Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Messe pour la France célébrée à la chapelle Sainte-Pétronille

Basilique Saint-Pierre de Rome – Jeudi 17 mai 2018

Homélie du cardinal André Vingt-Trois, Archevêque émérite de Paris
Ac 22, 30 ;23, 6-11 - Ps 15 – Jn 17, 20-26

Frères et Sœurs,

Dans les jours qui suivent l’Ascension que nous célébrons ces temps-ci, l’Église naissante fait progressivement son apprentissage pour les siècles à venir. Comment les disciples du Christ vont-ils pouvoir vivre en étant fidèles à sa parole alors qu’il les a quittés ? Ils savent bien qu’il leur a promis de ne pas les laisser orphelins, mais en attendant que l’Esprit Saint soit répandu sur eux, cette promesse du Christ reste énigmatique. Comment vivre au milieu de ce monde ? Comment vivre dans les tracas et les entreprises que le monde conduit sans faillir au message du Christ ? Comment être vraiment ses disciples ? Cette question, une fois l’Esprit Saint reçu à la Pentecôte, va élaborer ses réponses progressivement à travers des situations différentes. Mais nous voyons bien, nous savons déjà par les récits de l’Ecriture, mais plus encore par le déroulement des siècles que cette fidélité à la ligne donnée par le Christ sera toujours un combat jusqu’à la fin de l’histoire. Ce combat, c’est le combat de chaque chrétien dans les choix de sa vie personnelle, dans l’engagement de sa liberté. C’est aussi le combat de la communauté des disciples de Jésus, l’Église du Christ.

Que les rapports des chrétiens avec le monde aient été conflictuels et parfois dramatiques, il n’est pas besoin de remonter aux temps apostoliques pour s’en convaincre. Aujourd’hui encore nous le savons, des chrétiens sont attaqués, parfois jusqu’à la mort, au nom de leur foi. Et chaque semaine, pour peu que l’on soit attentif aux informations qui circulent, dans le monde, des hommes et des femmes, par fidélité au Christ, offrent leur vie pour ne pas le renier. Ce combat, nous ne le menons pas avec joie et empressement, nous le menons souvent, trop souvent peut-être, avec crainte et tremblement. Cette crainte et ce tremblement ne nous viennent pas de la violence des attaques qui peuvent être conduites contre nous, ils nous viennent de la faiblesse de notre foi dans celui qui nous a promis d’être avec nous tous les jours jusqu’à la fin du monde. Le chrétien qui a peur est tout simplement un homme. Le chrétien qui cède à la peur et qui réagit par des comportements de défense est quelqu’un qui est traversé par l’épreuve de la foi et qui est appelé par cette épreuve à progresser encore dans son abandon à la confiance en Jésus-Christ.

Cette relation conflictuelle du chrétien avec le monde s’est exprimée aussi à travers des relations institutionnelles. Il ne s’agit pas simplement de l’engagement et de la liberté individuelle des chrétiens, il s’agit aussi de la liberté et de l’engagement de l’Église. Confrontée à travers les siècles à toutes sortes de systèmes politiques et à toutes formes d’États, l’Église est sans cesse mise à l’épreuve pour savoir si elle suit le chemin de son fondateur, ou si elle se coule dans les modèles du fonctionnement institutionnel du monde.

Cette relation de l’Église aux différents puissants de la terre est une relation qui est une double tentation. Une tentation de l’Église de se modeler sur les organisations du monde, une tentation pour l’Église présente dès le Nouveau Testament de croire que le Christ est venu établir sur cette terre un royaume terrestre. « Nous avons cru nous qu’il rétablirait le royaume d’Israël. » Cette tentation de croire que le règne de Dieu se réaliserait par la christianisation des règnes humains est une tentation permanente pour l’Église si elle croit qu’elle peut baptiser l’univers pour le transformer en royaume de Dieu. Mais à cette tentation de l’Église de se modeler sur le régime du fonctionnement politique correspond une tentation des gouvernements d’imaginer qu’ils peuvent assurer le salut du monde en lieu et place de Dieu et en lieu et place de l’Église. C’est d’imaginer que leur mission, au-delà des enjeux déjà considérables que représentent l’organisation et le développement d’une société pacifiée et pacifique, -nous voyons que c’est loin d’être facile-, transcende la situation historique dans laquelle ils sont, et fait d’eux les dépositaires d’un modèle d’humanité qui est plus grand que l’humanité. Cette tentation idolâtrique, plus ou moins accentuée, a pris au XXe siècle, des formes particulièrement extrêmes mais elle demeure toujours comme un arrière-fond avec l’idée que l’État peut assumer toutes les dimensions de l’existence humaine, que c’est sa mission de les assumer en négligeant, en ignorant, ou en réfutant, qu’il y ait pour définir la vie de l’homme quelqu’un d’autre que l’homme et l’humanité.

Nous sommes engagés que nous le voulions ou non dans le jeu de cette double tentation. Quand des chrétiens voudraient que la société tout entière, rassemblée dans un modèle de fonctionnement qui corresponde à la volonté de Dieu soit identifiée au royaume de Dieu sur la terre, quand des états, imaginant qu’ils peuvent contourner les sources transcendantes de l’humanité, veulent organiser le monde pour sauver le monde mais sans savoir pour quel salut.

Nous voyons bien que cette situation de tenaille entre deux tentations, agite génération après génération tous ceux qui en sont les protagonistes et donc elle agite aussi la nôtre, même si nous ne le savons pas ou si nous n’en avons pas conscience. Elle agite ceux qui imaginent que l’on peut domestiquer la tentation tyrannique du pouvoir humain. Elle habite ceux qui imaginent que l’on peut asservir l’homme en prenant la place de Dieu.

Quand nous prions pour notre pays, nous ne prions pas simplement pour un régime ou pour une mandature ou pour une transition. Nous prions pour que nos compatriotes sortent grandis de cette tentation, pour qu’ils découvrent dans les limites du pouvoir politique, l’espace d’une présence transcendante qui n’est pas le fruit des élections mais qui est le fruit de la présence de Dieu à l’humanité. Nous prions pour que nos compatriotes chrétiens et catholiques ne cherchent pas à esquiver les aspérités du conflit qui peut les opposer à telle ou telle manière de concevoir l’existence humaine car ce conflit est essentiellement le cœur de leur combat à travers les siècles. Ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront ; ils m’ont écouté, ils vous écouteront ; ils ont épié mes paroles, ils épieront les vôtres. Cette instabilité, cette exposition n’est pas pour nous une sorte d’anomalie l’histoire, c’est notre histoire et nous ne sommes pas habilités à changer les données du problème. Nous sommes invités à vivre sans crainte en faisant le bien pour que ceux qui nous combattent ne soient pas d’abord vaincus mais soient d’abord convaincus en voyant notre manière de vivre que c’est cela le chemin de l’humanité et le chemin du salut. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque émérite de Paris.

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