Intervention du Cardinal André Vingt-Trois lors du Colloque « Les catholiques et les migrations. Histoire, actualité, perspectives »

Collège des Bernardins (5e) – Samedi 19 janvier 2013

Ce colloque était organisé par le CIEMI, le SNPM et le Diocèse de Paris.

Foi et migrations, le regard des croyants

Lorsque nous réfléchissons, comme catholiques, à la rencontre des migrants, nous ne pouvons pas faire abstraction de notre histoire, car l’histoire du développement du catholicisme à travers le monde est liée étroitement aux migrations et aux mouvements de populations. On peut dire de façon globale -les historiens auront toujours le loisir de critiquer et d’analyser plus finement- que les mouvements de populations ont été à la racine de l’expansion du christianisme à partir de Jérusalem. On peut distinguer différentes phases : d’abord les mouvements de populations à l’intérieur de l’Empire Romain pendant sa période fastueuse, puis les mouvements de populations en Europe, et ensuite les mouvements de populations à travers le monde puisque d’une certaine façon, l’expansion européenne a entrainé un mouvement migratoire de l’Europe vers d’autres parties du monde. Cette migration a été aussi une occasion de rencontre du Christianisme pour beaucoup d’hommes à travers le monde. Ma première remarque consiste à dire que presque génétiquement, nous sommes en terre favorable chaque fois que nous parlons de mouvements de populations, parce que nous considérons que la rencontre de nouveaux interlocuteurs qui viennent d’autres pays, ou vers lesquels nous allons, est une occasion de vivre notre foi dans les conditions ordinaires de la société. C’est chaque fois l’occasion de voir comment cette expérience vécue de la foi chrétienne peut dire quelque chose à des gens qui ne la connaissent pas. Et quand j’emploie le mot dire, ce n’est pas seulement causer. Dire c’est exprimer quelque chose qui peut être un discours, des textes, un témoignage vécu, un compagnonnage et une vie commune selon les circonstances et selon les moyens dont on dispose.

Je voulais aborder un deuxième point qui concerne plus directement la situation française. Nous bénéficions d’une tradition relativement ancienne -plusieurs siècles en tout cas- jusqu’au XVIIe siècle, dite « missionnaire », c’est-à-dire la situation d’hommes et de femmes qui ont accepté de quitter leur pays d’origine pour aller vivre en d’autres pays, avec comme objectif principal d’annoncer le Christ là où ils allaient. Évidemment, cette annonce du Christ devait nécessairement s’accompagner d’autres activités de type plus culturelles et de communication à travers différents moyens selon les époques. Mais pour nous, la mission, la rencontre des peuples non évangélisés et la rencontre de peuples de cultures différentes impliquaient une dimension géographique : les étrangers, pour dire les choses brutalement, c’était ailleurs. Chez nous, nous étions entre nous, entre Européens, plus ou moins chrétiens, et en tout cas au sein d’un ensemble culturel qui avait une certaine cohésion, même si cette dernière est sujette à caution.

Le phénomène moderne auquel nous assistons, c’est que les étrangers ne sont plus localisés géographiquement, ou plus exactement que l’étrangeté, c’est-à-dire des hommes et des femmes imprégnés d’autres cultures que celle à laquelle nous sommes accoutumés, ou croyants d’autres religions, ou tout simplement bousculés par les mouvements de l’histoire, se retrouvent chez nous. Et la rencontre de notre christianisme, de notre expérience de la foi chrétienne avec ceux et celles qui n’en n’ont pas connaissance, n’exige plus de partir vers d’autres pays, mais se réalise concrètement dans nos rues, dans nos entreprises, dans nos immeubles, dans nos quartiers, bref dans nos réseaux de relations. Cela ne veut pas dire que l’étrangeté a disparu. Cela veut dire simplement que nous sommes acculés à rencontrer cette étrangeté ou à la fuir ou à la rejeter.

C’est un des enjeux importants pour les chrétiens de savoir s’ils vivent cette circulation de populations de différentes cultures et de différentes religions, non seulement comme une chance pour une rencontre avec le Christ, mais aussi comme une chance culturelle ! Si nous considérons que les hommes et les femmes qui viennent d’ailleurs ne sont pas simplement des exilés politiques ou des réfugiés ou des mendiants économiques, alors nous découvrons qu’ils sont porteurs d’une culture et d’une histoire par rapport à laquelle nous sommes à notre tour des étrangers. Ils ne sont pas seulement des étrangers chez nous, nous sommes des étrangers pour eux chez nous. Ainsi, cette rencontre de différentes cultures, de différentes traditions, de différentes histoires et de différentes croyances est la situation ordinaire, du moins pour l’instant dans les grandes agglomérations, dans laquelle les chrétiens sont confrontés à l’immigration.

Que la société dans laquelle nous vivons, et dont nous sommes solidaires que nous le voulions ou non, ait des réflexes défensifs, de protection, voire de rejet, cela n’est pas surprenant ! Mais la question qui nous est posée, c’est de savoir si notre foi chrétienne, notre attachement au Christ, et notre volonté de progresser dans la rencontre et l’amour de nos frères, nous rendent capables de discerner et d’identifier ce qui relève de l’incapacité culturelle au dialogue, ou ce qui relève tout simplement de la xénophobie ou du racisme.

Ce travail s’effectue évidemment d’abord par la manière quotidienne dont les chrétiens vivent en relation avec des hommes et des femmes d’autres cultures et d’autres pays. Mais je voudrais souligner un handicap dont nous souffrons. Bien sûr chacune et chacun d’entre vous peut se défendre de partager ce handicap et considérer qu’en tant qu’évêque je suis mal informé et que je ne connais pas les trésors recelés par la population française ! Mais je crois tout de même que nous souffrons d’un handicap : cette conviction que notre culture européenne est supérieure aux autres. Vous pourrez pousser des hauts cris, vous pourrez dire que ce n’est pas vrai, mais je pense qu’un certain nombre de nos contemporains, de nos concitoyens, ont le sentiment que nous, nous sommes civilisés, et que les autres sont moins civilisés que nous ! Alors quand un homme ou une femme politique s’exprime ainsi en affirmant qu’il y existe des degrés de civilisation, tout le monde pousse des hauts cris ! Mais quand il ou elle s’exprime de cette manière, il me semble que cela traduit bien quelque chose profondément occulté et caché. Comment opérons-nous un discernement à travers les éléments culturels dans notre dialogue avec les étrangers ? Comment le mettons-nous en œuvre à travers ce qui peut être effectivement déshumanisant ou inadmissible dans leur conception de la vie, et ce qui est plus profondément humain et constructeur d’une société humaine que notre propre approche ? Tout n’est pas tout bon ou tout mauvais ! Mais très souvent nous avons le sentiment que tout de même, nous sommes meilleurs ! Eh bien, je pense que l’expérience chrétienne peut nous aider à comprendre que l’authenticité et la qualité d’une civilisation ne se mesurent pas simplement les yeux rivés sur les Droits de l’homme ou la démocratie, mais se mesurent à l’authenticité humaine, la conformité des manières de vivre et de se comporter par rapport à la conscience universelle, ce qui est beaucoup plus exigeant et beaucoup plus profond que ce que nous pensons spontanément.

C’est dire qu’accueillir les étrangers ne peut jamais se réduire à une sorte de paternalisme socio-politique. Accueillir les étrangers, ce n’est pas décréter que nous sommes le pays de la lumière vers lequel ils se sont précipités comme des papillons pour bénéficier enfin du progrès qu’ils n’ont jamais connu. Nous sommes, comme eux, de pauvres gens qui cherchons notre chemin. Et dans cette recherche nous avons besoin aussi de celles et de ceux qui viennent d’ailleurs et qui possèdent peut-être dans leurs traditions, dans leurs croyances, dans leurs manières de comprendre la vie, des éléments indispensables à notre propre équilibre humain. Nous devons être assez lucides et assez modestes pour accepter et reconnaître que nous recevons autant que nous donnons, et que la rencontre ne peut jamais être conçue à sens unique.

Voilà quelques grandes lignes que je voulais tracer devant vous. J’espère avoir traduit les préoccupations d’un certain nombre de chrétiens confrontés à cette situation de rencontre et de dialogue avec des hommes et des femmes qui viennent d’autres cultures et d’autres religions.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris, Président de la Conférence des Évêques de France.

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