la discussion avec une femme d’ami, condamnée à vivre dans sa voiture, et un ancien camarde désormais trader. « L’intelligence sociale, c’est de raser les murs » ne sonne alors plus comme une banalité.

[5Le propos est ainsi tout aussi âpre que celui d’Au revoir (2011), mais gagne en complexité formelle.

[6La scansion du film par les scènes dans cette grotte justifie à elle seule la vision du film, traduisant toute la progression dramaturgique par la variété des éclairages et des cadrages dans un cadre si simple et inhabituel.

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