Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe dans le cadre du rassemblement « Le neuf en Europe » à l’occasion du 60è anniversaire de la Déclaration Schuman à Metz.

Cathédrale de Metz - Dimanche 9 mai 2010

 Ac 15, 1-2.22-29 ; Ps 66, 2-3.5.7-8 ; Ap 21, 10-14.22-23 ; Jn 14, 23-29

Eminence,
Excellence,
Mesdames et Messieurs les représentants des autorités civiles et militaires,
Chers amis,
Frères et sœurs,

Sur quelle haute montagne l’Ange du Seigneur devrait-il nous faire monter pour que nous ayons la vision de la Cité sainte descendue d’auprès de Dieu et pénétrant le tissu de nos cités terrestres (Ac 21, 10) ? Comme le visionnaire de l’Apocalypse, nous ne sommes pas simplement invités à rester les yeux levés vers le ciel, mais à discerner la présence du ciel sur la terre. Nous pouvons faire plus que reconnaître ici-bas la présence efficace d’un certain nombre de valeurs dont la teneur et la pertinence sont toujours soumises à discussion. Nous devons accueillir la présence du Seigneur lui-même. Par son incarnation en Jésus de Nazareth, Dieu est venu demeurer parmi les hommes et il continue à agir au cœur de l’humanité au-delà de l’Ascension par le don de l’Esprit Saint et la vie que cet Esprit suscite au cœur du peuple des disciples du Christ qui se constitue à travers l’espace et le temps. Par la vision de la foi, et non par l’expérience de l’évidence physique, nous sommes invités à reconnaître la présence de Celui que nul n’a jamais vu, et ne verra jamais ici-bas.

Le visionnaire de l’Apocalypse n’est pas quelqu’un qui décrit ce que tout le monde peut voir, mais celui qui voit ce qui ne se voit pas. Paradoxalement, il est le visionnaire de l’Invisible. Il discerne une réalité invisible au cœur de la réalité visible et annonce que la présence de cette réalité invisible transforme l’univers dans lequel nous vivons pour lui donner une forme nouvelle. Il est visionnaire parce qu’il annonce ce qui n’est pas encore arrivé ou ce qui est seulement en ébauche dans la réalité présente.

Nous pouvons dire, sans risque de nous tromper, que la période récente de la vie de l’Europe aura été propice aux visionnaires. Pour croire à l’unité de l’Europe à peine quelques années après la fin de la Deuxième guerre mondiale, il fallait en effet percevoir quelque chose que tout le monde ne voyait pas ! Après trois conflits sanglants en moins de quatre-vingt ans dans lesquels s’étaient opposés le peuple allemand et le peuple français, il fallait être visionnaire pour croire en l’Europe et en la possibilité d’une réconciliation. Plus encore, pour anticiper que cette réconciliation ouvrirait la construction d’un ensemble plus vaste, il fallait être capable de discerner dans l’expérience historique la promesse de quelque chose qui la dépassait et de saisir que cette réconciliation deviendrait progressivement l’armature et une sorte de colonne vertébrale de l’édification d’une certaine unité entre les peuples de l’Europe.

Robert Schuman a été l’un de ces visionnaires. Il n’a pas été le seul. Mais ceux-là, qu’ont-ils vu que tout le monde ne voit pas ? Qu’ont-ils espéré que le monde n’espère pas ?

Cette question peut-être éclairée par les propos du Christ que nous avons entendus dans l’Evangile : « C’est la paix que je vous laisse, c’est ma paix que je vous donne ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. » (Jn 14, 27) Nous retrouvons ici, pour ceux qui en sont familiers, une procédure très fréquente dans l’évangile de saint Jean qui consiste à utiliser un mot qui fait partie du vocabulaire habituel et qui a un sens immédiat pour tout le monde (la paix) et à nous faire découvrir que ce mot est susceptible d’une lecture nouvelle. C’est ce que le Christ fait en désignant le pain comme le Pain de Vie ou l’eau comme l’Eau Vive, ou quand il parle de lui-même comme étant la lumière. Ces mots se réfèrent pour nous à une expérience quotidienne. Dieu merci, comme Mgr Pierre Raffin le rappelait tout à l’heure, la paix évoque une réalité que nous connaissons bien. Au sens de « fin des conflits », elle évoque à la fois un soulagement et une exultation, perceptibles par exemple dans l’enthousiasme et la liesse des foules sur les images nostalgiques des bandes d’actualité de ce 8 mai 1945. « La paix ! Enfin la paix après ces six années ! » Nous pourrions dire aussi « toujours la paix après ces soixante-quinze ans ! ». Mais quelle est cette paix ?

« Je ne vous donne pas la paix comme le monde la donne » dit le Seigneur (Jn 14, 27). Le monde avait donné la paix du silence des armes, la paix imposée par la suprématie économique et technologique, la paix d’une victoire et d’une défaite. Le mérite des visionnaires fut de percevoir que cette cessation des hostilités n’allait pas être un armistice perpétuel comme il en existe un certain nombre à travers le monde, mais le premier moment d’une relation nouvelle. Cette vision fut juste, là où auparavant d’autres visionnaires avaient pu se tromper. Cinq ans après la fin de la guerre, ils furent capables d’annoncer et de mettre en œuvre la fin de l’antagonisme héréditaire qui opposait Allemands et Français et l’entrée dans une nouvelle phase de l’histoire. La paix n’était plus seulement la fin du conflit, le silence des armes et le temps des redditions sans condition, mais l’inauguration d’une nouvelle manière de vivre ensemble.

Cette paix qui vient du Christ est la construction d’un destin commun et pas simplement – négativement - l’abstinence de la guerre. Elle s’enracine et s’alimente de cette présence de Dieu au cœur de l’histoire humaine. Elle se réfère au fait que Dieu demeure au milieu des hommes. La foi donne de voir que les péripéties de l’histoire humaine ne sont que la trame et la matière d’un drame spirituel beaucoup plus profond qui s’est noué depuis la création du monde entre l’Alliance que Dieu veut conclure avec les hommes et l’infidélité de l’humanité. Aujourd’hui, il faut être visionnaire pour croire que cette Alliance est possible et qu’elle repose sur l’accueil que nous réservons à la Parole de Dieu, sur la lumière que nous puisons dans la méditation de l’Ecriture, sur la motivation et la force que nous recevons de l’Esprit Saint. Celui-ci ne nous constitue pas comme témoins visionnaires d’une utopie irréalisable mais bien comme acteurs prophétiques d’une construction aujourd’hui possible, comme Robert Schuman le fut en son temps. Sa conviction quant à l’avenir de l’Europe s’enracinait dans son histoire personnelle, lui qui était né aux confins de ces deux Empires et appartenait de quelque façon à ces deux cultures. Mais inséparablement, Robert Schuman fut également le prophète d’une autre réalité grâce à sa foi chrétienne qui l’avait convaincu que l’avenir de l’Europe serait dans la concertation, la collaboration et la communion plutôt que dans la concurrence et le conflit.

On a souvent fait référence aux racines chrétiennes de l’Europe comme s’il s’agissait d’entretenir la nostalgie d’un autre âge de notre continent ou de se mettre en vedette comme les défenseurs d’un patrimoine culturel que nos temps modernes risqueraient d’oublier. Peut-être n’avons-nous pas assez aidé à comprendre que la racine réfère d’avantage à une origine qu’à une chronologie ? Toujours est-il que le patrimoine chrétien de l’Europe n’est pas la muséographie des idéologies chrétiennes, mais le trésor vivant qui nous permet, aujourd’hui, de croire par-delà l’expérience visible en la réalisation d’un projet invisible. Nous vivons de l’espérance que l’accueil et la mise en œuvre de la Parole de Dieu ouvre à l’amour vécu entre les hommes et les femmes d’une génération par-delà l’hérédité des conflits, et à l’espérance de pouvoir surmonter les intérêts particuliers de chaque nation pour constituer un projet commun. Tout ceci repose sur la conviction que chaque femme et chaque homme est appelé à entrer dans l’Alliance avec Dieu, à devenir partenaire de cette Alliance et à surmonter les limites et les barrières des particularismes, des fixations culturelles et des blocages historiques pour discerner une nouvelle cité à travers notre cité terrestre. Cette nouvelle cité est lumière sur ce monde, présence de Dieu au milieu des hommes, espérance des hommes dans la Parole de Dieu et promesse pour l’avenir.

En faisant aujourd’hui mémoire de la déclaration de Robert Schuman le 9 mai 1950 nous ne faisons pas simplement un acte de commémoration. Nous essayons de comprendre comment la conviction intérieure et l’histoire de ce Mosellan chrétien ont fait de lui un visionnaire dans la société de son temps et un prophète pour l’Europe qu’il espérait.

Rendons grâce à Dieu qui a suscité au cours des décennies écoulées des témoins de cette stature. Bénissons-le d’avoir mis au cœur de beaucoup de nos contemporains le désir que leur vision deviennent réalité. Et demandons Lui qu’il fasse de nous des artisans de sa paix, des hommes et des femmes réconciliés entre eux parce qu’ils sont réconciliés avec Lui.
Amen.

+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris

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