Texte de la Conférence de carême à Notre-Dame de Paris du 4 mars 2018

Fabrice Hadjadj : Et le Verbe s’est fait charpentier, ou la Bonne Nouvelle de nos mains.

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Texte de la conférence
Reproduction papier ou numérique interdite.
Les conférences seront publiées dans un livre à paraître le dimanche 25 mars 2018 aux éditions Parole et Silence.

La version de ce texte avec les références et les notes sera publiée par Parole et Silence à la fin du cycle des conférences de carême.

Et le Verbe s’est fait charpentier
– ou la Bonne Nouvelle de nos mains

J’ai un marteau que je tiens de mon père. C’est un marteau que j’ai vu dans mon enfance et dont je me sers à présent pour clouer le dos d’une bibliothèque ou fixer un tableau dans les chambres de mes propres enfants. Il est très beau. Sa tête est en acier noir griffé de rouille ; elle a un profil de canard et pèse un demi-kilo. Son manche est en frêne et présente des renflements qui ne sont pas sans rappeler des hanches de femme, mais d’une femme qui donnerait entièrement prise – ce qui prouve que ce n’est pas une femme, mais un marteau. On l’a bien en main. Dès que je le saisis, j’éprouve avec plaisir mon bras, mon épaule, le dynamisme de mes muscles : l’harmonieux déséquilibre entre l’ergonomie du manche et le poids de la tête fait toujours naître en moi l’envie de cogner.

Or nous avons cogné, avec ce marteau, mon père puis moi. Sur son manche le vernis de l’usine a disparu et laissé place à la patine du temps. La moiteur de ma paume a succédé à la moiteur de la paume paternelle, et, sans le savoir, tandis que nous étions en train de travailler autre chose, nous avons refaçonné l’outil comme une œuvre qui symbolise le passage des générations. Et c’est cela qui m’étonne. Le marteau a supporté ce passage. Tandis que nos meilleurs appareils technologiques ne le supportent pas.

Mon père ne m’a pas laissé son BlackBerry 5790. Ni son iPhone 3. Le smartphone ne se prête guère à la patine du temps. Sa durée moyenne d’utilisation n’excède guère les 2 ans. S’il se transmet d’une génération à l’autre, c’est sous forme de déchet. En 2016, nous avons ainsi produit 435 000 tonnes de déchets de téléphone portable. Nous évitons toutefois de les offrir à nos descendants directs. Nous les envoyons par bateau, dans de gros containers, au Ghana ou au Nigeria, au nom de la solidarité avec nos frères africains…

Publicité comparative

Toujours est-il qu’un smartphone a moins d’avenir qu’un marteau. C’est même une loi générale : plus un objet se veut futuriste, moins il a d’avenir. Et moins il a de passé, bien entendu. C’est cette inaptitude à avoir un passé qui le rend inapte au passage. À la différence du marteau. Les paléoanthropologues observent en effet que le marteau est aussi ancien que l’intelligence humaine. Là où il y a l’homme, il y a le marteau. Qu’on retrouve un marteau à côté d’un tibia de plusieurs centaines de milliers d’années, et l’émotion nous gagne : on peut être sûr que ce tibia appartient à l’un de nos ancêtres. Le marteau parle pour lui.

Certes, en ces époques reculées de la pierre taillée ou polie, il n’était pas aussi parfait que celui des derniers siècles. Le marteau a connu un vrai progrès. Car le propre d’un progrès, c’est qu’il nous rapproche du but et qu’il finit par nous le faire atteindre. L’idée d’un progrès illimité est une contradiction dans les termes : comment garantir que l’on progresse si le but recule toujours ? Ce serait confondre le chemin de la perfection et le supplice de Tantale. Le marteau a un jour atteint sa forme parfaite, unissant le bois docile et le métal pesant, invitant la main à jouer du poignet et du coude. Aussi, lorsqu’on le manie, on a l’impression de s’inscrire dans une longue lignée, de poursuivre la tâche humaine plutôt que de rompre avec elle. Le smartphone, parce qu’il nous borne à une conscience de deux ans, nous inscrit très bien dans un groupe WhatsApp, mais pas dans la suite des générations. Il nous offre indubitablement une multitude d’applications incomparables, mais il suscite aussi toujours plus de frustration, tant il apparaît imparfait au regard du prochain modèle.

Son défaut n’est d’ailleurs pas seulement celui du passé et de l’avenir. C’est aussi celui du présent. On ne l’a pas bien en main comme le marteau. Le smartphone nous connecte à un « réseau social », mais n’aide pas à nous rendre présent à ce qui nous entoure ni à notre propre chair. Il tend à nous faire oublier que nous avons un corps et que ce corps s’éprouve face à la résistance du matériau.

Restent les pouces, bien entendu. Le smartphone permet de se tourner les pouces avec une efficacité prodigieuse. L’académicien Michel Serres s’émerveille devant les pouces des jeunes communicants : « Je les observe, avec admiration, envoyer, plus rapidement que je ne saurai jamais le faire de mes doigts gourds, des SMS avec les deux pouces, et je les ai baptisés, avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet. » Curieusement, ce tendre grand-père ne s’inquiète pas qu’un ogre ait mangé leurs autres doigts.

Progrès technologique et régression technique

Cette disparition des autres doigts mérite pourtant une explication. Le progrès technologique induit presque toujours une régression technique. On manipule davantage, on manie de moins en moins. L’utilisation augmente, l’usage diminue. Nos mains sont toujours là, sans doute, mais comme des organes-témoins, les appendices résiduels d’une métamorphose en cours. Quand nous n’employons pas la commande vocale, et en attendant l’implant cérébral, nous déclenchons des processus du bout des doigts, en appuyant sur ce qui s’appelle encore des « touches » et du « tactile », quoiqu’on ne trouve plus rien ici des nuances du toucher ni des patiences du tact. L’usurpation lexicale ne parvient pas à cacher l’évidence : la digitalisation nous fait perdre l’usage de nos doigts. C’est ce qui fait dire à un personnage de Michel Houellebecq dans Les Particules élémentaires  : « Placé en dehors du complexe économique-industriel, je ne serais même pas en mesure d’assurer ma propre survie : je ne saurais comment me nourrir, me vêtir, me protéger des intempéries ; mes compétences techniques personnelles sont largement inférieures à celles de l’homme de Néandertal. » Le complexe économique-industriel nous vend de puissants appareils, mais cela suppose que nous n’ayons plus que des moignons. Il assiste l’homme, il voudrait en faire un surhomme, et il ne parvient qu’à en faire un handicapé impulsif ou un bébé en colère dès que son hochet ne fonctionne plus assez vite.

Les sciences appliquées supplantent donc les savoir-faire. La technocratie fait reculer la technique, du moins ce que les Anciens nommaient de ce nom. Pour les Anciens, la technique correspondait à une action unissant le corps et l’esprit, où l’intelligence passait dans la main et se mettait à l’écoute du donné naturel, où, par la médiation de l’outil, la matière se faisait chair et se mettait à parler. De là cette affirmation qui a perduré jusqu’à la Renaissance : « La technique imite et prolonge la nature », chose inintelligible aux Modernes, qui exigent que ce soit la nature qui imite leur technique.

Contrairement à ce que notre impatience technocratique suggère, le marteau des Anciens était plein de finesse. Il n’avait pas la grosse tête. Il n’imposait pas sa cadence comme le feront les machines. Doué d’intelligence de par son maniement, il épousait les particularités du matériau et de l’ouvrier, faisait entrer l’un et l’autre dans un dialogue qui modulait sa frappe. Il ne s’agissait pas de bourriner sur un clou, ce qui pour les doigts s’avère assez dangereux ; il s’agissait de mesurer son geste et d’adapter le marteau lui-même. Il y a en effet le marteau du forgeron et le marteau de l’orfèvre, le marteau du tailleur de pierre et le marteau du vitrier – il y a même le marteau du président de tribunal, pour ouvrir le débat et réclamer le silence, le marteau à réflexes du médecin, pour vérifier notre aptitude à lui donner des coups de pied, et les 88 marteaux avec lesquels le pianiste fait chanter toutes les émotions de l’âme…

La théologie à coups de marteau

À ce point de mon discours, l’auditeur pourrait taper du pied en se disant que je me mets indûment martel en tête. Comment se fait-il qu’à Notre-Dame de Paris, en conférence de Carême, on parle de nos mains et non de nos ailes, de marteau et non de prière ? Les Écritures ne dénoncent-elles pas ces gens qui ont mis confiance en leurs mains, ainsi que le bruit du marteau qui casse les oreilles (Si 38, 24-34) ? Ne mentionnent-elles pas cet outil à propos de ceux qui fabriquent des idoles ? Le Seigneur le déclare par le prophète Jérémie (10, 3-4) : Les croyances des peuples ne sont que vanité ; ce n’est que du bois coupé dans une forêt, travaillé par le sculpteur, ciseau en main, puis enjolivé d’argent et d’or. Avec des clous, à coups de marteau, on le fixe, pour qu’il ne bouge pas.

Ces versets qui dénoncent l’idolâtrie annoncent aussi cependant Celui qui les brise : Avec des clous, à coups de marteau, on le fixe, on le cruci-fixe même, avec trois ou quatre clous, de sorte que nous avons là un instrument dont il est tout à fait opportun de parler en temps de Carême et à la Semaine Sainte. Le Vendredi Saint pourrait même faire entendre cette lamentation du marteau : « Ô Seigneur, pardonne-leur, car leur incompétence manuelle est devenue telle qu’ils ne seraient même pas fichus aujourd’hui de faire une bonne crucifixion… » Nous pouvons donc faire de la théologie comme Nietzsche se mettait un point d’honneur à faire de la philosophie – à coups de marteau. Le même outil qui sert à fabriquer les idoles rend en effet d’inestimables services pour les détruire. Là-dessus Jérémie encore a précédé Nietzsche (23, 29) : Oracle du Seigneur : ma parole n’est-elle pas comme un marteau qui fracasse le roc ?

Mais je vais enfoncer le clou. Les voûtes silencieuses de cette cathédrale se sont élevées grâce à des bâtisseurs qui faisaient battre leurs marteaux comme leur cœur pour avoir du cœur à l’ouvrage. Et Notre Dame elle-même a aimé le rythme de ces percussions. Elle a aimé le fracas du marteau et le ronronnement de la scie, car ce sont des outils que maniaient son mari et son Fils. Dans l’évangile de ce jour, d’ailleurs, on voit ce Fils à l’ouvrage. Il se fait un fouet pour chasser les marchands du Temple, et l’on doit imaginer la force et la précision de ses coups, assénés par un vrai travailleur manuel, juste là où il faut, sur les avant-bras, dans le dos, dans les fesses, avec la mesure qu’il faut, pour que le marchand déguerpisse en emportant un souvenir douloureux mais favorable.

Rares aujourd’hui sont les prédicateurs aussi compétents. Rares sont ceux qui se rappellent que les « mains très saintes » célébrées dans la liturgie sont des mains calleuses. De Jésus, on ne retient que les trois ans de prédication, et l’on oublie les trente ans de Nazareth. On ne retient que l’orateur charismatique, et l’on oublie le charpentier taciturne. On perd le lien entre l’évangile du Salut et la culture de l’artisanat, entre la main qui bénit et la main qui rabote, scie, martèle avec ce marteau appelé « maillet » qui sert à frapper sur l’ébauchoir, et cet autre marteau appelé « mail », comme le mail de l’anglo-informatique, mais qui sert ici à enfoncer des pièces de bois pour monter un toit, assembler une arche, parce que la meilleure manière de briser les idoles est encore de se détourner d’elles afin de se tourner vers ce qui est vivant, en offrant un toit à une famille pauvre, une arche aux hommes et aux bêtes afin de traverser le déluge.

Un charpentier n’est méprisé que dans son église

Une question aussitôt se pose : pourquoi le Verbe s’est-il fait charpentier ? Venant dans ce monde, le Fils de Dieu, Dieu lui-même, ne s’est pas fait marchand ni percepteur ni même prêtre, bien qu’il soit le médiateur qui accomplit le rachat ; il ne s’est pas fait non plus berger ni vigneron, bien qu’il s’identifie au bon pasteur et à la vigne elle-même. Il est devenu travailleur du bois, avant d’être lui-même travaillé par le bois. Il a taillé des troncs pour faire des chevrons avant qu’on les taille pour faire sa croix. N’est-ce qu’un détail négligeable dans le mystère de l’Incarnation ? Ne s’agit-il que d’un symbole de son abaissement à une condition servile ? Faut-il penser qu’après cette démonstration d’humilité il n’annonce le Royaume qu’en tournant le dos à l’atelier, professant une vie en rupture avec sa vie professionnelle ?

C’est ce que se disent les gens de son pays. Saint Marc le souligne (6, 2-3). Ils sont choqués à son sujet. Ils s’écrient : D’où lui viennent cette sagesse et ces miracles ? Celui-là n’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joseph, de Jude et de Simon ? Son métier et sa naissance ne collent pas avec une parole qui viendrait d’en-haut. La main à marteaux n’a rien à voir avec la main à miracles. L’Emmanuel ne saurait se rencontrer parmi les manuels. L’artisanat est un empêchement, non un préalable à la sagesse. Dans les bonnes familles catholiques, de nos jours, qui encouragerait son enfant à devenir charpentier ou berger ou vigneron ou pêcheur en eau douce ? Il est plus chrétien de faire une haute école de commerce et de voir rouge dès que s’approche une faucille ou un marteau. Le Messie n’a chassé les marchands du Temple que pour qu’ils aillent se former à H.E.C et améliorent leurs performances de vente… Hier, les gens de son pays n’arrivaient pas à considérer Jésus comme maître spirituel parce qu’il avait trop les mains dans la matière ; aujourd’hui, les gens de sa religion n’arrivent pas à le considérer comme maître matériel parce qu’il a trop la tête dans les cieux. Et si, hier, aux gens de son pays, Jésus pouvait dire : Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, il pourrait encore mieux dire aujourd’hui, aux gens de sa religion : « Un charpentier n’est méprisé que dans son église. »

Au fond, nous sommes marqués par un préjugé qui avait cours chez les Grecs durant leur glorieuse époque de démocratie et d’esclavage : le travail manuel est servile. Il nous rapproche de la bête et nous éloigne des anges. Plutarque n’hésitait pas à dire à propos d’un des grands sculpteurs de l’antiquité : « Mieux vaut contempler les œuvres de Phidias, que d’être Phidias lui-même. » Il affirmait par là que l’intelligence est du côté de l’œil, non de la main. Notre système éducatif a conservé et même aggravé ce préjugé : il enferme ses élites dans des salles fermées où il s’agit de se tenir vissé à sa chaise pour se préparer à piloter depuis un bureau, derrière un tableau de bord électronique, un monde décomposé en une série de paramètres, avec ce sentiment d’avoir les mains pures parce qu’au final on n’a plus de mains. Par cet idéal de la personne humaine conçue avant tout comme un cerveau dans un bocal, nous entendons prouver que nous ne sommes pas des animaux de trait, et nous finissons par ne plus être que les parasites de nos appareils.

Pascal disait : « Qui veut faire l’ange fait la bête. » Nous pouvons dire à présent : « Qui veut faire l’ange fait le gigabit. » Georges Bernanos disait : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. » Nous pouvons dire à présent : « On ne comprend absolument rien à la civilisation postmoderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie extérieure. » Car cette prétendue civilisation, qui est plutôt une cybernétisation, ne s’oppose pas seulement à la vie de l’âme, mais aussi à la vie de nos mains. Lorsqu’il s’agit en effet de l’homme, qui n’est ni ange ni bête, on ne peut conspirer contre son âme sans conspirer contre ses mains, et réciproquement. Le crise de l’esprit est pour nous toujours en même temps une crise de la matière : l’absence de contact avec le matériau sensible, tel qu’il s’offre en ouvrant nos mains et résiste en guidant nos gestes, tel qu’il appelle et répond dynamisme pour dynamisme, cet absence de contact sous la paume ferme notre esprit à cette transcendance qui advient à même les choses, parce que les choses se donnent sans que leur don puisse jamais se réduire à une base de données. Ainsi notre intériorité se perd en même temps que notre extériorité, et notre rationalité, en même temps que notre animalité. Il n’y a qu’à voir : le monde numérique est ce demi-monde ni extérieur ni intérieur, où les objets ne sont ni proches ni lointains, ni présents ni absents, fantômes fugitifs incapables d’être tenus par la main, incapables d’être recueillis dans une âme.

La caresse, condition de l’étranglement

Arthur Rimbaud, à la fin de sa Saison en enfer, pousse cette exclamation : « Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! » Suivant un même ordre poétique, le dramaturge Valère Novarina, que vous entendrez ici dans deux semaines, répète à qui veut bien l’entendre avec son corps : « L’organe de la parole, c’est la main. » Il se souvient sans doute de Heidegger disant que « les gestes humains transparaissent partout dans le langage » et que « la pensée elle-même est pour l’homme le plus simple, et partant le plus difficile travail de la main ». Il se rappelle peut-être aussi Aristote selon qui « l’âme humaine est comme une main. » La main peut tout manier, l’intelligence peut tout connaître, et cette intelligence s’éveille chez le petit enfant à travers la pantomime, le maniement et le dessin.

Que la main puisse tout manier, qu’elle soit l’instrument des instruments, est la preuve qu’elle n’est pas faite d’abord pour prendre mais pour recevoir. S’il ne s’agissait que de prendre pour ramener à soi, il suffirait d’avoir une pince ou une serre, quelque chose de parfaitement adapté pour nous rapporter automatiquement de quoi survivre. Nous n’aurions qu’à prendre et pas à apprendre. Nous n’attraperions que les choses utiles à notre espèce, jamais un bilboquet ou un poème. Si nous pouvons tout manier, c’est parce que nos mains si articulées et si sensibles sont capables d’abord d’accueillir les contours des choses sans les déformer, de sentir par où il faut s’y prendre, avant de pouvoir bien prendre, jusqu’à tenir une bulle de savon, caresser un tigre ou faire chanter une guitare. Ce sont des organes de réceptivité avant d’être des organes de préhension. Leur préhension ne peut être si universelle, et même si intime, jusqu’à atteindre les replis cachés, que dans la mesure où la réceptivité en elles est première et essentielle. Nos mains n’étranglent si facilement nos proches que d’avoir su d’abord les caresser. La caresse est antérieure à la prise. C’est elle qui nous permet d’approcher la singularité d’un être, de le laisser manifester son mystère – avant que nous ne puissions le profaner. Je veux dire par là que la caresse est la condition de possibilité d’une prise plus profonde, soit plus attentionnée, soit plus écrasante. De sorte que notre emprise sur le monde ne peut être si dévastatrice que parce nos mains sont d’abord faites pour l’hospitalité : la caresse se change en flatterie, la flatterie emmène à l’écart, et là où l’on devait joindre les mains, on fait main basse, on poignarde le cœur en toute quiétude.

Ce n’est pas seulement la réceptivité essentielle de la main qui la relie à l’esprit, c’est aussi sa manière d’ouvrir l’espace. Car il n’y a pas la main, mais les mains, de part et d’autre de notre station debout. Le père Marcel Jousse, auteur de l’Anthropologie du geste, montre comment notre bipédie bimanuelle opère la configuration primitive de l’espace comme champ de forces symboliques : « L’homme est un être à deux battants […] Il partage le monde selon sa structure bilatérale : il crée la droite et il crée la gauche, il crée l’avant et il crée l’arrière, il crée le haut et il crée le bas. » Ce partage relatif à notre corps en marche joue un rôle fondamental sur notre esprit, non seulement à travers le balancement des phrases (comme on les trouve dans la Bible ou chez Victor Hugo, avec ses punchlines qui envoie un coup à gauche puis un coup à droite) ; mais aussi à travers notre manière de voir le monde (dans le mot « manière », il y a encore les mains, et dans la « manière de voir », l’influence de ce que font nos mains sur ce que nos yeux perçoivent) : l’élévation et l’abaissement, le fait de passer l’arme à gauche ou de la conserver à droite, l’avance et le recul qui sont au principe même de l’idée de progrès, toutes ces polarités morales et mystiques s’ouvrent avec nos bras, se déplient avec nos jambes. Elles n’ont aucune signification pour un robot à roulettes et tête omnidirectionnelles. Elles disparaissent dans l’espace isotrope d’une physique qui n’a plus rien de physique et ne connaît que des quantités.

Le rabot contre les robots

En des temps où la robotique rend nos mains superfétatoires, le mystère de l’Incarnation devient plus poignant. À l’époque des Pères de l’Église, les cultivateurs et les artisans formaient la majorité des hommes : le fait que Jésus fût charpentier n’avait pas un sens exceptionnel, cela l’inscrivait dans la condition ordinaire. Aujourd’hui, où les cultivateurs et les artisans sont devenus si rares, ce fait brille et délivre un enseignement crucial, qu’il s’agit pour la première fois d’interpréter à la lettre pour le salut de notre esprit. Pourquoi le Verbe s’est-il fait charpentier ? Pour manifester la liaison intime en nous du corps et de l’esprit, pour nous avertir jusqu’à la fin que l’humain passe par les mains, que l’homme le plus divin sera encore quelqu’un qui agit avec ses mains, que la transmission la plus forte se fait encore de la main à la main, que notre intelligence apprend la proximité et le tact à travers nos mains.

On ne peut pas planter un clou par Internet ; on ne peut pas non plus, par Internet, donner un sacrement. Le Christ peut bien sûr communiquer sa grâce comme il l’entend, mais son canal le plus certain et le plus propre, qu’il a lui-même institué de ses mains, suppose encore les mains, les genoux et même une gueule pour mastiquer Dieu. Dans la continuité de cet enseignement sacramentel, les moines entonnent aux vêpres : Que mes mains devant toi s’élèvent comme l’offrande du soir (Ps 140, 2) et ils proclament la devise Ora et labora  : prie (avec ta bouche) et travaille (avec tes mains).

Ce sont toutefois là des généralités qui valent pour tout travail manuel, à commencer par le travail agricole. Pourquoi donc le Christ se consacre-t-il plus particulièrement à la charpente, et non à la vigne ou à la forge ? Nous l’avons déjà entrevu : le charpentier fait des toits, il accomplit une œuvre propice aux foyers, nous rappelant que l’économie doit d’abord se tourner vers le bien des familles et bâtir des arches plutôt que des systèmes d’exploitation.

Ensuite, le charpentier travaille le matériau par excellence, à savoir le bois. Le mot « matière » en grec se dit hylè, et en latin materia ; or l’un et l’autre renvoient d’abord à la matière ligneuse qui se découvre au cœur des arbres. Cette matière n’est ni malléable comme l’argile, ni dure comme la pierre, ni liquide comme le métal en fusion. Elle tient l’équilibre entre les textures, et, surtout, elle entre en résonance avec notre chair, parce que c’est d’abord une matière vivante. Elle invite à un geste qui s’articule au geste agricole et se déploie dans le prolongement de la vie. Ce geste situe le charpentier entre l’arbre et l’édifice, et donc à ce lieu charnière où la culture du sol s’avance vers le culture de l’esprit. On peut songer aux boiseries des salons, des bibliothèques ou des vieux amphithéâtres de la Sorbonne, boiseries généralement exclues de nos très fonctionnelles universités nouvelles. On peut aussi se souvenir de ce commandement fait à Moïse pour la construction du sanctuaire : Tu feras une arche en bois d’acacia (Ex 25, 10). La culture part de la terre, passe par le charpentier, se développe à travers le poète et le prophète pour s’élever jusqu’au culte divin.

Des violents contre l’art

Le mot grec que l’on traduit par « charpentier » dans l’évangile selon saint Marc possède en réalité une extension plus large. Il s’agit du mot tecton, technicien, artisan, voire même poète, car en ces temps où l’on croyait autant au métier qu’à l’inspiration, l’artiste ne se distinguait pas de l’artisan ; il œuvrait seulement sur une matière plus délicate, plus vive encore que le bois : la langue. Le Verbe s’est donc fait technicien. Il est éternellement technophile. Il est même désigné par saint Augustin comme l’Art du Père, car, comme le chante le Credo, par lui tout a été fait. C’est aujourd’hui que nous pouvons l’entendre. C’est aujourd’hui que nous pouvons comprendre que le Christ est aussi venu sauver la technique. Car ce « paradigme technocratique » contre lequel fulmine le pape François n’est pas l’apothéose de la technique, mais sa déchéance, son dévoiement hors de la vie, son passage de l’usage à l’usure.

Le paradigme technocratique relève de la contre-technique ou du contre-art, comme il y a du contre-nature. La possibilité du contre-art n’est pas tout de suite évidente : après tout, l’art produit de l’artificiel, et l’artificiel n’a pas de limite, il ne saurait être faussé ni dévié ; si articifieux qu’il soit, il reste encore lui-même. Dante n’était pas de cet avis. Pour l’auteur de la Divine Comédie, « l’art est petit-fils de Dieu », car Dieu a créé la nature, et, comme la nature est imitée par l’art, l’art est en quelque sorte son petit-fils, et il n’est vraiment lui-même qu’à partir du respect de la Création qui se confie à nos mains. Sans ce respect, la technique n’est plus technique, car elle croit faire, alors qu’en vérité, elle défait.

Ainsi, dans le septième cercle de son Enfer, Dante fait succéder aux violents contre la nature les violents contre l’art. Il s’agit des usuriers. L’usure ne se réduit pas ici aux taux abusifs dans le prêt d’argent. Elle correspond au paradigme technocratique. C’est le fait de prendre sans apprendre, de substituer la consommation des marchandises à la pratique des choses, de perdre les mains lucides qui caressent et manient pour les remplacer par une télécommande qui clique et manipule aveuglément.

Entre tes mains je remets mon esprit…

Ce serait donc une lourde erreur que de dénoncer la technique en elle-même, comme si nous n’étions pas par nature des êtres de technique, comme si le donateur de la grâce ne s’était pas fait technicien : nous défendrions alors une contemplation pure ou une belle morale, et abandonnerions le domaine de la production aux ténèbres. Ce que nous avons très bien fait jusqu’ici…

Ce serait une erreur non moins grave que de diaboliser la technologie au nom d’une technique proche de la main. Les innovations technologiques sont en elles-mêmes des marques de notre inventivité et seuls des appareils très sophistiqués peuvent nous fournir la mesure du désastre écologique, même s’ils ne nous permettent pas à eux seuls d’y faire face. Il s’agit de casser un paradigme plutôt que des machines. Quand Jésus chasse les marchands du Temple, il ne les rejette pas, il les remet à leur place, qui est la place du marché. L’enjeu est que notre créativité soit réelle et donc qu’elle s’appuie sur le donné de la création. Que l’expertise des ingénieurs s’enracine dans la culture des artisans. Que l’innovation technologique se subordonne à la tradition technicienne. Que le géant de la Silicon Valley s’incline devant le charpentier de Nazareth. Et c’est déjà le cas lorsque YouTube, au lieu de nous entuber avec des mirages, nous propose des vidéos pour apprendre la guitare, faire la cuisine, cultiver son potager, construire une charpente, même si un maître vaudra toujours mieux qu’une vidéo.

Il faut encore comprendre que l’attitude exigée ici n’est pas strictement morale. Elle est d’abord anthropologique. Défendre la main et le marteau, c’est défendre l’humain et son savoir-faire, bien qu’on puisse encore s’en servir pour fabriquer une idole ou briser un crâne. C’est que nous sommes face à une situation nouvelle : il ne s’agit plus seulement de demander à l’homme d’être bon, mais aussi et d’abord de préserver l’humain, avec ses faiblesses et sa liberté, avec sa capacité d’ouvrir les mains pour l’offrande ou de les serrer pour l’étranglement.

Anthropologique, cette perspective est aussi théologique. Dieu a une manière de nous sauver. Cela aussi je l’ai reçu de mon père juif, quand au soir de la Pâque, devant les pains azymes, l’os de l’agneau et les herbes amères, sa prière ne cessait de répéter que le Saint béni soit-il a sauvé son peuple à main forte et à bras étendu. Il y a un ordre matériel du Salut, qui n’est pas n’importe lequel. La grâce est passée par l’atelier. Elle passe encore par des mains. La foi implique les œuvres. L’amour même le plus surnaturel n’est pas une émotion d’ectoplasme : c’est l’amour du prochain, un amour avec des bras, donc, qui sait œuvrer en aimant aussi la matière créée par l’Éternel.

Nous aurions tort enfin de condamner entièrement l’emprise du numérique, car nous lui devons cette leçon par contraste. Le progrès technologique a rendu le savoir-faire manuel si rare qu’il nous apparaît aujourd’hui merveilleux. Nos pères n’étaient pas surpris d’avoir des mains. Mais nous, qui utilisons des prothèses et fréquentons des fantômes, notre propre chair nous surprend. Nous sommes les premiers hommes à découvrir que nous avons des mains, et que ces mains sont extraordinaires. Et nous sommes les premiers chrétiens à pouvoir adorer le Christ comme charpentier.

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