Interview de Mgr Michel Aupetit dans Paris Notre-Dame

Paris Notre-Dame – 26 novembre 2020

Dans ce contexte de crise sanitaire qui se poursuit et s’amplifie, les peurs sont nombreuses, les divisions règnent, la fatigue est profonde. Comment tenir dans l’espérance ? Mgr Michel Aupetit, archevêque de Paris, rappelle la nécessité de s’ancrer dans sa relation au Christ et interroge, chacun, sur le sens de sa vie.

Propos recueillis par Isabelle Demangeat @LaZaab

Paris Notre-Dame – Le Premier ministre l’a rappelé la semaine dernière, les fidèles catholiques doivent se priver de participer, physiquement, à la messe. Cette décision remet-elle en cause, selon vous, la liberté de culte en France ?

© Isabelle Demangeat

Mgr Michel Aupetit – Si l’État nous avait interdit de célébrer la messe, cela aurait été une atteinte à la liberté de culte. Ce n’est pas le cas. Il s’agit ici de limiter le nombre de personnes présentes en raison d’une situation sanitaire particulière. L’État est légitime dans cette demande. Cependant, pour nous catholiques, la messe est une question vitale. La présence des fidèles l’est aussi parce que la messe n’a de sens que si elle est portée par le sacerdoce baptismal. C’est le Christ qui célèbre mais c’est le peuple de Dieu qui offre ce sacrifice pour le salut du monde.

P. N.-D. – Comment vivre ce moment de désert eucharistique ?

M. A. – De nombreuses initiatives ont été mises en place dans les paroisses : prières, adoration du Saint-Sacrement, possibilité de recevoir l’eucharistie… Cette privation peut aussi être l’occasion de vivre en communion avec nos frères chrétiens qui ne peuvent pas avoir accès à la messe tous les dimanches. Elle doit en tout cas, à mon avis, augmenter notre désir de l’eucharistie. Pourquoi, quand cela est possible en temps ordinaire, tous les baptisés ne vont-ils pas à la messe ? Cela signifie que les catholiques n’ont pas compris le sens profond de la messe, ce moment où le Christ vient jusqu’à nous dans son corps.

Il est dommage par ailleurs d’observer ces crispations actuelles autour de la messe. Elles nous divisent. Celui qui nous unit, c’est le Christ. Celui qui nous divise, c’est le diable. En ce moment, celui qui nous unit, nous, chrétiens, c’est le Christ que nous recevons chacun. Ce qui nous divise est la manière de le recevoir. Or, la manière de recevoir le Christ n’est pas plus importante que de recevoir le Christ.

P. N.-D. – Revendiquer un droit à l’eucharistie n’est-ce pas tordre justement ce don ? Faire de ce don un dû ?

M. A. – Transformer le don en un dû est quelque chose qui court dans notre société. « J’ai le droit de me marier avec qui je veux, j’ai le droit à un enfant. » Non ! Nous n’avons droit à rien du tout. Un enfant est un don. Et le Christ est le don absolu. Aucun d’entre nous n’est digne de recevoir le Christ. la communion. Ce don est absolument gratuit. La question est de savoir comment nous nous mettons en disposition de recevoir ce don. Ce doit toujours être une disposition d’action de grâce, de gratitude, certainement pas de revendication. Si nous sommes dans la revendication, cela signifie que nous n’avons pas compris le don de Dieu. Nous le confessons d’ailleurs à la messe avant de recevoir

P. N.-D. – Depuis plusieurs mois, tous nos repères ont volé en éclats : notre santé, notre existence, notre confort économique, social… Comment lire cet événement ?

M. A. – Si nos repères ont volé en éclats, c’est qu’ils étaient mauvais. Nous nous croyions invulnérables, nous nous rendons compte que nous sommes fragiles. Nous avions tout misé sur l’individualisme, nous nous rendons compte que nous avons besoin de fraternité. Nous ignorions Dieu, nous nous rendons compte que, sans lui, nous ne pouvons rien faire.

C’est aussi le cas de la médecine. Nous avons fait croire que c’était une science exacte. Mais, si elle s’appuie sur des sciences qui le sont, elle, ne l’est pas. Il y a une certaine forme d’art dans la médecine qui a toujours été empirique. Il y a toujours une incertitude. Le vrai scientifique aujourd’hui sait qu’il ne pourra jamais mettre la main sur l’ensemble des réalités matérielles, c’est-à-dire le monde créé. Comme le théologien sait qu’il ne pourra jamais mettre la main sur Dieu, c’est-à-dire le monde incréé.

P. N.-D. – C’est toujours la même histoire : cette tentation, si humaine, de vouloir mettre la main sur…

M. A. – C’est cela l’abus. Il se manifeste quand quelqu’un est en position de surplomb : le professeur par rapport à son élève, le médecin par rapport au malade, le prêtre par rapport au fidèle… Ces positions surplombantes sont toujours dangereuses si on oublie qu’elles existent pour servir. Il faut toujours se dire que nous sommes là pour servir. Toujours.

P. N.-D. – L’homme, aujourd’hui, reprend conscience qu’il est nu. Cela fait étrangement écho au péché originel et à ses conséquences. Comment l’interpréter ?

M. A. – Le péché est venu de la tentation de se faire comme Dieu. C’est aussi la tentation d’aujourd’hui, avec les progrès technologiques dont on croit qu’ils vont nous permettre de nous approprier la vie humaine, l’immortalité. Nous nous rendons compte que nous nous sommes trompés. Au lieu de grandir en humanité, c’est-à-dire faire grandir l’image de Dieu qui est en nous, nous sommes retournés à notre état de singe savant. Nous avons oublié que nous étions fragiles et vulnérables. Nous avons même voulu faire disparaître cette condition en « éliminant » les faibles. Il nous faut nous resituer en vérité par rapport à ce que nous sommes. Mettre au centre de nos vies les plus faibles, pour retrouver notre humanité. Chacun d’entre nous doit réfléchir sur le sens de sa vie. Nous finirons alors par nous rejoindre sur l’essentiel. Si un changement doit advenir, cela ne se fera pas, il me semble, au niveau d’une pensée collective.

P. N.-D. – Cette situation demande, à chacun, un abandon total dans les mains de Dieu. Comment y parvenir alors que nos sociétés occidentales sont dirigées par l’illusion du contrôle total ?

M. A. – Il est illusoire de penser que nous sommes autonomes parce que nous avons suffisamment d’argent ou que nous pouvons nous suffire à nous-mêmes. Nous ne contrôlons rien du tout. Lors de la dernière Assemblée plénière des évêques, nous avons travaillé avec les agriculteurs sur la question de l’écologie. Les jeunes agriculteurs découvrent actuellement ce que les anciens connaissaient, à savoir que la terre est une alliée. Dans le sol, il y a la terre, les bactéries, les vers de terre… Et tout ceci se coordonne pour faire de la terre une alliée. Cette fraternité du sol rejoint ce que nous avions découvert dans les forêts : ce fameux mycélium qui met en lien les arbres les uns avec les autres. Puisque la Création est ainsi faite, puisqu’elle se fonde sur une fraternité fondamentale, il nous faut être, nous, humains, à cette image. C’est cela la véritable écologie : construire une vraie fraternité et non pas un ensemble d’individus. J’espère que cette crise nous montrera que nous avons besoin les uns des autres. Que nous sommes interdépendants.

P. N.-D. – On a un peu mis de côté la crise climatique, mais elle n’a pas disparu. Les débouchés professionnels, y compris pour les jeunes, sont sombres, le Secours catholique a annoncé un million de nouveaux pauvres… Comment garder l’espérance ?

M. A. – Il y a beaucoup de souffrance, une augmentation des suicides. D’un point de vue humain, l’espoir est ténu. Mais l’espérance, c’est autre chose. C’est un don de Dieu. C’est une vertu théologale. Il s’agit donc de recevoir ce don de Dieu. De se tenir debout, comme la Vierge Marie au pied de la croix, au moment où il n’y a plus aucun espoir humain, en sachant que Dieu n’a pas dit son dernier mot. Ce n’est pas nous qui allons nous en sortir seuls. C’est Dieu qui nous rejoindra pour nous en sortir. Nous pouvons, pour tenir, renforcer notre lien avec le Seigneur dans un face-à-face, un vis-à-vis, dans une prière personnelle, dans sa chambre, la porte fermée. Et le faire à partir de la parole de Dieu, de la lectio divina, de la récitation du chapelet, de la prière d’une neuvaine [1]

[1Mgr Michel Aupetit propose aux fidèles parisiens de prendre part, du 30 novembre au 8 décembre, fête de l’Immaculée Conception, à une neuvaine de prière.

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