Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND – 7e dimanche du temps ordinaire – Année A

Dimanche 19 février 2017 - Notre-Dame de Paris

- Lv 19, 1-2.17-18 ; Ps 102, 1-4.8.10.12-13 ; 1 Co 3,16-23 ; Mt 5, 38-48

Frères et Sœurs,

En poursuivant la lecture de l’évangile selon saint Matthieu, et particulièrement le sermon sur la montagne que nous avons commencé il y a trois semaines, nous sommes conduits peu à peu à mieux comprendre ce que le Christ veut faire de nouveau. Nous avons dans l’oreille la remarque qu’il a reprise plusieurs fois : « on vous a dit, moi je vous dis ».

Dimanche dernier, nous avons mieux compris en quoi la nouveauté de l’appel du Christ ne consistait pas à rejeter les commandements, ou à déclarer la loi abolie, mais à chercher plus profondément l’adhésion du cœur, c’est-à-dire non pas simplement l’obéissance extérieure aux commandements, mais l’obéissance intérieure, l’adhésion profonde de notre volonté à la volonté de Dieu.

En poursuivant son discours, le Christ nous invite à franchir un nouveau pas. Aujourd’hui, il nous dit : il est bon que votre cœur soit purifié, que le désir de votre cœur aille vers la volonté de Dieu, mais vous êtes appelés encore à davantage. Vous êtes appelés à entrer dans une logique qui n’est pas la logique habituelle des relations humaines, c’est-à-dire la logique de la réciprocité, mais à entrer dans la logique de Dieu qui est la logique de la gratuité.

La logique de la réciprocité, nous l’avons entendue : « œil pour œil, dent pour dent » (Mt 5, 38). Si on m’a fait du mal, je rends le mal qu’on m’a fait, si on me fait du bien, je rends le bien qu’on m’a fait. Ce n’est pas seulement cela être disciple du Christ ! Être disciple, c’est aller au-delà de la réciprocité, c’est aller au-delà de la rétribution, c’est aller au-delà de ce qui nous est demandé : l’obéissance servile. L’obéissance du serviteur qui fait le minimum pour être en règle peut, peut-être, convenir dans un certain nombre de situations, mais l’obéissance à laquelle Dieu nous appelle n’est pas une obéissance de serviteur, c’est une obéissance de fils, d’enfant de Dieu, c’est-à-dire une obéissance qui va au-devant du désir du Père. C’est pourquoi, non seulement Jésus nous demande de purifier notre désir intérieur, mais de conformer nos actes à cette gratuité de Dieu : « je vous dis de ne pas riposter aux méchants » (Mt 5,39), « Si quelqu’un veut te poursuivre en justice, laisse-lui encore ton manteau. Si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. À qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos ! » (Mt 5, 40-42) Aller au-delà du minimum, au-delà de ce qui est demandé par notre petite expérience de l’amitié ou de l’amour. Entrer dans une relation où l’on fait plus que le strict nécessaire et que le minimum : une relation où l’on est heureux et grandi quand on va au-devant du désir de l’autre et qu’on essaye de le satisfaire.

Mais Jésus va encore plus loin : « Je vous dis : aimez vos ennemis » (Mt 5,44), faites du bien à ceux qui vous persécutent. Non seulement ne pas rendre le mal pour le mal, mais rendre le bien pour le mal ! Nous prenons conscience, quand nous entendons cet appel du Christ à la miséricorde et à la gratuité, que nous entrons dans une dimension qui dépasse nos propres repères, nos propres réflexes, nos propres forces. Il avait dit au début de son discours : si votre justice ne dépasse pas celle des Pharisiens, vous n’êtes pas dans la bonne voie. Aujourd’hui, il nous dit : les païens et les publicains sont capables de relations fondées sur la réciprocité. Si nous ne sommes pas capables de faire mieux qu’eux, plus qu’eux, alors nous ne sommes pas encore entrés dans la relation de gratuité qui marque le rapport que Dieu veut entretenir avec nous. En effet, celui qui est la référence pour éclairer ce nouveau mode de relation, c’est Dieu lui-même : « Être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons » (Mt 5,45), le Dieu de miséricorde, le Père miséricordieux qui traite avec autant d’amour celui qui est juste et celui qui est pécheur. Nous comprenons peut-être un peu mieux comment cette miséricorde débordante de Dieu rencontre de la résistance dans nos cœurs, comment nous sommes attirés, ou en tout cas accessibles au processus de vengeance, comment nous sommes très vite entraînés à juger, à mesurer, à compter le comportement des autres par rapport au nôtre. Nous sommes tentés, souvent, de nous en tenir vraiment au minimum de l’évangile, et à ne pas nous laisser entraîner par ce dynamisme de l’amour qui nous conduit à nous comporter comme des enfants de Dieu, c’est-à-dire comme Dieu lui-même ! Évidemment, vous mesurez à quel point nous entrons dans une démarche qui peut paraître complètement démesurée. Comment est-il possible de s’imaginer que nous allons agir comme Dieu agit ? Comment est-il possible de croire que nous pouvons devenir vraiment enfants de Dieu ? Eh bien, c’est le contenu de notre foi ! Nous sommes devenus enfants de Dieu dans le Christ ! Ce n’est donc pas pour nous conduire comme les païens. Aussi, si vous avez été tentés quelquefois, en entendant ce discours sur la montagne de l’évangile de saint Matthieu, comme certains sont tentés de le faire aujourd’hui, de croire qu’il y a une sorte de laisser-aller, de facilité, dans l’approche du Christ, vous entendez comment cette facilité est réassumée et reformulée comme un objectif qui est le comportement de Dieu lui-même : « Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5,48).

Le Christ ne nous dit pas cela comme il nous présenterait un idéal pour nous faire marcher vers cette ligne d’horizon qui s’éloigne toujours à mesure que l’on s’en approche et qui permet à beaucoup de nos frères dans la foi de dire : je suis chrétien, mais… mais je suis chrétien au minimum. Je suis chrétien mais je ne vais pas aller jusqu’au bout des exigences de l’évangile, je prétendrai que c’est un idéal qui nous a été donné mais qui est irréalisable, un idéal que les sociologues ont très joliment départagé entre la morale de conviction et la morale de responsabilité. La morale de conviction, c’est l’idéal, c’est ce que nous voudrions qui se réalise partout, toujours sur la terre. La morale de responsabilité, c’est ce que l’on peut faire effectivement. Ce partage dans l’analyse des comportements correspond bien à une réalité : on sait bien qu’on est convaincu d’être appelé à marcher vers la sainteté et en même temps, que nous sommes contraints, jour après jour, de négocier notre cheminement à travers les difficultés de la vie. Le Christ ne nous reproche pas d’être fatigués, d’être imparfaits, il nous appelle à la sainteté, tels que nous sommes, et tels que nous devons changer. C’est sur ce changement que la question va se poser au long de son ministère public à partir de ce sermon sur la montagne : devenir parfaits comme votre Père céleste est parfait. Pour reprendre la formule du livre des Lévites : « Tu leur diras soyez saints, car moi le Seigneur votre Dieu, je suis saint » (Lv 19,2). On ne peut pas croire à la sainteté de Dieu sans être engagé dans un chemin de sanctification.

C’est dire que cet appel du Christ ouvre devant nous des exigences infiniment plus difficiles à atteindre que ne l’était l’obéissance formelle et extérieure aux commandements. C’est la mobilisation de toute notre personne, de toute notre liberté, pour avancer dans la vie, avec l’objectif de la sainteté de Dieu relayée par la miséricorde dont il fait preuve à notre égard pour que nous apprenions, nous aussi, à être miséricordieux.

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.

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