Une thèse sur la collégialité épiscopale et la synodalité orthodoxe Père A. Miltos

Le P. Amphilochios Miltos (prêtre orthodoxe du Diocèse de Démétrias, Volos, Grèce) a soutenu publiquement sa thèse de Doctorat, intitulée Collégialité catholique et synodalité orthodoxe. Recherches sur l’ecclésiologie du Concile Vatican II, ses sources, sa réception et son rôle dans le dialogue entre les Églises. Nous proposons un résumé de cette thèse et une version revue de la présentation du P. Miltos (« leçon doctorale ») lors de la soutenance.

Le P. Amphilochios MILTOS (prêtre orthodoxe du Diocèse de Démétrias, Volos, Grèce) a soutenu publiquement sa thèse de Doctorat, intitulée Collégialité catholique et synodalité orthodoxe. Recherches sur l’ecclésiologie du Concile Vatican II, ses sources, sa réception et son rôle dans le dialogue entre les Églises, le samedi 20 mai 2017 à la Sorbonne. Le jury était composé des Professeurs : Jean-Marie SALAMITO (Directeur de thèse pour Paris-Sorbonne), Laurent VILLEMIN (Directeur de thèse pour l’I.C.P.), Joseph FAMERÉE (Université catholique de Louvain, Belgique), Alberto MELLONI (Université de Bologne, Italie), Grigorios PAPATHOMAS, (Université d’Athènes, Grèce) et Michel STAVROU (Institut de Théologie orthodoxe Saint-Serge, Paris). À l’issue de la discussion et de la délibération du jury, Amphilochios Miltos a été proclamé Docteur en histoire des Religions et en anthropologie religieuse de l’Université Paris-Sorbonne, avec la mention « Très honorable avec les félicitations », et Docteur en théologie de l’Institut Catholique de Paris, avec la mention « Summa cum laude ». Nous proposons par la suite un résumé de cette thèse et une version revue de la présentation du P. Miltos (« leçon doctorale ») lors de la soutenance.

La présentation du P. Amphilochios Miltos

C’est avec beaucoup d’émotion que je me présente aujourd’hui devant vous, au terme d’un long travail universitaire et d’un beau chemin de recherche, qui a duré quatre ans. Il s’agit vraiment pour moi d’un kairos, c’est-à-dire d’un moment de ma vie où je suis appelé, d’une part, à reparcourir ce que Dieu m’a permis d’achever et, d’autre part, à discerner ce qui peut s’ensuivre. Soutenir une thèse de doctorat comporte justement cette double tâche. Pour remplir la première, je retracerai d’abord la genèse du sujet de ma recherche et je m’arrêterai ensuite à une relecture de sa méthode.

Pour accomplir la seconde tâche, je proposerai les résultats et les perspectives de mon étude, intitulée Collégialité catholique et synodalité orthodoxe. Recherches sur l’ecclésiologie du Concile Vatican II, ses sources, sa réception et son rôle dans le dialogue entre les Églises.

Résumé

La synodalité paraît être aujourd’hui un thème très actuel, tant pour le dialogue théologique bilatéral entre les Églises catholique et orthodoxe, qu’à l’intérieur de chaque Église. Le pontificat du pape François a particulièrement mis l’accent sur la synodalité et l’Église orthodoxe vient de réaliser son Grand et Saint Concile (Crète, juin 2016).

La synodalité est par ailleurs au centre du dernier document publié par la Commission mixte internationale pour le dialogue théologique entre l’Église catholique romaine et l’Église orthodoxe, intitulé « Synodalité et primauté au premier millénaire : vers une compréhension commune au service de l’unité de l’Église" [1] .

Ce document, signé à Chieti (Italie) le 21 septembre 2016, fait suite au document de Ravenne (2007) qui portait sur les « Conséquences ecclésiologiques et canoniques de la nature sacramentelle de l’Église. Communion ecclésiale, conciliarité et autorité » [2] .

Le Concile Vatican II en 1964 a promulgué la doctrine de la collégialité épiscopale (les évêques constituent un collège qui succède au collège des Douze Apôtres), doctrine qui devait rapprocher les ecclésiologies catholique et orthodoxe. Cependant, les théologiens orthodoxes ne se sont pas retrouvés dans cette doctrine. Cinquante ans après sa promulgation, on remarque souvent que la mise en œuvre de la collégialité épiscopale dans l’Église catholique semble plutôt limitée.

Cette étude doctorale a tenté de confronter les notions de collégialité épiscopale et de synodalité épiscopale, en vue d’une compréhension commune, entre catholiques et orthodoxes, de la place des évêques au sein de l’Église entière. Partant du constat que la synodalité épiscopale, comme l’entendent les orthodoxes, ne coïncide pas avec la doctrine de la collégialité épiscopale comme elle a été formulée au concile Vatican II, le présent travail s’est penché sur les fondements de cette dernière, afin de rechercher comment la tradition commune originelle des deux Églises conçoit la synodalité épiscopale. Le retour aux sources communes, à savoir bibliques, patristiques et dogmatiques, est proposé comme la base d’une entente sur les questions du ministère épiscopal et de la synodalité des évêques. Une telle entente s’avère indispensable afin d’aborder d’autres questions controversées, notamment celle de la primauté romaine.

Cette étude, à la suite de la théologie de J. Zizioulas, met en avant la considération de l’évêque comme « personnalité corporative » de sa communauté eucharistique, à savoir comme celui qui représente ou « incarne » son Église locale. Selon l’auteur, cette compréhension du ministère de l’évêque constitue la base de la synodalité épiscopale. La « personnalité corporative » de l’évêque articule le ministère épiscopal avec l’Église, elle articule aussi « la conciliarité ecclésiale », à savoir la nature communautaire et communionnelle de l’Église, avec la synodalité épiscopale, expression hiérarchique de la conciliarité de l’Église dans son ensemble. La collégialité apostolique, relevée dans le groupe des Douze, est le fondement de la conciliarité ecclésiale. Cette dernière se réalise dans l’Église locale, parce que l’Église une et unique ne se réalise que dans un lieu.

Il s’agit ici d’une ecclésiologie de communion qui ne peut qu’être une ecclésiologie trinitaire, à savoir qu’on ne peut avoir l’un (Dieu Un) sans le multiple (les Personnes divines) et qu’on ne peut pas avoir le multiple sans l’un.

Tous ces éléments (conciliarité ecclésiale, lien de l’évêque à l’Église locale, l’un et le multiple) constituent le socle commun des ecclésiologies catholique et orthodoxe en vue d’une entente sur la question de la synodalité.

La génèse du sujet

Pourquoi aborder un tel sujet dans une thèse conjointe, qui fait se rencontrer la théologie et l’histoire des religions ? L’élaboration de mon sujet est liée au mémoire de master que j’ai réalisé en 2013, également dans le cadre de la convention entre l’Université Paris-Sorbonne et l’Institut Catholique de Paris. Encouragé par mes professeurs à poursuivre la réflexion sur le sujet de mon mémoire, qui portait sur l’idée de l’évêque compris comme une « personnalité corporative », il m’a paru opportun d’approfondir cette idée pour éclaircir la question plus large de l’articulation entre la synodalité des évêques et la notion de la primauté dans l’Église, sujet qui à ce moment était au centre du dialogue officiel entre les Églises catholique et orthodoxe.

Ayant consulté plusieurs personnes, j’ai établi trois critères pour ma recherche doctorale. Comme toute thèse, d’abord, elle devait apporter une certaine nouveauté dans le domaine ecclésiologique, qui était le mien. Deuxièmement, étant en même temps une thèse en histoire des religions, elle devait se référer aux sources historiques. Parmi celles-ci, pour un théologien, les Pères de l’Église occupent évidemment une place particulière. Troisièmement, mis à part cette dimension patristique, je voulais que ma recherche présente également une dimension œcuménique, c’est-à-dire qu’elle serve le dialogue entre mon Église d’appartenance, l’Église orthodoxe, et l’Église qui m’a accueilli, l’Église catholique. C’est par ailleurs dans ce but que j’étais envoyé par l’Église de Grèce en mission d’études en France, grâce à une bourse octroyée par l’Église catholique.

Le thème « évêque-synodalité-primauté dans les ecclésiologies catholique et orthodoxe » étant cependant très ample, il a fallu consacrer toute la première année du doctorat à déterminer un sujet de thèse précis, fiable et faisable. Pour cela, il nous a paru que la « collégialité épiscopale » pourrait être la porte d’entrée pour construire mon projet de thèse. C’est elle finalement qui est devenue l’axe principal de ma recherche.

Mais une question ecclésiologique si débattue, comme la doctrine du Concile Vatican II sur la « collégialité des évêques », pourrait-elle apporter du nouveau ou répondre aux critères que j’avais établis ? Dès le début, j’ai compris que, dans la « collégialité épiscopale », résidait en effet une vraie problématique, au moins sur trois volets. D’abord, s’agissant de l’ecclésiologie catholique, j’ai constaté qu’à l’occasion du cinquantième anniversaire du Concile Vatican II, un certain malaise s’exprimait dans la réception de cette doctrine, qui figure néanmoins parmi les acquis principaux du dernier Concile. Ensuite, j’ai découvert que cette doctrine, qui de prime abord semble assez « orthodoxe », a été très critiquée par les théologiens orthodoxes, dès sa promulgation. J’ai remarqué, par ailleurs, que depuis lors, il n’y avait pas eu de prises de position orthodoxes. Troisièmement, j’ai observé que le dialogue théologique officiel en cours entre orthodoxes et catholiques, qui examinait à l’époque le rapport entre primauté et synodalité, avait passé sous silence cette notion de « collégialité » [3]. Un entretien avec le métropolite Jean Zizioulas a renforcé mon impression qu’il s’agissait d’une problématique inexplorée. En effet, la confrontation collégialité-synodalité constituait un axe nouveau pour explorer une question si largement discutée.

La méthode

Comment fallait-il par conséquent aborder cette problématique ? La première question qui s’est posée était celle du choix du corpus. Au début, je me suis orienté vers les théologiens contemporains et il m’a semblé devoir choisir un ou plusieurs auteurs. Cependant, le choix de la « collégialité épiscopale » comme thème de la recherche a finalement déterminé le corpus, constitué principalement par la doctrine conciliaire elle-même et les réactions des théologiens orthodoxes.

L’autre question méthodologique concernait le recours aux sources patristiques. Ma conviction initiale, qui s’est affirmée de plus en plus au cours de la maturation de ma réflexion, était qu’il ne fallait pas se contenter des théologies contemporaines. Proposer encore une synthèse, parmi d’autres, des différents auteurs, n’avait pas de sens. Pour approfondir la problématique, je devais scruter les fondements patristiques de la collégialité et de la synodalité. Mais comment devais-je explorer l’univers patristique ? La première idée était de relire les références patristiques citées par les théologiens, et aussi par le texte de la Constitution sur l’Église du Concile Vatican II, qui enseigne la collégialité des évêques. Toutefois, d’une part, les réactions orthodoxes (assez spontanées par ailleurs) n’avaient pas tellement fait appel aux Pères d’une manière systématique et, d’autre part, les paragraphes de Lumen gentium, qui formulent la doctrine de la collégialité, ne citent pas toujours ou systématiquement des Pères.

En général, les Pères les plus cités dans Lumen gentium, après Augustin, sont Ignace d’Antioche et Cyprien de Carthage. C’est donc pour eux que j’ai opté afin de constituer mon corpus patristique, en tenant également compte de leur importance pour la théologie de l’épiscopat. Or, tandis que l’étude de Cyprien s’imposait – je rappelle qu’il est le premier, sinon le seul Père, qui parle de « collège des évêques », – le choix d’Ignace d’Antioche n’allait pas de soi, étant donné qu’Ignace se réfère très peu, presque pas du tout, aux liens qui unissent les évêques. Il est pourtant le premier théologien du ministère épiscopal, et sa théologie a sans aucun doute marqué toute la doctrine chrétienne sur l’épiscopat. Il m’a semblé que, pour éclaircir la collégialité des évêques, il s’imposait de revenir d’abord à une définition du ministère épiscopal. Pour une exploration globale de mon sujet, il manquait un aspect fondamental de la collégialité, initialement absent de mon plan. Il s’agissait du dossier scripturaire, dont l’étude était bénéfique. En effet, l’exploration des fondements bibliques m’a permis de formuler un argument crucial de ma démonstration.

En outre, grâce notamment à la pensée de Jean Zizioulas, auteur de référence de mon projet, un autre aspect méthodologique s’est imposé, à savoir celui de l’approche des fondements dogmatiques de la collégialité. Dès lors, je devais aborder plusieurs dossiers et mon corpus se présentait finalement comme au moins double : d’une part, les théologiens contemporains et, d’autre part, les sources, qu’elles soient bibliques, patristiques, historiques, canoniques ou même dogmatiques.

Je dois avouer qu’ici se trouve à la fois le point fort et la limite de ce travail. D’un côté, la nécessité de traiter ces différents dossiers a permis une confrontation de la collégialité et de la synodalité aussi générale et complète que possible, quelque chose qui constitue peut-être l’originalité de ma démarche. D’un autre côté, l’étude de tous les aspects comportait le risque de ne pas approfondir chaque dossier ou même de caricaturer parfois les données ou la pensée d’un auteur. Je suis conscient que, sur certains points je n’ai peut-être pas échappé à ce risque.

Un enjeu important de la méthode de ce travail était de garder l’objectivité et la juste interprétation. Cela s’est avéré assez délicat, en raison de l’appartenance ecclésiale de son auteur. En lisant le titre de ce travail, on pourrait avoir l’impression que son but était la démonstration des défauts de la collégialité catholique au profit de la synodalité orthodoxe. Ainsi, on pourrait aussi me reprocher que c’est parfois l’orthodoxe qui « fait la leçon » aux catholiques ! Cependant, je dois souligner que l’objectif que je me suis fixé, dès le début de mon travail, était de ne pas me contenter d’une approche négative du sujet, à savoir une simple présentation des critiques orthodoxes contre la doctrine catholique. Pour servir la juste interprétation, j’ai essayé non pas uniquement de critiquer mais d’abord de comprendre.
J’ai voulu éviter une controverse confessionnelle stérile. Pour cette raison, le but principal de cette recherche n’était pas simplement de critiquer ou, pire, de déconstruire la doctrine de la collégialité, mais plutôt de proposer quelque chose de positif. C’est dans cette perspective que j’ai intitulé ma deuxième partie « Vers une théologie de la synodalité ». Si dans mes intentions initiales figurait l’idée de proposer une étude assez générale, complète et systématique sur la synodalité, d’un point de vue méthodologique, ma thèse devait pour autant nécessairement garder l’axe de la confrontation entre collégialité et synodalité. Toutefois, à travers ce dialogue, j’ai pu dégager des éléments fondamentaux pour une théologie de la synodalité qui, certes, doivent être davantage développés.

Sur ce point, il convient de signaler un déplacement méthodologique auquel j’ai procédé en formulant la question fondamentale de la thèse. Le premier titre provisoire était La doctrine de la collégialité épiscopale du Concile Vatican II à la lumière de la théologie orthodoxe de la synodalité. Cependant, au cours de la rédaction de la thèse, il est apparu non seulement que ce titre courait le risque que j’ai évoqué plus haut, mais aussi que le problème de la synodalité n’existe pas uniquement chez les uns, mais aussi chez les autres. Ainsi, si je devais maintenant reformuler ce titre de la même manière, je dirais : La doctrine de la collégialité épiscopale du Concile Vatican II et la pratique orthodoxe de la synodalité à la lumière de leur tradition originelle commune. En effet, la question à laquelle cette thèse a essayé de répondre était la suivante : Quelle compréhension commune de la notion de synodalité épiscopale, entre catholiques et orthodoxes, peut éclairer les différents problèmes autour de l’articulation entre l’évêque, la synodalité et la primauté ?

Les résultats et les perspectives

Il s’agit à présent de se tourner vers l’avenir en observant les fruits de cette thèse et les perspectives qu’elle offre. Si j’ai rappelé la genèse de ma thèse, sa problématique et sa méthode, c’était pour montrer que cette thèse a peut-être atteint l’objectif que je m’étais fixé, c’est-à-dire une recherche à la fois ecclésiologique, patristique et œcuménique. Ma thèse peut-elle cependant revendiquer une certaine nouveauté ? Il me semble que celle-ci pourrait être repérée dans l’articulation entre l’idée de l’évêque compris comme une « personnalité corporative » de son Église locale et la synodalité.

En effet, cette étude n’a pas été écrite pour simplement combler une lacune bibliographique sur la confrontation entre la collégialité catholique et la synodalité orthodoxe. Elle a voulu proposer une compréhension commune de ce que doit être la synodalité. Selon les résultats de ma recherche, la considération de l’évêque comme « personnalité corporative » de sa communauté eucharistique, à savoir comme celui qui représente ou incarne (au sens le plus fort du terme) son Église, constitue la base de la synodalité épiscopale. La « personnalité corporative » de l’évêque articule le ministère épiscopal avec l’Église, elle articule aussi ce que nous avons appelé la conciliarité ecclésiale, à savoir la nature communautaire et communionnelle de l’Église, avec la synodalité épiscopale, qui est l’expression hiérarchique de la conciliarité de l’Église dans son ensemble. La collégialité apostolique, relevée dans le groupe des Douze, est le fondement de la conciliarité ecclésiale. Cette dernière se réalise dans l’Église locale, parce que l’Église une et unique ne se réalise que dans un lieu. Nous avons ainsi une ecclésiologie qui ne peut qu’être une ecclésiologie trinitaire, à savoir qu’on ne peut avoir l’un (Dieu un) sans le multiple (les personnes divines) et qu’on ne peut pas avoir le multiple sans l’un. Tous ces éléments (conciliarité ecclésiale, lien de l’évêque à l’Église locale, l’un et le multiple) constituent, selon moi, non pas la vision orthodoxe, mais le socle commun des ecclésiologies catholique et orthodoxe.

Est-ce que l’Église catholique et l’Église orthodoxe peuvent se reconnaître dans ce socle commun, malgré leur particularité et leur propre tradition ? Pour répondre à cette question, il convient à mon avis de dépasser les oppositions radicales qui ont servi à montrer la particularité de chaque tradition. Je pense ici au dilemme entre une ecclésiologie universaliste et une ecclésiologie eucharistique. C’est sous ces étiquettes que nous avons parlé des ecclésiologies catholique et orthodoxe tout au long du XXe siècle. L’ecclésiologie catholique serait ainsi exclusivement universaliste, centrée sur l’Église universelle, et l’ecclésiologie orthodoxe serait eucharistique, centrée sur l’Église locale. Il faut à mon sens abandonner cette opposition, que nous avons héritée non pas tant des contextes historiques différents des Églises, que de la polémique de la théologie de la sobornost au XIXe siècle, qui a radicalement opposé les deux ecclésiologies. Je rejoins ici la remarque faite par le professeur John Behr du Séminaire de Saint Vladimir à New York [4], et aussi le rapprochement entre la sobornost et l’ecclésiologie eucharistique, fait par Kallistos Ware [5] . J’espère avoir montré dans le présent travail que le socle commun des deux Églises est une ecclésiologie de communion qui est à la fois une ecclésiologie eucharistique et une ecclésiologie universelle !

Une précision s’impose ici. Il est extrêmement important de faire toujours une distinction nette entre l’ecclésiologie universaliste et l’ecclésiologie universelle. Selon les Acta Synodalia du Concile Vatican II, « […] à la suite du Professeur Afanassieff, de nombreux théologiens orthodoxes opposent l’ecclésiologie universaliste (i.e. une ecclésiologie de l’Église une et universelle, organisée de façon hiérarchique et juridique, comme dans l’Église catholique) et l’ecclésiologie eucharistique (i.e. une ecclésiologie des Églises particulières qui ne connaissent pas de subordination autoritaire, de droit divin, comme c’est le cas dans l’Église orthodoxe) [6] ». J’aurais pu accepter avec quelques nuances cette définition d’une ecclésiologie dite universelle, à savoir de l’Église entière. Cependant, à mon sens, l’ecclésiologie universaliste constitue l’approche qui considère les Églises locales comme parties d’une Église universelle, et qui, pour cette raison, conçoit l’unité de l’Église une, à travers une certaine priorité sur les Églises dites particulières de cette « Église universelle », expression pourtant floue et ambiguë. J’ai pu montrer dans ma thèse que cette ecclésiologie universaliste, mêlée à la notion séculière de souveraineté, n’est pas uniquement une caractéristique de la papauté mais aussi de l’autocéphalisme orthodoxe. La conclusion de ma thèse d’abandonner cette ecclésiologie universaliste, jugée incompatible avec l’ecclésiologie de communion, concerne donc aussi bien les catholiques que les orthodoxes. Cependant, est-ce que les Églises peuvent adhérer pleinement à cette ecclésiologie sans renoncer à une partie de leur histoire ?
Cette question nous mène à un point crucial que je n’ai abordé que d’une manière restreinte dans le dernier chapitre. Il s’agit de la question du rapport de la théologie à l’histoire, ou mieux peut-être de l’antinomie entre la théologie et l’histoire, cette dernière étant à la fois le paradigme culturel et le contexte dans lequel l’Église doit se réaliser, tout en étant, en même temps, porteuse de ce qui pour la théologie est immuable et qu’on appelle Paradosis. Certes, cette question méthodologique fondamentale et préalable à tout travail théologique doit toujours être posée en amont.

En ce qui concerne cette étude, je crois que cette question est présente à travers la considération des réalités ecclésiales pratiques. Je me suis appliqué à ce que mon travail sur la collégialité et la synodalité ne soit ni triomphaliste, c’est-à-dire une exaltation d’un idéal, ni apologétique, à savoir une défense d’une réalité concrète. J’ai souhaité que ma problématique soit ancrée dans les réalités ecclésiales. Même s’il pouvait sembler que les idées occupent une place plus étendue que les réalités pratiques, mon point de départ se trouve dans les réalités ecclésiales ou historiques, qui demeurent en filigrane tout au long de ma thèse. Ainsi, je n’en suis resté ni à l’énoncé de la doctrine conciliaire concernant la collégialité ni aux interprétations des théologiens. En effet, à partir de cela, une autre image de la collégialité aurait certainement émergé, ne correspondant pas à la réalité. Le point de départ était situé dans le fait que la collégialité « appliquée » dans les conférences épiscopales et le synode des évêques réuni régulièrement à Rome, n’a pas équilibré une papauté hypertrophiée. Du côté orthodoxe, j’ai constaté que la synodalité vécue n’est souvent ni cohérente avec son idéal, ni fonctionnelle.

Nonobstant ces faits, je n’ai pas développé d’autres cas pratiques. Il est vrai que j’aurais pu explorer par exemple la réalité vécue dans les diocèses concernant la compréhension de l’évêque comme la « personnalité corporative » ou encore concernant la synodalité de l’Église locale. Je me suis limité à mettre en avant cette idée comme un idéal et à signaler que la réalité n’est pas toujours fidèle à celui-ci. Parmi les nombreuses questions pratiques que j’aurais pu soulever figure, par exemple, le fonctionnement des « assemblés des évêques orthodoxes » en Europe ou aux États Unis. Expriment-elles la synodalité épiscopale ? Ne ressemblent-elles pas plutôt aux conférences épiscopales catholiques [Par exemple, tant dans les Assemblées des évêques orthodoxes que dans les Conférences épiscopales la participation des évêques auxiliaires est prévue, tandis qu’en principe c’est seulement les évêques qui sont en tête d’une Église qui ont le droit de siéger dans un synode épiscopal. [7] ? Il est vrai que l’objet de ma thèse ne se situait pas à proprement parler dans les réalités ecclésiales concrètes, mais dans les fondements d’une théologie commune de la synodalité épiscopale.

Dans ce but, il me semble que les réalités ecclésiales doivent nous aider à identifier les problèmes et à formuler ou contextualiser nos questions, et non pas toujours à trouver des réponses. Le risque est, en effet, d’adapter notre théologie aux réalités parfois problématiques, en oubliant les principes ecclésiologiques. Pour illustrer ce risque, je pense particulièrement à la question ecclésiologique de la territorialité. Dans ma thèse, je soutiens que celle-ci doit rester le critère pour l’organisation ecclésiale. Cependant, même après la fin de ma recherche, je rencontre encore des opinions d’autres auteurs ou théologiens que ceux cités dans ma thèse [8] , qui proposent d’abandonner le principe de la territorialité pour définir l’Église, eu égard à la transformation de notre monde et à la réalité de facto de juxtaposition de plusieurs communautés dans le même lieu. Faudra-t-il considérer que cette réalité suit « la loi de l’incarnation », pour reprendre une expression de Paul Tihon [9] ]Changer la papauté ? Association européenne de théologie catholique (section belge francophone), Paris, Cerf, 2000, coll. Théologies, p. 37.] ? Faut-il accepter cette pluralité ecclésiale (confessions, rites, nations qui forment différentes Églises dans le même lieu) comme une donnée culturelle historique que l’Église doit assumer ? Ma position est catégoriquement non. Si on ne résiste pas à cette situation, c’est à l’encontre de « la loi de l’incarnation » que l’on avance. Comme le souligne Zizioulas, une Église-communauté exclusivement ethnique ou nationale, culturelle, confessionnelle ou selon tel ou tel rite, est la chose la plus désincarnée qui existe. Le théologien ne doit ni simplement décrire les réalités, ni s’y conformer, mais il doit surtout servir la fonction prophétique de la théologie et juger cette réalité !

Pour terminer, je pense que les limites de mon travail et les questions que je viens de soulever constituent des pistes et des perspectives pour l’avenir de notre travail théologique et historique à tous. En ce qui me concerne, si du temps de recherche supplémentaire m’était donné, je ferais un travail de première main sur les Acta synodalia du Concile Vatican II, j’étudierais davantage et en profondeur les écrits de Cyprien, j’approfondirais et vérifierais les questions du dossier dogmatique (p. ex., sur la priorité de la substance divine), je rechercherais davantage les données historiques sur certaines questions (p. ex., concernant la participation de tous les évêques aux grands conciles et le rapport entre synode régional – synode patriarcal – concile œcuménique). Le présent travail n’est finalement que le point de départ d’une réflexion qui doit se poursuivre.
Père Amphilochios Miltos - Mai 2017

[1Pour le texte original en anglais voir le site vatican.va.

[2Pour la version française du document voir soit sur vatican.va soit dans Istina 53, 2008, p. 283-296.

[3Certes, nous pensons ici au terme de collégialité et non pas à la doctrine de Vatican II.

[4John BEHR, « Communion and Conciliarity » dans Pontificio Istituto Orientale, Album academico 2010-2011, p. 58.

[5Kallistos WARE, « Sobornost and eucharistic ecclesiology : Aleksei Khomiakov and his successors » dans International Journal for the Study of the Christian Church, 11, 2011, p. 216-235.

[6Acta Synodalia Sacrosancti Concilii oecumenici Vaticani II, Periodus I, pars IV, p. 87.

[7Par exemple, tant dans les Assemblées des évêques orthodoxes que dans les Conférences épiscopales la participation des évêques auxiliaires est prévue, tandis qu’en principe c’est seulement les évêques qui sont en tête d’une Église qui ont le droit de siéger dans un synode épiscopal.

[8Par exemple c’est l’avis de Christophe DELAIGUE dans son excellente étude Quel pape pour les chrétiens ? Papauté et collégialité en dialogue avec l’orthodoxie, Paris, Desclée de Brouwer, 2014, coll. « Théologie à l’Université » 31, p. 158.

[9TIHON Paul, « La primauté romaine "ouverte à une situation nouvelle" » dans TIHON Paul (éd.), Changer la papauté ? Association européenne de théologie catholique (section belge francophone), Paris, Cerf, 2000, coll. Théologies, p. 37.

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